Politique

Maroc-Israël : Saâdeddine El Othmani, l’équilibriste

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Mis à jour le 28 décembre 2020 à 13:04

Le chef du gouvernement marocain, Saadeddine El Othmani, à la Chambre des représentants, en avril 2020. © Hassan Baayou/MAP

La reprise des relations entre le royaume et l’État hébreu met le chef du gouvernement dans une situation délicate, où il est tiraillé entre les attentes de sa base électorale (PJD) et le respect des consignes royales.

Le chef du gouvernement — qui est par ailleurs le leader du parti Justice et développement (PJD) — Saâdeddine El Othmani a attendu plusieurs jours avant de s’exprimer publiquement au sujet des posts de Donald Trump sur Twitter le 10 décembre dernier. Des tweets qui faisaient suite à un échange entre le président américain et le roi Mohammed VI, et qui annonçaient la reconnaissance par les États-Unis de la souveraineté marocaine sur le Sahara ainsi que la reprise des relations diplomatiques entre le royaume et Israël.

Le 15 décembre, El Othmani est enfin sorti de son mutisme dans une interview accordée à la chaine Al Jazeera. Mais là aussi, le journaliste a dû procéder à plusieurs relances avant d’obtenir une réponse sur le rétablissement des relations diplomatiques avec l’État hébreu. Car dans un premier temps, le chef du gouvernement marocain a préféré concentrer l’échange sur la question du Sahara. Mais devant l’insistance de l’intervieweur, il a fini par concéder que « les États sont, parfois, forcés de prendre des décisions difficiles », sans quoi le rétablissement des liens « n’aurait pas autant tardé ».

Dans le reste de l’entretien, Saâdeddine El Othmani s’est aligné sur la position du cabinet royal et du ministre des Affaires étrangères (MAE), Nasser Bourita : le Maroc n’abandonnera jamais la cause palestinienne et la diplomatie marocaine ne fait pas de marchandage. « Nous ne voulons pas que la question du Sahara fasse l’objet de troc. Néanmoins, les circonstances ont exigé que la victoire dans cette bataille coïncide avec l’autre ouverture », a-t-il rappelé.

Un fait inédit

Parler d’ouverture à propos d’Israël, c’est un fait inédit au sein du PJD. Cet été, le 23 août exactement, le chef du gouvernement avait déclaré, de façon lapidaire : « Nous refusons toute normalisation avec l’entité sioniste ». Une sortie à laquelle Mustapha Sehimi, professeur de droit à l’université de Rabat, avait répondu dans les médias marocains, rappelant au chef du gouvernement que la diplomatie ne fait pas partie de ses prérogatives. Ce que n’ignore pas El Othmani, puisqu’il a été lui-même à la tête de ce département entre 2012 et 2013…

Car c’est surtout de cela qu’il s’agit : au Maroc, les Affaires étrangères sont un ministère de souveraineté. Ce qui explique sans doute pourquoi la double annonce du 10 décembre, via des tweets de Donald Trump puis un communiqué du cabinet royal, a pris tout le monde de court : le gouvernement (excepté Nasser Bourita), le parlement et les partis politiques. Car si la reprise des relations diplomatiques entre le Maroc et Israël est un sujet récurrent depuis plusieurs mois, voire plusieurs années, il semblerait que le secret autour des négociations ait été soigneusement gardé jusqu’au bout. Dans la presse locale, des sources anonymes issues des rangs du PJD soutiennent que personne n’aurait été consulté à ce sujet ou même prévenu, et vont jusqu’à assurer que Saâdeddine El Othmani aurait appris la nouvelle via une dépêche de l’Agence Marocaine de Presse (MAP).

Le PJD a félicité Mohammed VI pour sa victoire diplomatique, sans toutefois utiliser les termes «Israël » ou « normalisation »

Très rapidement, les réseaux sociaux et les médias étrangers ont évoqué un « deal » passé entre les États-Unis et le Maroc, ou plutôt entre Donald Trump et Mohammed VI. Ce qui a conduit Nasser Bourita, le chef de la diplomatie marocaine, à intervenir pour préciser les choses. Sur la reconnaissance de la souveraineté marocaine au Sahara, il a rappelé qu’il s’agissait du fruit d’un travail de négociation de deux ans entre les États-Unis et le royaume.

