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Mohammed Ben Youssef monte sur le trône du Maroc

Par - Yasmina Lahlou
Mis à jour le 13 novembre 2006 à 13:41

« Un ciel bas et pluvieux pesait sur Fès, la capitale traditionnelle du Maroc, quand, le 18 novembre 1927, le prince Sidi Mohammed devint, par l’acte d’allégeance de la bey’a, le nouveau sultan. » C’est en ces termes que l’historien Charles-André Julien évoque l’intronisation du fils de Moulay Youssef, le sultan défunt, chef d’une dynastie – les alaouites – qui règne sur le Maroc depuis 1660.

Le jeune Mohammed Ben Youssef, 17 ans à peine, n’est nullement préparé à son nouveau rôle. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il a été choisi par les autorités coloniales françaises, qui ont convaincu le Conseil des oulémas et des notables de lui prêter allégeance de préférence à Hassan, son frère aîné, dont la personnalité plus affirmée et les ambitions inquiètent le résident général Théodore Steeg.
Depuis 1912, le Maroc est en effet un protectorat français. Le rôle politique du sultan, coupé du monde extérieur en son palais, est essentiellement protocolaire. Steeg est donc convaincu de pouvoir manuvrer à sa guise le nouveau souverain. Le 16 mai 1930, il le contraint à publier un dahir (décret) soustrayant la population berbère à son autorité. Ce qui, de facto, revient à détacher celle-ci de l’autre composante ethnique de la nation marocaine : les Arabes. Sans s’en douter, le résident général vient de signer l’acte de naissance du mouvement nationaliste. Partie de Fès et de Rabat, la vague de contestation s’étend très vite à l’ensemble du pays. Le dahir berbère sera aboli en 1934.
En 1943, Allal el-Fassi fonde le parti de l’Istiqlal (« indépendance »). Les affrontements s’intensifient entre colons et nationalistes, tandis que ces derniers raffermissent leurs liens avec Sidi Mohammed. Peu à peu, le sultan, devenu le véritable leader du mouvement, prend conscience de sa mission historique : restaurer la royauté et libérer son peuple du joug colonial.
Bien sûr, les autorités du protectorat lui mènent la vie dure, réduisent continuellement ses prérogatives et en viennent à gérer de plus en plus directement le pays. Le sultan se défend pied à pied, rejette les ultimatums du général Guillaume et, en 1951, déclenche une « grève du sceau » pour ne pas entériner les décrets qu’on tente de lui imposer. Alors, avec la complicité du pacha Thami el-Glaoui de Marrakech, la résidence générale finit, le 20 août 1953, par le déposer et le contraindre à l’exil, avec sa famille, en Corse d’abord, puis à Madagascar. À sa place, elle installe son cousin Sidi Mohammed Ben Arafa, « un ectoplasme inventé dans les officines du protectorat », comme l’écrit l’historien et journaliste français Jean Lacouture.
En 1954, le déclenchement de la guerre de libération en Algérie contraint la France à assouplir sa position à l’égard du Maroc. Le sultan Mohammed Ben Youssef est autorisé à rentrer, ce qu’il fait le 16 novembre 1955, après plus de deux ans d’exil. À son arrivée à l’aéroport de Rabat, il est accueilli triomphalement par une foule en liesse.

La voie de l’indépendance est désormais ouverte : elle sera officiellement reconnue le 2 mars 1956. Sidi Mohammed en aura été, avec Allal el-Fassi, Abderrahim Bouabid, Mehdi Ben Barka et quelques autres, l’un des principaux artisans. « Il a géré de manière très fine l’indépendance, qu’il a toujours revendiquée pacifiquement », écrit encore Lacouture.
Le 15 août 1957, pour consommer la rupture avec l’ancien régime, marquer la fin de plus de quarante années de domination étrangère et restaurer le prestige de l’institution monarchique, il abandonne le titre de sultan pour celui de roi et prend le nom de Mohammed V. Contrairement au 18 novembre 1927, le pouvoir ne lui a pas, cette fois, été concédé. Il l’a conquis.