Culture

Audiovisuel, musique : l’Afrique, terre de pirates ?

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Mis à jour le 26 décembre 2020 à 14h34
Des antennes émettrices de la TNT sur le toit de l’immeuble Kebe , à Dakar, en juin 2015.

Des antennes émettrices de la TNT sur le toit de l'immeuble Kebe , à Dakar, en juin 2015. © Sylvain Cherkaoui

Droits d’auteur piétinés, contenus détournés, chaînes piratées… Les consommateurs y trouvent leur compte, mais la création culturelle peut-elle survivre à ce pillage généralisé ?

«Au Sénégal, beaucoup de gens sont trop pauvres pour s’offrir Canal+. » Alassane Fall – appelons-le ainsi – fait partie de ceux-là. Comme des centaines de milliers de compatriotes accros aux matchs de foot des principaux championnats européens et des compétitions internationales, cet ancien militaire de 31 ans, qui a lancé son agence de sécurité, a donc opté pour une formule à la portée de toutes les bourses. Pour un modique abonnement mensuel de 3 000 F CFA (4,50 euros), il reçoit un bouquet de 85 chaînes dont National Geographic, TFX, Action, France 24, de nombreuses chaînes africaines… et 10 chaînes sportives parmi lesquelles beIN Sports. Et peu lui importe si cette dernière ne dispose d’aucun droit de diffusion au Sénégal.

À Keur Mbaye Fall, la ville de la grande banlieue dakaroise où il réside, « les gens ne sont pas prêts à débourser 10 000 à 20 000 F CFA par mois pour obtenir le bouquet complet de Canal+ », fait valoir Alassane. Alors, comme nombre de ses voisins, le trentenaire vient grossir les rangs des Sénégalais qui ont opté pour l’offre alléchante des câblodistributeurs. Un pied dans l’illégalité, l’autre dans le secteur formel, les « câblos » sont devenus au fil des vingt-cinq dernières années une sorte d’État dans l’État, qui fait tourner la tête aux opérateurs audiovisuels ainsi qu’aux institutions officielles, incapables de décider s’il convient de les déclarer hors-la-loi ou d’officialiser leur existence.

L’histoire commence au début des années 1990, comme une banale affaire de débrouille à l’africaine. Quand Canal+ Horizons débute ses programmes au Sénégal (1991), en Tunisie (1992) puis en Côte d’Ivoire (1994), le paysage audiovisuel africain s’en trouve métamorphosé. Les films, bien sûr, apportent une bouffée d’air frais dans l’univers confiné des chaînes d’État, où les rediffusions de séries françaises des années 1980 et les sitcoms mal doublées venues d’Amérique latine font office de seul divertissement hertzien. Mais surtout, Canal est une fenêtre ouverte sur le ballon rond, qui, des îles du Cap-Vert au golfe de Guinée fait office de religion collective.

De l’informel à la légalité

« Les premiers abonnés à Canal+ Horizons étaient bien obligés d’accueillir leurs proches et leurs voisins dans leur salon les soirs de match », raconte Papa Alioune Camara, membre fondateur de la structure nationale qui fédère désormais les câblodistributeurs du pays, Safinatoul Amane (ex-Soretec). Très vite, face à l’invasion des supporters dans les maisons, la situation devient ingérable et conduit certains bricoleurs à introduire une dérivation au système, sans se préoccuper de légalité. Depuis un décodeur initial, on tire un câble vers la maison voisine afin de pirater le signal, puis deux, puis cinq, puis vingt… En contrepartie, chaque foyer cotise mensuellement un abonnement aussi informel que modeste. Les câblodistributeurs sont nés.

Au centre de production de la TNT, à Dakar, le 25 juin 2015.

Au centre de production de la TNT, à Dakar, le 25 juin 2015. © Sylvain Cherkaoui pour JA

Pour les pionniers de Canal+, ce qui s’annonçait comme une aventure novatrice et lucrative tourne vite au cauchemar. Car au Maghreb, d’autres formes de piratage ont fait florès, au point de menacer la viabilité de la chaîne cryptée : vente, pour un prix modique, des codes de décryptage ou de décodeurs crackés, card sharing… De l’Algérie à la Tunisie, l’ampleur du piratage est telle qu’au début des années 2000, confie un cadre de l’entreprise, « nous avons décidé de fermer nos filiales au Maghreb ».