Quant à la normalisation, terme qu’il réfute car il « appartient au lexique du Moyen-Orient », le ministre des Affaires étrangères a rappelé plusieurs éléments : le Maroc et l’État hébreu entretiennent des relations depuis des années, la Constitution marocaine de 2011 reconnaît la composante hébraïque comme faisant partie de l’identité marocaine, et le Maroc défend une solution à deux états — ce qui implique de pouvoir discuter avec les deux parties.

Le silence des « frères »

Mais pendant que le MAE marocain multipliait les sorties médiatiques pour expliciter la position du Maroc, Saâdeddine El Othmani et ses « frères » sont restés cloitrés dans le silence. Ils finiront par publier un communiqué laconique, où le PJD félicite le roi Mohammed VI pour sa victoire diplomatique, sans toutefois utiliser les termes «Israël » ou « normalisation ».

Néanmoins, pour ne pas se mettre en porte-à-faux vis-à-vis du monarque et de sa base électorale (farouchement anti-israélienne), le parti a tout de même réaffirmé ses positions face à « l’occupation sioniste et les crimes commis contre le peuple palestinien » et « noté les positions fermes et continues de Sa Majesté le Roi, Président du Comité al-Qods pour la défense des droits du peuple palestinien, qu’il a confirmé lors de son appel avec le Président palestinien au sujet de la position de Sa Majesté qui reste inchangée ».

Signature d’une déclaration commune par Jared Kushner, Saâdeddine El Othmani et Meir Ben Shabbat, le 22  décembre 2020.

Signature d’une déclaration commune par Jared Kushner, Saâdeddine El Othmani et Meir Ben Shabbat, le 22 décembre 2020. © Capture écran RTM

Entre temps, le Mouvement Unicité Réforme (matrice idéologique du PJD), la jeunesse PJD — par la voix de son chef, le ministre du Travail, Mohamed Amekraz — ou encore la branche syndicale du parti, sont montés au créneau, refusant publiquement la « normalisation avec l’entité sioniste ». Une position exprimée notamment par le ministre Amekraz lors d’une interview à une chaine arabophone proche du Hezbollah libanais…

Le parti dirige le gouvernement, il est donc obligé de soutenir la position du régime

Et pour cause, la position de l’État marocain sur le conflit israélo-palestinien n’est pas la même que celle du PJD. Au sein du parti de la lampe, le soutien à la cause palestinienne est basée sur trois composantes : « D’abord, la Palestine et Al Qods sont des problématiques religieuses et non pas politiques, ensuite il s’agit de soutenir tous les mouvements de résistance contre l’occupation israélienne, et enfin il faut combattre la normalisation dans tous les domaines : culturels, économiques et politiques», précise Bilal Tadili, politologue et membre du Conseil national du PJD.

Pragmatisme

Il convient néanmoins que « le parti dirige le gouvernement et participe aux affaires de l’État. Il est donc obligé de soutenir la position du régime, d’autant qu’il s’agit là d’intérêts nationaux. C’est une situation très délicate, car la base électorale du parti est liée à lui par la référence islamique et les positions contre Israël ».

Cette base pourrait-elle se détourner du PJD ? « Certains estiment que le parti doit toujours être à la hauteur de ses principes et de ses valeurs. Mais la majorité est plus pragmatique, elle sait que les convictions profondes du PJD n’ont pas changé, et que ceux qui sont au gouvernement sont obligés de s’aligner sur le roi et le Palais. Au final, le gain marocain sur la question du Sahara l’emporte sur la question de la normalisation », estime Bilal Tadili. Le politologue est convaincu qu’il n’y a pas de séisme à l’horizon : « Le PJD peut encore conserver sa base et n’entrera certainement pas en conflit avec la monarchie ».