Politique

Au Cameroun, le MRC à la croisée des chemins

Réservé aux abonnés | | Par - à Yaoundé
Maurice Kamto, à Yaoundé, le 8 octobre 2018.

Maurice Kamto, à Yaoundé, le 8 octobre 2018. © Zohra Bensemra/REUTERS

Placé, de fait, en résidence surveillée pendant presque trois mois, Maurice Kamto doit maintenant reprendre la main et décider quelle doit être la stratégie de son parti. Sans que ses choix ne jouent en défaveur des militants toujours emprisonnés.

Ce mardi 15 décembre à Odza, dans la périphérie de Yaoundé, le siège du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC) connaît une animation que les riverains n’avaient plus observée depuis près de trois mois. Et pour cause : pour la première fois depuis la levée du dispositif sécuritaire qui a retenu Maurice Kamto à son domicile du 21 septembre au 11 décembre dernier, les membres de la direction du parti se sont réunis en conclave.

Maurice Kamto, 66 ans, dévoile des cheveux grisonnants, mais n’a rien perdu de sa vivacité et enchaîne, sans interruption, plus de 5 heures de réunion. Selon des participants, il s’agissait d’une rencontre stratégique visant à « définir les prochaines actions à mener par le parti » après la répression l’ayant ciblé. 

Le MRC envisage d’effectuer une tournée nationale, qui devrait débuter avant la fin de 2020. Objectif : mobiliser les militants et les préparer à une opération de renouvellement des bureaux locaux du parti. Cette campagne devrait s’étendre tout au long du premier trimestre 2021. L’ancien candidat à la présidentielle le sait : la vie politique camerounaise ne s’est pas arrêtée lors de sa mise en résidence surveillé en septembre et il est temps de resserrer les rangs.

Démission tonitruante

Dans l’intervalle, une centaine de ses militants – dont deux membres clés de sa garde rapprochée, à savoir son porte-parole, Olivier Bibou Nissack, et le trésorier du MRC, Alain Fogue – ont été emprisonnés. Yaoundé a organisé les premières élections régionales du pays le 6 décembre, lesquelles ont confirmé la toute-puissance du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC, au pouvoir). Le MRC, lui, a enregistré une démission tonitruante, celle de son secrétaire national aux droits de l’Homme, Celestin Djamen.

C’est ce dernier épisode qui inquiète le plus, au MRC. Si ce départ est loin d’être une surprise, Celestin Djamen ayant multiplié les signes de son désengagement avant de finalement claquer la porte, les responsables du parti sont convaincus de l’existence d’une stratégie de « corruption à grande échelle » de ses militants, qui se verraient promettre des postes ou de l’argent pour « fragiliser, voire détruire le MRC » de l’intérieur.

Le MRC n’a pour l’heure fourni aucune preuve de ces allégations mais, dans la capitale camerounaise, les rumeurs d’un remaniement ministériel imminent ouvrent la porte à toutes les spéculations. D’autant que Celestin Djamen, jadis farouche opposant à Paul Biya, a affirmé au cours d’une interview accordée à la chaine Vision 4 qu’il ne dirait « pas non si la patrie lui tendait la main ».

La stratégie du MRC semble connaitre un essoufflement »

À cinq ans des prochaines échéances prévues par le calendrier électoral, Maurice Kamto est à la croisée des chemins. « Outre les menaces d’implosion, le MRC fait face à la nécessité de demeurer un acteur majeur du champ politique camerounais tout en étant en dehors des institutions puisqu’il a boycotté les législatives de février dernier, glisse un analyste politique. Les manifestations organisées jusque-là ont réussi à maintenir le parti au centre du jeu, mais la stratégie semble connaître un essoufflement. »

Trouble-fêtes

« Le régime prétend que le peuple camerounais a refusé de nous suivre et sortir dans la rue, le 22 septembre [journée de mobilisation organisée par l’opposition]. Pourtant, jamais autant de manifestants n’avaient été interpelés en une journée. Ont-ils arrêté des fantômes ?, interroge un proche de Kamto. Il était évident que cette marche pacifique ne suffirait pas à faire partir le président Paul Biya, mais la réaction disproportionnée des autorités, qui ont déployé un dispositif sécuritaire inédit, a montré au peuple que c’est lui qui détient le vrai pouvoir. La fébrilité a changé de camp. »

Le MRC s’en tiendra-t-il désormais à une ligne politique moins dure ?

L’organisation de nouvelles manifestations ne devrait toutefois pas figurer dans l’agenda du MRC, ou du moins pas dans l’immédiat, le parti craignant que cela ne joue en la défaveur des militants incarcérés. Dans un communiqué rendu public le 8 décembre dernier, René Sadi, le ministre de la Communication, affirmait en effet que les « personnes arrêtées dans le cadre du mouvement insurrectionnel du 22 septembre [seraient] relâchées au fur et à mesure […] en considération de la menace qu’ils représentent pour la société ». Une appréciation qui ne répond à aucun critère précis ni légal et dont le but est surtout de rappeler à l’opposition qui tient les rênes du pays.

Le MRC va-t-il être contraint d’assouplir sa ligne ? « En politique, rien n’est figé », a déjà fait savoir Kamto, qui devrait donner le cap dans un « discours à la nation », prévu le 31 décembre prochain.

Après les régionales, Yaoundé espère une décrispation de la sphère politique pour que 2021 marque le véritable début du septennat du Paul Biya, jusque là parasité par les revendications de Maurice Kamto et par la crise anglophone. Mais s’il veut conserver son statut de premier parti d’opposition, acquis à l’issue de la dernière présidentielle, le MRC semble condamné à jouer les trouble-fêtes.

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