Politique

Tunisie – Rached Ghannouchi : « Nous sommes passés d’une dictature paralysante à une anarchie »

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 22 décembre 2020 à 14:02

Rached Ghannouchi est confronté à une fronde contre lui ainsi qu’à des tensions entre nouveaux venus et vieille garde du parti islamiste Ennahdha. © Nicolas Fauque pour JEUNE AFRIQUE

Le leader du mouvement Ennahdha impute la crise actuelle à une conjoncture économique difficile, mais aussi à une transition démocratique toujours en cours.

La première année de mandat du président de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) n’a pas été placée sous de bons auspices. Cofondateur et leader du mouvement Ennahdha, Rached Ghannouchi, 79 ans, a affronté une fronde interne au sein de son parti et une crise politique majeure doublée d’une crise sanitaire sévère. Une situation aussi difficile qu’inédite en Tunisie, que le patron du perchoir impute essentiellement à une conjoncture économique difficile, mais aussi à une transition démocratique toujours en cours. Il revient pour Jeune Afrique sur les fractures actuelles et les éléments à revoir pour améliorer le système politique et économique.

Jeune Afrique : Où en est le Parlement ? Englué dans les querelles partisanes, il ne semble pas très actif en matière législative…
Rached Ghannouchi : Détrompez-vous, le rendement de l’hémicycle, comparé à l’année parlementaire précédente, est tout à fait dans les normes et même très honorable au vu des conditions dans lesquelles les députés ont travaillé. L’Assemblée est la seule institution qui travaille sous le regard des caméras et dont l’activité est retraçable. Nous avons adopté plus de lois et effectué plus d’auditions, mais tous ont en mémoire les différents ralentissements dus aux sit-in. Bien entendu, le droit de manifester et d’exprimer des revendications est inaliénable mais des élus n’ont pas le droit de paralyser le Parlement tout comme des protestataires ne peuvent fermer les routes ou bloquer l’activité d’une institution. La liberté de chacun ne doit pas s’exercer au détriment de celle des autres.

Depuis les élections de 2019, il y a eu plusieurs tentatives de ne pas respecter les résultats des urnes et de modifier la représentativité qui en est issue.
Les gens doivent comprendre que nous sommes en démocratie et que seul l’avis du peuple compte. Quant à ceux qui contestent la probité ou la légitimité des uns ou des autres, c’est la justice qui tranchera. Le peuple, par son vote, peut aussi sanctionner. Nous sommes toujours dans la phase d’apprentissage d’une démocratie toute jeune. Notre révolution a 10 ans, notre Constitution 6 ; certaines nations, comme la France, ont mis plus d’un siècle pour opérer cette transformation.

Certains points sont quand même à revoir…
Il faut réviser le code électoral qui, à force de vouloir éviter qu’un grand parti ne prenne la main, a conduit à un paysage politique morcelé. En 2011, cette attitude était compréhensible et traduisait la volonté d’écarter les formations trop puissantes ou les partis uniques. Aujourd’hui, elle est devenue la cause de nos difficultés en favorisant la disparité et l’absence de majorité. Depuis la révolution, la Tunisie a eu, en moyenne, un gouvernement par an, c’est dire l’impact de cette loi électorale. D’ailleurs, des commissions ont préparé un projet de règlement intérieur de l’ARP et un projet de loi électorale qui seront examinés début 2021.

À la décharge du texte en vigueur, encore une fois, nous manquons d’expérience. Il n’empêche, les gouvernements ne chutent pas à cause de coup d’État, mais par le vote des élus – c’est le propre des démocraties. Il faut quand même que nous soyons fiers de notre parcours. Nous sommes en bonne voie de réussir le défi de la démocratie. Des quatre pays arabes [Égypte, Libye, Syrie, Tunisie] qui, en 2011, devaient emprunter cette voie, seule la Tunisie n’a pas sombré malgré les bourrasques et les tempêtes et a su transformer l’essai.

2021 sera donc une année législative ?
Oui, il s’agit de compléter la construction démocratique, à laquelle manque notamment une cour constitutionnelle, sans oublier une révision du Code électoral ou la mise à jour de certains instances constitutionnelles et d’institutions en lien avec l’économie.

Vous considériez que l’essentiel de la crise en Tunisie était d’ordre économique. Ne serait-elle pas plutôt, au vu des derniers développements, d’ordre social ?
Le pays a besoin de réformes économiques, notamment dans le domaine des subventions et des caisses sociales. Elles serviront à contrer l’économie parallèle ou à l’intégrer à l’économie classique. L’État se prépare à octroyer des terres aux jeunes porteurs de petits projets. L’objectif de sortir du marasme ne peut que relancer l’esprit d’entreprendre et l’investissement. Cette impulsion permettrait de retrouver enthousiasme et énergie. Et créerait un meilleur climat social propice au travail.

