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Présidentielle en Centrafrique : un si dangereux bras de fer

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Mis à jour le 23 décembre 2020 à 09h14
Le président Faustin-Archange Touadéra, candidat à un second mandat, lors d’un meeting à Bangui, le 19 décembre 2020.

Le président Faustin-Archange Touadéra, candidat à un second mandat, lors d'un meeting à Bangui, le 19 décembre 2020. © ALEXIS HUGUET / AFP

À quelques jours de la présidentielle et des législatives, la tension est montée d’un cran entre le président sortant, Faustin-Archange Touadéra, et ses adversaires. Les observateurs redoutent que les groupes armés ne parviennent à faire dérailler le processus.

N’aura-t-il fallu que quelques jours, entre le 15 et le 20 décembre, pour sonner le glas d’élections centrafricaines que l’on espérait relativement apaisées ? Quelques mots émanant d’une source sécuritaire incitaient en tout cas au pessimisme. « Se préparer à une détérioration rapide à Boali [nord-ouest de la capitale] et à Bangui », expliquait laconiquement un message transmis, le 17 décembre, à plusieurs autorités diplomatiques. La suite de l’avertissement n’était guère plus encourageante, la source en question invitant ses interlocuteurs à se préparer à une « hibernation » dans la capitale, transformée dans ce scénario en camp retranché.

Ce mardi, la tension était encore à son comble. L’armée effectuait des patrouilles dans la capitale et à ses principaux points d’accès. À Mbaïki, à une centaine de kilomètres au sud-ouest de Bangui, des échanges de tirs avaient été entendus dimanche 20 décembre, tout comme à Bossembele deux jours plus tôt. Les Forces armées centrafricaines (FACA), assistées de soldats russes et rwandais venus en renfort, y faisaient face aux groupes armés de la Coalition des patriotes pour le changement (CPC), née le 17 décembre de la fusion du mouvement 3R d’Abbas Sidiki, de l’Unité pour la paix en Centrafrique (UPC) d’Ali Darassa, du Front populaire pour la renaissance de la Centrafrique (FPRC) de Noureddine Adam et des mouvements anti-balaka de Maxime Mokom et de Dieudonné Ndamaté.

À l’Est, l’UPC avait avancé vers Grimari, tandis que des combattants stationnaient plus au Nord (vers Bouca, Bogangolo et Kaga Bandoro) ainsi que dans la région de Bouar, au Nord-Ouest. « Leur stratégie semble être d’encercler Bangui, à bonne distance, pour mettre la pression sur le président Touadéra », explique un analyste sécuritaire. Le chef de l’État compte quant à lui sur ses alliés russes (plusieurs centaines de mercenaires) et rwandais, ainsi que sur les forces onusiennes de la Minusca. Le porte-parole de cette dernière, Vladimir Monteiro, a indiqué que les Casques bleus avaient été en mesure de bloquer ou repousser les combattants de la CPC à Yaloké, à 220 kilomètres de Bangui, et dans d’autres localités. « La situation est sous contrôle », a-t-il déclaré dimanche. Une affirmation optimiste, que peu d’observateurs partagent.

« Hold-up électoral »

« Les rebelles sont toujours présents et ils sont en mesure de maintenir la pression, explique une source sécuritaire. Il n’est pas impossible qu’ils décident de marcher sur Bangui s’ils considèrent que Touadéra veut se maintenir au pouvoir en faussant l’élection présidentielle. »

Contacté par Jeune Afrique, un des cadres de la nouvelle coalition affirme qu’une avancée sur la capitale « n’est pas l’option choisie pour le moment ». « Cela fait de longs mois que nous exprimons des doutes sur l’application de l’accord de paix signé à Khartoum avec le gouvernement en février 2019. Personne n’a voulu nous écouter. Voilà la conséquence », ajoute Aboubakar Sidick Ali, le porte-parole du général rebelle Noureddine Adam.

François Bozizé se sert des groupes armés pour mettre la pression sur le terrain et utilise la coalition de l’opposition pour tirer les ficelles au niveau politique. »

Dans un communiqué commun signé le 17 décembre à l’issue d’une rencontre à Kamba Kota, les membres de la CPC avaient menacé d’utiliser des « moyens de coercition » si Faustin-Archange Touadéra « s’obstin[ait] à manipuler l’organisation du scrutin pour faire un hold-up électoral ». Ils réclamaient la tenue d’une élection « démocratique, inclusive, juste, transparente et libre à l’issue d’une large concertation nationale ». « Les élections ne peuvent pas avoir lieu dans les circonstances actuelles », expliquait déjà Noureddine Adam à Jeune Afrique fin septembre. Surtout, le leader du FPRC affirmait qu’une entente avec Touadéra, « qui a vendu le pays et pillé ses richesses », lui paraissait inenvisageable.