Au sud du Sahara, toutefois, l’horizon n’est pas si rose. Tels le désert qui grignote les pâturages du Sahel ou l’océan qui vient mordre chaque année davantage sur les demeures du littoral, les câblodistributeurs gagnent en assurance et déploient leurs câbles, comme une araignée tisse sa toile. « Au milieu des années 1990, Canal avait recruté un ancien gendarme pour nous traquer et couper nos branchements, relate Papa Alioune Camara. Mais très vite l’affaire les a dépassés, au point qu’ils nous ont même proposé des “factures de piratage” qui prévoyaient qu’on leur reverse un forfait sur les abonnements clandestinement perçus. »

Prospérant dans la plus totale illégalité, les câblodistributeurs se rapprochent alors de consultants et de juristes dont l’avis est sans appel : « Si vous voulez aller loin, sortez de l’informel et devenez une entité économique, dotée de la personne morale. » La profession s’exécute et sort du système D. Elle s’organise en Groupements d’intérêt économique (GIE), eux-mêmes fédérés au sein de l’Association des réseaux câblés, qui donnera ensuite naissance à la Société de redistribution des télévisions par câble (Soretec). En 2009, c’est la consécration lorsque celle-ci obtient du ministre de la Communication d’Abdoulaye Wade une reconnaissance semi-officielle à travers une « convention portant concession de services audiovisuels par câble » avec l’État, laquelle sera signée deux ans plus tard.

Victoire d’étape

Les câblos en sont convaincus : il ne s’agit pas seulement là d’une victoire d’étape mais bien d’une reconnaissance ferme et définitive de leur activité. Autrement dit, à force d’insistance, leur prise d’influence au sein de la société sénégalaise les aurait imposés comme des protagonistes à part entière sur le grand marché de l’audiovisuel sénégalais. Au nombre de leurs arguments, la capacité qu’ils donnent à des centaines de milliers de Sénégalais d’accéder à l’information, aux films ou aux divertissements tout en tenant compte de leur pouvoir d’achat. Mais aussi le poids qu’ils affirment représenter en termes de création d’emplois, puisque ce secteur tout droit sorti de l’informel est entre-temps devenu un énorme pourvoyeur de carrières, notamment pour des étudiants en électronique laissés en rade sur le marché de l’emploi.

Parmi les principaux pays soumis à la loi des câblodistributeurs, outre le Sénégal, trois reviennent dans toutes les bouches : la Guinée, le Cameroun et la Côte d’Ivoire.

Et pour cause : au Sénégal, pays pionnier en la matière, Papa Alioune Camara revendique un taux de pénétration de quelque 70 % sur les 1,6 million de foyers recensés en 2013. À Canal+, un responsable interrogé par Jeune Afrique évoque quant à lui un ordre de grandeur de 4 millions de foyers ayant recours à des câblos sur l’ensemble des pays d’Afrique subsaharienne francophone où le groupe opère. À raison d’un abonnement ­forfaitaire de 3 000 F CFA par mois, cela représenterait un chiffre d’affaires de 220 millions d’euros par an.

Parmi les principaux pays soumis à la loi des câblodistributeurs, outre le Sénégal, trois reviennent dans toutes les bouches : la Guinée, le Cameroun et la Côte d’Ivoire.

Vide juridique

Loin de partager cette vision idyllique, le président du Conseil national de régulation de l’audiovisuel (CNRA), Babacar Diagne, nommé en septembre 2018, ne cherche pas à dissimuler son désarroi. « La vérité, c’est que nous nous trouvons dans une zone de non-droit, puisque ce secteur n’est soumis à aucune convention en bonne et due forme ni à aucun cahier des charges », confie-t-il à Jeune Afrique. S’il admet que ces opérateurs interagissent avec des dizaines de milliers de foyers et qu’ils ont créé, au fil des ans, des milliers d’emplois, cet ancien directeur général de la RTS, la chaîne nationale, devenu par la suite ambassadeur en Gambie puis aux États-Unis, ne craint pas d’avouer qu’il « ne sait pas par quel bout prendre » ce secteur qui n’est régi par aucun texte officiel.

