Économie

Bénin : les leçons d’une résilience face au géant nigérian

Mis à jour le 23 décembre 2020 à 11:17

Au poste frontière de Seme, entre le Bénin et le Nigeria, en octobre 2018. © PIUS UTOMI EKPEI/AFP

Après seize mois de blocus, Abuja a rouvert ses frontières avec le Bénin et trois autres pays (Cameroun, Niger et Tchad). Et contrairement aux prévisions l’économie béninoise a su faire preuve d’une certaine résistance. Explications.

Soulagement et ferveur. La réouverture des frontières entre le Nigeria et le Bénin a été accueillie par les populations frontalières de Sèmè-Kraké (Bénin) dans la liesse populaire. Nombreux sont les Béninois qui ont symboliquement traversé la frontière « juste pour s’assurer qu’il ne s’agissait pas d’un canular ».

En août 2019, à ce poste même poste frontalier,  des milliers de camions remplis de marchandises furent bloqués, laissant de nombreux commerçants à leur détresse. Désormais, le soulagement se lit sur tous les visages et la ferveur a repris ses droits.

« Enfin ! Les affaires vont reprendre», salue Hamed, un conducteur de taxi-moto qui va pouvoir reprendre son job de transport de marchandises entre les deux pays. « Les fêtes seront belles », entrevoit joyeusement Kadidjath habituée à ravitailler des clients de Lagos en produits vivriers.

Satisfecit des autorités

Les autorités béninoises ont profité de la levée du blocus imposé par le grand voisin de l’est pour mettre en exergue la capacité de résistance de l’économie béninoise. « Nous avons résisté et notre économie a montré sa résilience…», a défendu le ministre porte-parole du gouvernement béninois, Alain Orounla, à l’annonce de la décision du Nigeria de rouvrir les frontières avec ses voisins dont le Bénin.

« Les prédictions de disette et de famine » lancées contre le Bénin n’ont pas fonctionné parce que « un travail extraordinaire a été fait…», a justifié le ministre.

Un coup dur à l’activité économique du Bénin et une relative résilience

Dans les faits, selon la Banque mondiale, la fermeture des frontières nigérianes a porté « un coup dur à l’activité économique du Bénin ». Celle-ci « s’est décélérée à 6,4 % en 2019, contre 6,7 % en 2018, soit un taux de croissance du PIB par habitant de 3,5 % », a noté la Banque tout en reconnaissant « une relative résilience ». Comment l’expliquer ?

Rétrécissement des échanges

Pour le ministre béninois en charge de l’économie et des finances, Romuald Wadagni, « le Bénin a fait beaucoup d’efforts », ces dernières années, pour « moderniser ses services douaniers » et « intensifier la lutte contre la fraude douanière » de sorte que « la contrebande n’a pas d’influence sur les chiffres de l’économie béninoise ».

Selon un cadre du ministère en charge de l’Économie « les échanges officiels entre les deux pays ont connu un rétrécissement » mais « les caisses de l’État n’ont pas souffert outre mesure de l’arrêt officiel des activités de contrebande ».

En septembre, la direction générale des douanes du Bénin a annoncé qu’« au titre des huit premiers mois de l’année, 219,170 milliards de francs CFA ont été mobilisés, soit un taux de réalisation de 75 % par rapport aux prévisions initiales, alors que le FMI dans sa revue créditait le Bénin d’au plus 60 % »

Les recettes fiscales internes dépassent les recettes douanières

Bruno Amoussou, vieux briscard de la politique béninoise et actuel président de l’Union progressiste soutenant l’action du président Patrice Talon, se souvient de la fermeture des frontières nigérianes, en avril 1984, sous le même président Muhammadu Buhari.

À Tokyo, en août 2019. Les présidents béninois et nigérian.

À Tokyo, en août 2019. Les présidents béninois et nigérian. © Présidence du Bénin

Il trouve que les impacts sur l’économie béninoise étaient plus sévères dans les années 80 qu’aujourd’hui en raison, selon lui, « des réformes ayant entrainé une modification de la structure de l’économie béninoise » comme par exemple « l’augmentation des recettes fiscales internes qui rapportent autant de ressources aux caisses de l’État que les recettes douanières ».

En effet, selon la note trimestrielle de conjoncture, publiée par la direction générale des affaires économiques du ministère de l’Économie et des Finances en avril 2020, « les recettes fiscales douanières au quatrième trimestre 2019, donc après la fermeture des frontières, s’élèvent à 89,28 milliards de francs CFA tandis que les recettes fiscales des impôts sont de 155,47 milliards de F CFA ».

Le riz de la discorde

Mais en fait, comme le reconnaissent la plupart des acteurs, la contrebande n’a jamais cessé entre les deux pays. Selon l’économiste Idelphonse Salou : « le Bénin et le Nigeria partagent plus de 700 km de frontière dont une centaine est officiellement contrôlée. Le reste est essentiellement poreux. Aujourd’hui, les deux États n’ont pas les moyens de faire une surveillance susceptible de donner un coup d’arrêt à la contrebande ».

Notre grand voisin de l’est doit désormais faire preuve d’humilité

À l’exemple du riz : massivement importé par les commerçants béninois à partir des pays asiatiques, il est vendu bien moins cher au Nigeria et concurrence farouchement la production locale du riz.

Ce riz n’a jamais disparu des circuits de la contrebande. Depuis 2019, son prix a augmenté sur le marché nigérian à l’instar de la plupart des denrées de base. Le mois dernier, le taux d’inflation a atteint près de 15 % au Nigeria, son plus haut niveau ces trois dernières années.

Une preuve que le Nigeria a également subi de plein fouet les conséquences de sa propre mesure protectionniste. Pour Idelphonse Salou, « notre grand voisin de l’est doit désormais faire preuve d’humilité et comprendre que c’est ensemble avec ses voisins et non de façon unilatérale que des solutions durables peuvent être trouvées au problème de la contrebande ».