Politique

Algérie : l’ambassadeur de France François Gouyette dans la tourmente

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Francois Gouyette, ambassadeur de France en Algérie.

Francois Gouyette, ambassadeur de France en Algérie. © HAMILTON/REA

Le diplomate français est au cœur d’une polémique après avoir rencontré des partisans de l’instauration d’une période de transition en Algérie.

La nomination, le 29 juillet 2020, de François Gouyette, réputé fin connaisseur du Maghreb et du monde arabe, au poste d’ambassadeur de France en Algérie avait été perçue comme un signe rassurant par les autorités algériennes. Celles-ci n’avaient pas attendu plus de cinq jours pour lui accorder son accréditation.

Mais, depuis le 10 décembre, la situation s’est complètement retournée. Le diplomate se retrouve en effet au centre d’une offensive menée par deux députés : Amira Slim (ex-RND) et Kamel Belarbi (FLN), qui l’accusent d’avoir profité, en novembre, de l’absence du chef de l’État, Abdelmadjid Tebboune (atteint du Covid et hospitalisé en Allemagne) pour engager des discussions avec des partisans de l’instauration d’une période de transition, et de surfer « sur un dangereux scénario imaginaire de la vacance du pouvoir ».

Réquisitoire

Le 15 décembre, Amira Slim est revenue à la charge contre Gouyette. Dans un post publié sur sa page Facebook, elle réclame que l’ambassadeur de France soit convoqué au ministère algérien des Affaires étrangères pour s’expliquer. « Il exploite la vacance de notre vie politique pour inciter à l’anarchie », déclare-t-elle dans un long réquisitoire contre la politique française envers l’Algérie.

La députée s’indigne par ailleurs que le diplomate ait été reçu, le 14 décembre, par Abou El Fadh El Baadji, le secrétaire du FLN, au siège du parti. Elle appelle les autorités algériennes « à assumer leurs responsabilités » en ouvrant une enquête « sur les mouvements de l’ambassadeur français » et « en inculpant le secrétaire général du FLN, pour haute trahison vis-à-vis des principes de la révolution de 1954 et des sacrifices des martyrs ».

« L’ambassadeur de France exploite la vacance de notre vie politique pour inciter à l’anarchie », estime Amira Slim

De son côté, le député Kamel Belarbi a qualifié la rencontre de François Gouyette avec Abou El Fadhl El Baadji de « jeu dangereux », révélant dans la foulée que le secrétaire général du FLN lui avait demandé, sur un ton menaçant, de ne plus parler du projet de la criminalisation du colonialisme français en Algérie. Un projet qui se heurte, à en croire Belarbi, à « des blocages » à l’Assemblée nationale.

Si Abou El Fadhl El Baadji n’a pas souhaité réagir à cette polémique, Badis Boulouadnine, membre du comité central du FLN, s’est chargé de le faire à sa place. « Un ambassadeur accrédité en Algérie a demandé une audience au secrétaire général du parti. Les discussions se sont déroulées autour des objectifs tracés dans le cadre de la politique étrangère officielle du pays », a-t-il argué.

Allusion à l’interview du président Macron

Jusque-là circonscrite au débat parlementaire et partisan, la polémique a pris de l’ampleur le 16 décembre, quand Ammar Belhimer, ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement, a exprimé ce qui ressemble fort à une réaction officielle des autorités.

« Il existe des lois internationales et des normes diplomatiques, que chaque représentation étrangère doit respecter. Aucun diplomate ne peut ignorer les règles fondamentales des pratiques diplomatiques, au risque de se voir confronté à des mesures [de rétorsion] de la part du pays hôte », a asséné le ministre au site libanais Al Mayadeen Net.

« Nous réitérons clairement notre rejet catégorique aux propositions françaises, d’autant que leur [idée d’établir une] période de transition [en Algérie] est rejetée dans la forme et dans le fond », a-t-il ajouté, faisant sans doute allusion à l’interview qu’Emmanuel Macron venait d’accorder à Jeune Afrique et dans laquelle le président français déclarait qu’il « ferait tout » pour aider le président Tebboune à réussir la transition.

Face à cette avalanche de critiques, François Gouyette s’est abstenu d’alimenter une polémique qui pourrait rapidement crisper les relations bilatérales.

Contentieux mémoriel

Il s’est montré d’autant plus prudent que l’une des missions principales qui lui avait été assignée lors de sa nomination était de solder le contentieux mémoriel entre les deux pays, dans la foulée de la restitution, en juin, des crânes de vingt-cinq résistants algériens à la veille du cinquante-huitième anniversaire de l’indépendance, puis des annonces faites en juillet à l’issue d’un échange téléphonique entre les présidents Tebboune et Macron.

« Je veux rappeler sur quoi est fondée notre politique : ni ingérence ni indifférence », a déclaré l’ambassadeur Gouyette

À la suite de l’interview d’Emmanuel Macron à Jeune Afrique, le diplomate avait dû répondre aux accusations d’ingérence proférées à l’encontre du chef de l’État français.

« On considère que la France a, vis-à-vis de l’Algérie, des sentiments de distance ou de condescendance. Je veux rappeler sur quoi est fondée notre politique : ni ingérence ni indifférence. Il n’a jamais été à l’agenda du président [français] de s’ingérer dans les affaires de l’Algérie, pays souverain, dont nous respectons beaucoup l’indépendance », avait alors affirmé François Gouyette.

Les deux pays n’en sont pas à leur première anicroche. Au début d’avril 2020, le prédécesseur de Gouyette, Xavier Driencourt, avait été convoqué au ministère algérien des Affaires étrangères après que l’analyste Francis Ghilès eut affirmé, sur France 24, que l’aide médicale chinoise était allée directement à l’hôpital militaire de Aïn Naadja.

En mai, la diffusion en France de deux documentaires sur le Hirak avait provoqué le rappel de l’ambassadeur d’Algérie. Pour Alger, il s’agissait d’une cabale « néocoloniale » orchestrée par Paris.

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