Depuis le Burkina Faso, Béatrice Damiba s’efforce quant à elle de fédérer comme elle le peut une riposte africaine face aux dérives d’un piratage dont le détournement des droits télévisés n’est que la face émergée. Ancienne journaliste, diplomate puis ministre de l’Information de son pays, elle a surtout présidé de 2008 à 2014 le Conseil supérieur de la communication (CSC) du Faso. C’est cette dernière expérience qui l’a conduite à créer, en 2015, l’association Convergence, qu’elle préside depuis, afin de mettre le holà au pillage des droits d’auteur et à l’impunité dont il bénéficie traditionnellement d’un bout à l’autre du continent.

« Le piratage des programmes audiovisuels a de lourdes répercussions sur les filières de production du continent, c’est pourquoi l’association a été lancée lors de l’édition 2015 du Fespaco, déclare-t-elle à JA. Nous voulions sensibiliser les décideurs politiques, le grand public mais aussi et surtout les acteurs de ces filières, qui, souvent, ne connaissent pas leurs droits. » « Cette lutte dépasse Canal+, abonde Jean-Christophe Ramos, directeur des affaires Corporate de Canal+ International. C’est en fait tout un écosystème qui est menacé par le piratage, qui constitue une concurrence déloyale. Au-delà des finances de l’État, ce sont toutes les industries créatives qui ne peuvent pas vivre si des acteurs diffusent des contenus qu’ils ne paient pas. »

En 2012, Microsoft a enregistré une perte de 28 millions de dollars dans 19 pays d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale.

En octobre 2020, à l’initiative de l’association Convergence, du CNRA et de la Société sénégalaise du droit d’auteur et des droits voisins (Sodav), les artères de Dakar étaient tapissées d’affiches sensibilisant (essentiellement en wolof) les Sénégalais à la lutte contre le piratage. « Pirater, c’est voler l’État et les créateurs », clamait l’une d’elles. Début mars 2020, à la veille du lockdown aérien entraîné par le confinement de la plupart des pays européens et africains, l’association Convergence avait prévu un colloque important à Dakar, qui aurait dû donner le signal de départ à un vaste travail de recueil de données sur le piratage des œuvres dans tout l’espace africain francophone. Si l’initiative a dû être repoussée, Béatrice Damiba se réjouit néanmoins d’un partenariat noué avec l’Agence française de développement (AFD), à hauteur de 50 millions de F CFA, afin de progresser sur le recueil de ces données qui, pour l’heure, font encore défaut.

« Il y a encore quelques années, nous étions seuls dans ce combat, mais aujourd’hui d’autres entités engagent des actions et luttent avec nous contre le piratage, se félicite Jean-Christophe Ramos. C’est notamment le cas des ligues européennes de football, de la NBA ou encore de confrères comme beIN Sports ou certaines chaînes africaines publiques qui paient des droits sportifs. »

Boîtiers magiques

En 25 ans, le continent africain a fait sa mue de l’analogique vers le digital, parfois plus rapidement que les pays occidentaux. « Entre 2015 et 2018, l’augmentation des abonnés au haut débit a fait un bond de + 354 % en Afrique, alors qu’il n’était que de + 88 % pour le reste du monde », rappelle ainsi Béatrice Damiba. À l’heure du tout-digital, le piratage n’est pas l’apanage du continent, bien au contraire. Le visionnage des films en streaming, l’expansion des IPTV (ces boîtiers compatibles avec Androïd qui donnent ensuite accès gratuitement à des bouquets de chaînes censés être payants), toutes ces dérivations aux droits de la propriété intellectuelle et au droit d’auteur n’ont aucune frontière, pas plus que la contrefaçon.

Mais, selon Béatrice Damiba, « sur un continent où les taux d’analphabétisme et de pauvreté sont plus élevés qu’en Occident, il est plus aisé d’attirer les gens vers des options plus faciles et moins coûteuses, qui favorisent le piratage ».

Affiches de propositions de programmes informatiques piratés à l’UCAD le 13 décembre 2020.