« Touadéra a réussi à fédérer contre lui les groupes armés et l’opposition politique. Ses adversaires se sont unis derrière deux revendications qu’il refuse d’envisager : le report des élections et la tenue d’une concertation nationale », décrypte un diplomate en poste à Bangui. Derrière ce rapprochement, un homme en particulier : François Bozizé.

Considéré par le gouvernement comme à l’origine du coup de force des groupes armés de ces derniers jours, l’ancien président « joue sur les deux tableaux », affirme un opposant : « Il se sert des groupes armés pour mettre la pression sur le terrain. Et il utilise la coalition de l’opposition pour tirer les ficelles au niveau politique. »

François Bozizé au milieu de la foule de ses partisans, lors du dépôt de sa candidature à la présidentielle du 27 décembre, à Bangui, le 9 novembre 2020.

François Bozizé au milieu de la foule de ses partisans, lors du dépôt de sa candidature à la présidentielle du 27 décembre, à Bangui, le 9 novembre 2020. © Pacôme PABANDJI pour JA

Unis contre un « coup K.O. »

Proche du leader anti-balaka Maxime Mokom, son neveu qui fut ministre de Touadéra, François Bozizé dispose en effet de relais d’influence parmi les combattants rebelles. Certes, son crédit n’est pas aussi grand chez les anciens de la Séléka que celui de Noureddine Adam, mais l’alliance de circonstance n’en fonctionne pas moins, pour le moment.

« Ils se connaissent et ont appris à échanger sur la situation du pays depuis plusieurs années. Ce sont les acteurs des accords de Nairobi en 2015, qui se retrouvent unis par leur volonté d’en finir avec Touadéra et d’empêcher qu’il accomplisse son coup KO au premier tour de la présidentielle », détaille une source sécuritaire. « Cela doit en dérouter plus d’un, puisque l’on a beaucoup parlé d’une opposition religieuse entre anti-balakas et ex-Séléka. Mais on voit bien que c’est plus compliqué que cela », ajoute un diplomate en poste à Bangui.

« Ce ne sont pas des rebelles mais des bandits qui profitent des circonstances pour se déguiser en défenseurs de la démocratie, dénonce un proche de la présidence. Nos alliés et nous sommes prêts. » Dès lors, quelle peut être l’issue de ce bras-de-fer ?

Faustin-Archange Touadéra ne cesse de répéter qu’il n’est pas question de repousser les élections présidentielle et législatives ni de modifier le calendrier de la Cour constitutionnelle et de l’Agence nationale des élections. Lors de son dernier meeting au stade de Bangui, le 19 décembre, il a harangué les foules en scandant « 27 décembre », date du premier tour. Le chef de l’État a le soutien des partenaires internationaux que sont l’ONU ou la France, lesquels redoutent que les uns ou les autres ne soient tentés de prendre le pouvoir par la force si le vote devait être reporté.

« L’attitude des représentants de la communauté internationale est déconcertante, déplore un ancien ministre. On a l’impression qu’ils veulent absolument que les élections se tiennent à cette date pour pouvoir passer rapidement à autre chose ». Seule la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC) a plaidé pour un report et une concertation en vue d’organiser des scrutins plus apaisés. « Une bonne médiation peut encore aider à une « désescalade », mais le temps presse car le nombre de morts augmente », prévient un chercheur spécialiste de la Centrafrique, qui préfère conserver l’anonymat.

« Imposer une transition »

Jusqu’ici, les envoyés du président de la CEEAC, le Congolais Denis Sassou Nguesso, se sont heurtés à un refus de Faustin-Archange Touadéra. Et le Congo-Brazzaville semble bien seul sur ce dossier. Si l’Angola semble lui prêter main forte, le Tchad d’Idriss Déby Itno est pour le moment en retrait, échaudé par les crises précédentes, tandis que le Congolais Félix Tshisekedi est occupé par sa politique intérieure. Dans les rangs de la CEEAC, qui a rencontré le 11 décembre un François Bozizé sans grande illusion quant à l’issue des discussions, l’heure n’était guère à l’optimisme. « Il va surtout falloir que les deux camps acceptent de faire des concessions », insiste le chercheur déjà cité.

Un scénario inquiète : une relance majeure des hostilités par les groupes armés aux alentours du 24 ou du 25 décembre.