L’Union générale tunisienne du travail [UGTT] propose de tenir un dialogue national. Une démarche qui avait été mise en place avec succès en 2015 mais qui avait échoué en 2018. Que penser d’une initiative similaire en 2021 ?
Il faut d’abord se demander quelle thématique aurait ce dialogue. Concerne-t-il l’économie ? La politique ? Il ne peut être généraliste. Il ne faut pas agir comme s’il fallait détruire ce qui a été réalisé jusqu’ici, et qui est partiellement inachevé, et se mettre à reconstruire en écartant ce qui a été accompli depuis 2011. Ne faudrait-il pas d’abord donner au régime politique actuel le temps nécessaire pour mettre en œuvre toutes ses applications afin de pouvoir vraiment évaluer et éprouver son fonctionnement ?

Quelle orientation serait la plus idoine en ce moment ?
Nous pouvons débattre de nos politiques publiques, du développement et du contenu des lignes directives socioéconomiques. En 2018, après avoir débattu très longtemps, nous nous étions tous accordés sur 63 points. Il a suffi d’un désaccord sur l’article 64, qui portait sur le gouvernement, pour rendre l’initiative caduque. Cela ne servait à rien de consacrer autant de temps à un projet sans tenir compte du fait que le gouvernement et l’Assemblée étaient partie prenante de la faisabilité des décisions.

Bien entendu, le président de la République peut très bien placer un tel évènement sous son égide mais il est évident que tous les partis, sans aucune exclusion, les instances nationales et la société civile doivent participer à ce dialogue socioéconomique. Nous sommes tous concernés – c’est du moins notre conviction, d’autant que nous avons nous-mêmes subi une mise à l’écart. Les choses ne fonctionnent que lorsque les uns et les autres se reconnaissent.

Les décideurs doivent comprendre que les choses ont changé

Les mouvements protestataires se multiplient dans les zones les plus fragiles et démunies, l’État semble absent, les partis aussi, et la société civile s’est essoufflée. Que se passe-t-il ?
Nous sommes passés d’un extrême à l’autre, d’une dictature paralysante à une anarchie. Il faut le temps que le pendule se stabilise et que l’on adopte de nouveaux repères permettant aux libertés d’être compatibles avec l’ordre. Nous avons accepté le désordre pour laisser s’implanter les libertés. Pendant la dernière décennie, le régime politique a changé mais le système économique est resté le même. Les régions intérieures, qui ont initié la révolution, n’ont pas vu de changement alors qu’elles s’attendaient à une amélioration des conditions de vie. On nous dit souvent : « Donnez-nous du pain ; la liberté ne fait pas manger. » C’est vrai, mais il faut savoir obtenir gain de cause sans violences ou passage en force – tout comme les décideurs doivent comprendre que les choses ont changé.

Difficile d’expliquer à la population de Tataouine qu’elle détient le record de chômage en Tunisie alors que la région est riche en pétrole et en gaz. Mais il s’agit d’une richesse nationale et elle ne peut pas non plus décider de se servir toute seule. Tous les accords qui ont été conclus vont dans le sens d’un rééquilibrage via des fonds d’investissement et des mesures spéciales.

Avec la grève des magistrats, la justice est à l’arrêt depuis trois semaines. Que faut-il en penser ?
La grève des juges est périlleuse dans la mesure où la justice est un pouvoir dont les actions contribuent à la bonne marche du pays. Ces demandes sont légitimes mais il faut aussi prendre en compte la situation de la Tunisie. Les négociations étaient d’ailleurs inscrites à l’agenda de 2021 pour être imputées au budget de l’année suivante. Il est évident que les juges doivent avoir un statut et des revenus suffisants pour écarter tout soupçon de corruption ou autre accusation.

Seul l’État peut faire usage de la force dans un contexte juste

Le fond de la crise tient à un problème protocolaire. Les grévistes et les syndicats auraient souhaité être entendus par le Cchef du gouvernement en personne, ce qui n’est jamais le cas dans un tel contexte : cette tâche incombe au secrétaire général du gouvernement.

Tout cela est-il cohérent, dix ans après la révolution ?
Il faut que nous apprenions à réclamer un droit sans violence, en respectant l’intérêt général et celui du pays. Seul l’État peut faire usage de la force dans un contexte juste. Désormais, les Tunisiens n’ont plus peur ; ils savent fermer les vannes du gaz ou du pétrole comme à El Kamour ou Kasserine, mais n’ont pas fermé les vannes de l’ignorance.