Affiches de propositions de programmes informatiques piratés à l’UCAD le 13 décembre 2020. © Sylvain Cherkaoui pour JA

Paradoxalement, certaines industries ont su tirer profit de la révolution digitale pour canaliser leurs pertes. Notamment dans l’informatique, si l’on en croit le cas emblématique de Microsoft. En 2012, l’entreprise fondée par Bill Gates avait enregistré une perte de 14 milliards de F CFA (28 millions de dollars) dans 19 pays d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale à cause du piratage de ses logiciels de la suite Office et du système d’exploitation Windows – dont 16 millions de dollars pour la seule Côte d’Ivoire.

Mais huit ans plus tard, le ton se veut nettement plus optimiste au sein de la multinationale. « Pendant des années nous avions des équipes entières qui se consacraient à la lutte contre le piratage, rappelle à JA Yacine Barro Bourgault, directrice générale de Microsoft pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre. À l’époque, nos logiciels disposaient de clés ­d’activation qui étaient faciles à cracker. Mais aujourd’hui, nos solutions sont sur “le cloud” et c’est là que les usagers doivent les activer, ce qui a tout changé. »

Les pays africains peinent encore à mettre en place un système élaboré et rigoureux de collecte des droits d’auteur.

Dans le secteur de la musique, en revanche, la mutation digitale a été moins indolore. « L’industrie musicale a connu son âge d’or dans les années 1980 et 1990, indique Jean-Pierre Senghor, compositeur, arrangeur et producteur. Certes, les cassettes ne se vendaient qu’à 1 000 F CFA sur les marchés, il y avait de la contrefaçon, mais les producteurs faisaient du bénéfice. » Quelques années plus tard, lorsque les CD envahissent le marché, les musiciens commencent à s’autoproduire et les producteurs à perdre en influence. Puis arrive l’ère de la dématérialisation et des sites de streaming online.

« Avec Deezer, Spotify ou YouTube, les artistes ne gagnent rien, et les producteurs encore moins, résume Jean-Pierre Senghor. Ils ont besoin de figurer sur ces plateformes pour assurer leur promo mais le ratio entre le nombre d’écoutes ou de vues et ce qu’ils perçoivent est dérisoire. » Après une carrière fructueuse au Brésil, ce musicien talentueux est revenu s’installer au Sénégal en 2009, où il a créé le studio de production Djidjack Music. Il fait aussi partie des six représentants au sein du comité directeur de la Sodav qui représente les producteurs, interprètes et auteurs sénégalais. « Aujourd’hui, artistes et producteurs ne peuvent gagner leur vie qu’avec les concerts, mais plus avec leurs albums », conclut-il.

Comme Béatrice Damiba, Jean-Pierre Senghor fait le constat, amer, que les pays africains peinent encore à mettre en place un système élaboré et rigoureux de collecte des droits d’auteur, qui s’appuierait sur des procédures consacrées aux artistes africains et serait soutenu par les pouvoirs publics. Et l’ancienne ministre burkinabè de juger : « Tant que les acteurs culturels du continent ne s’organiseront pas, nous prêcherons dans le désert. »


« Copiller-coller », c’est bouclé !

C’est une pratique tellement ancrée qu’elle finit par apparaître inexorable. Chaque jour, les dizaines de sites internet qui couvrent l’actualité sénégalaise se plagient les uns les autres sans respect aucun pour le droit d’auteur. Cet usage frénétique du « copiller-coller » – dont JA est régulièrement la victime impuissante – est devenu tellement massif qu’il « est souvent impossible de retrouver la paternité d’une information, tant elle a été reprise sans mention aucune de la source d’origine », comme le remarque Ibrahima Lissa Faye, directeur de publication de Pressafrik.com et président de l’Association des éditeurs et professionnels de la presse en ligne (Appel).

Selon ce dernier, sur quelque 300 sites, seule une dizaine produirait un contenu réellement original. « L’Appel a proposé de créer un Observatoire de la qualité pour la presse en ligne, et nous préconisons qu’au minimum 70 % des contenus des sites d’info soient produits par ceux-ci et que les reprises d’autres médias soient mentionnées clairement et renvoient vers le lien d’origine », ajoute Ibrahima Lissa Faye.

À l’initiative de l’association, le code de la presse adopté en 2017 prévoit que « les professionnels de la presse en ligne mettent en place un dispositif pour renforcer la professionnalisation et l’assainissement du secteur ». Mais dans les faits, le piratage éhonté de l’information est encore la règle, et la production de contenus originaux l’exception.

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