Face à la foule, lors de son meeting, le président Touadéra ne s’est montré ni inquiet ni ouvert à la négociation. Inflexible sur la date du 27 décembre, il est apparu entouré de gardes russes et rwandais, haranguant les quelques milliers de supporteurs de son parti, le Mouvement coeurs unis (MCU). « Touadéra maintiendra la date du 27 décembre, quitte à ce que la présidentielle ne se tienne qu’à Bangui et ses environs », croit savoir un ancien ministre. « Il sait qu’il peut sécuriser Bangui avec les FACA et ses alliés. Il sait aussi que les groupes armés ne peuvent pas tenir pendant de trop longues périodes de combat, analyse une source sécuritaire. L’important pour lui, c’est que des Centrafricains puissent voter le jour dit ».

Un scénario inquiétait particulièrement à Bangui le 21 décembre, alors que la dernière semaine fatidique débutait : une relance majeure des hostilités par les groupes armés aux alentours du 24 ou du 25 décembre. « Ils ont les moyens de tenir au moins deux ou trois jours face aux FACA et aux Russes, ce qui serait suffisant pour faire dérailler le scrutin et empêcher Touadéra de dire qu’il a bien eu lieu et qu’il en est le vainqueur », estime un analyste. « Pour Bozizé, c’est un moyen d’imposer le report et une transition vers de nouvelles élections, pour lesquelles Touadéra serait en position de faiblesse », conclut Hans de Marie Heungoup, chercheur à International Crisis Group. « C’est tout l’intérêt de l’alliance qu’il a conclu avec Dologuélé», ajoute un ancien ministre, sur la même longueur d’onde.

Vers une nouvelle bataille de Bangui ?

Sa candidature invalidée le 3 décembre par la Cour constitutionnelle, François Bozizé s’est en effet résigné à soutenir un autre candidat de la COD-2020, en la personne d’Anicet-Georges Dologuélé. Lors d’une rencontre à Bossangoa le 16 décembre, et alors que l’offensive des groupes armés se préparait en partie sous son auspice, il a assuré l’ancien Premier ministre de son implication et de celle du Kwa na Kwa ( KNK, son parti) à ses côtés pour faire barrage à Faustin-Archange Touadéra. « Dologuélé devient le poids lourd incontesté de l’opposition. Quant à Bozizé, il se place en potentiel faiseur de rois et en tombeur de Touadéra », analyse un membre de la COD-2020.

« L’alliance avec les groupes armés peut lui permettre de forcer la mise en place d’une transition. Celle avec Dologuélé lui assure d’être au cœur de l’opposition politique qui pourrait sortir victorieuse de la manœuvre », résume un diplomate. Les ténors du KNK et de l’Union pour la renaissance de la Centrafrique (Urca, parti de Dologuélé) s’activent désormais en coulisses pour rassembler d’autres poids lourds de l’opposition derrière leur candidat, comme Mahamat Kamoun. Plusieurs ont déjà refusé, notamment Nicolas Tiangaye, mais aussi Alexandre Ferdinand Nguendet et Désiré Kolingba, estimant qu’un rassemblement au second tour devrait suffire à battre le chef de l’État sortant. « Nous avons intérêt à ne pas disperser les forces de l’opposition pour pouvoir lutter efficacement contre les tentatives de fraude », espérait-on cependant au KNK.

Plusieurs autres candidats – lesquels ont tous réclamé un report du scrutin – espèrent tout de même tirer leur épingle du jeu, comme l’ancienne présidente de la transition, Catherine Samba-Panza, Jean-Serge Bokassa, Sylvain Patassé, Désiré Kolingba ou encore Martin Ziguélé. Le socialiste, toujours bien placé lors des précédentes élections auxquelles il a participé, a condamné le 21 décembre une « tentative de coup de force » des groupes armés « pour renverser des institutions démocratiques issues des urnes » et espère encore s’imposer comme le candidat de la « réconciliation ».

S’achemine-t-on inexorablement vers de nouvelles batailles, dont une à Bangui, dans les jours qui viennent ? Plusieurs sources diplomatiques avouent « craindre le pire » dans les deux ou trois jours précédant l’ouverture des bureaux de vote. Si Faustin-Archange Touadéra a voulu se montrer serein face à ses militants, son Premier ministre, Firmin Ngrebada, était ce 21 décembre sur le terrain pour superviser le déploiement militaire dans la capitale. François Bozizé était quant à lui retranché à Bossangoa, où sa sécurité était assurée par des hommes en armes, tandis que les principaux chefs rebelles attendaient leur heure. Le peuple centrafricain, lui, se fait peu d’illusions sur la fin de l’année 2020. « Ce qui est sûr, conclut l’un des candidats, c’est que la situation est plus mauvaise que lors de la dernière présidentielle en 2016. »

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