Diplomatie

[Édito] Sahara : Mohammed VI ou l’art du deal

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Par  François Soudan

Directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Le roi Mohammed VI lors du discours du 45e anniversaire de la Marche Verte, le 7 novembre 2020.

Le roi Mohammed VI lors du discours du 45e anniversaire de la Marche Verte, le 7 novembre 2020. © MAP

En liant la reconnaissance de la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental par Donald Trump à la normalisation des liens du royaume avec Israël, Mohammed VI se prémunit contre toute annulation de cette décision par Joe Biden.

À chacun ses intérêts – et ses priorités. De la double annonce choc du 10 décembre dernier, publiée dans une courte rafale de tweets par le président américain Donald Trump et aussitôt confirmée à Rabat, les Marocains auront retenu ce qui, pour eux, est l’essentiel : la première reconnaissance officielle de la marocanité de leurs provinces sahariennes du Sud par un membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU – en l’occurrence, le plus puissant d’entre eux.

Quarante-cinq ans après la « reconquista » de ce que le royaume considère comme sa profondeur historique et alors que trois décennies de processus onusien ne sont pas parvenues à sortir ce dossier de l’impasse, l’affaire du Sahara ex-espagnol vient apparemment de subir un trauma salutaire sur la scène internationale : l’entrée dans une logique de solution.

La France suivra-t-elle l’exemple américain ? Parmi les quatre autres membres du Conseil, elle est celle qui a la position la plus proche, suivie par la Grande-Bretagne, d’une recognition pleine et entière, puisqu’elle considère depuis longtemps le plan d’autonomie marocain comme « une base de discussions sérieuse et crédible ».

Mais le pas supplémentaire qui permettrait à des ministres français de se rendre officiellement au Sahara marocain et à l’ambassade de France d’ouvrir un consulat à Laâyoune ou à Dakhla se heurte toujours à un obstacle de taille : Paris sait qu’une telle décision serait considérée par Alger comme un casus belli diplomatique. Plus que jamais partie au conflit – malgré ses dénégations – dans ce dossier, le gouvernement algérien a sur la France des moyens de pression efficaces, alors qu’il n’en possède pas, ou peu, vis-à-vis des États-Unis.

Diplomatie habile

Pour historique qu’il soit, l’édit Trump du 10 décembre est une proclamation présidentielle, pas un décret. C’est-à-dire qu’en théorie l’administration de Joe Biden, qui va s’installer à la Maison Blanche le 20 janvier, peut l’annuler.

Cette hypothèse, nonobstant le fait que le futur secrétaire d’État Antony Blinken est considéré comme un « ami du Maroc », est cependant peu probable. Toute l’habileté de la diplomatie chérifienne (et surtout celle du roi Mohammed VI) a été de lier de facto dans la même concomitance, mais sans le dire ni le reconnaître, le Sahara et la normalisation des liens avec Israël. Le tout avec l’appui du lobby juif américain, aussi influent auprès des Démocrates que des Républicains.

Joe Biden ne pourra pas revenir sur l’une des deux annonces sans mettre l’autre en péril

« De la sorte, confie un proche du Palais, il sera très difficile à la future administration de revenir sur l’une de ces deux annonces sans mettre l’autre en péril. » Et comme nul n’imagine Joe Biden aller à l’encontre du rétablissement des relations diplomatiques entre le Maroc et Israël…

Ce type de transaction « gagnant-gagnant », Hassan II l’avait déjà pratiquée en 1986, dans un contexte très différent. Cet été-là, le Maroc se trouve dans une position économique particulièrement difficile : l’endettement est plus lourd que jamais et le FMI ne cache pas son mécontentement de voir que son plan d’assainissement n’est pas appliqué. Les États-Unis supportent de plus en plus mal l’accord maroco-libyen conclu à Oujda deux ans plus tôt. Il faut donc donner des gages pour obtenir des crédits.

Le 21 juillet, Hassan II reçoit à Ifrane le Premier ministre israélien Shimon Pérès, avant de rompre son « mariage » avec Mouammar Kadhafi. Même si l’entrevue se solde par un demi-échec diplomatique, le coup de poker politique rapporte. Le rééchelonnement de la dette marocaine est accepté et de nouveaux prêts sont accordés.

Exercice de realpolitik

Reste que ce qui différencie la situation d’aujourd’hui de celle de 1986, tient au fait que le Maroc, en réalité, renoue avec l’état des relations qui prévalait entre les deux pays jusqu’en 2002. Depuis, les touristes israéliens n’ont jamais cessé d’entrer au Maroc avec leurs passeports (ils étaient 70 000 en 2019). Quant aux bureaux de liaison israéliens à Rabat et marocains à Tel-Aviv, ils ont été entretenus et leurs loyers régulièrement payés.

La permanence d’une petite communauté juive au Maroc, où la Constitution reconnaît la part d’héritage hébraïque enseigné dans les manuels scolaires, ainsi que la présence dans l’État hébreu de plus d’un million de citoyens d’origine marocaine (18 % de la population et six ministres au sein de l’actuel gouvernement) font que cette normalisation, à la différence de celles qui l’ont précédée ces derniers mois de Manama à Abou Dhabi en passant par Khartoum, n’est pas une rupture historique. Dans ce royaume dont le souverain est le Commandeur de tous les croyants (et pas seulement des musulmans), les juifs ont leur cimetières, leurs synagogues et leurs musées. Une spécificité dans le monde arabe.

Donald Trump espère faciliter la reprise de ses affaires une fois sorti de la Maison Blanche

Les mots ayant un sens, contrairement à son homologue algérienne, la diplomatie du royaume n’a d’ailleurs jamais usé de la périphrase « entité sioniste » pour qualifier Israël, tout en ne cessant de proclamer son attachement à une solution à deux États. Un équilibre partie intégrante de son « soft power » et qui a permis que la victoire diplomatique du 10 décembre ne soit que très marginalement mise en équation avec les sentiments propalestiniens de la grande majorité des Marocains.

À chacun ses intérêts et ses priorités donc. Celles d’un Donald Trump en fin de cycle étaient de conclure son mandat sur un succès diplomatique susceptible – le poids du lobby pro-israélien aux États-Unis étant ce qu’il est – de faciliter la reprise de ses affaires une fois sorti de la Maison Blanche. Celles du roi Mohammed VI, d’obtenir une reconnaissance décisive de la validité de ce que les Marocains considèrent comme une cause nationale. Même si rien n’est encore réglé sur le fond, le Sahara vaut bien un exercice de realpolitik.

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