Diplomatie

Mevlüt Çavusoglu : « Sans la Turquie, la Libye aurait plongé dans le chaos »

Réservé aux abonnés | | Par - Envoyée spéciale à Antalya
Mis à jour le 28 décembre 2020 à 14h13
Mevlüt Çavusoglu, le ministre turc des Affaires étrangères, à Ankara, le 23 novembre 2020.

Mevlüt Çavusoglu, le ministre turc des Affaires étrangères, à Ankara, le 23 novembre 2020. © Cem Ozdel/Anadolu Agency/AFP

Ankara, qui soutient fermement le Gouvernement d’entente nationale (GNA) libyen de Fayez al-Sarraj, joue un rôle-clé dans la résolution du conflit. Interview exclusive du ministre turc des Affaires étrangères.

Très impliquée en Libye aux côtés du Gouvernement d’entente nationale (GNA), que dirige Fayez al-Sarraj, la Turquie avait, en janvier 2020, envoyé des forces pour aider ce dernier à contrer l’offensive du maréchal Haftar, soutenu, lui, par les Émirats arabes unis, l’Égypte et la Russie. La situation ayant tourné à l’avantage du GNA, les parties adverses ont signé un accord de cessez-le-feu le 23 octobre dernier.

Ankara n’en entend pas moins garder la main. À la demande de la présidence turque, le Parlement d’Ankara a approuvé, le 22 décembre, une résolution prolongeant de 18 mois – à compter du 2 janvier 2021 – la mission de ses militaires.

À l’issue d’une conférence turco-libyenne qui s’est tenue à Antalya (Turquie), en décembre, Jeune Afrique s’est entretenu avec Mevlüt Çavusoglu, le ministre turc des Affaires étrangères.

Jeune Afrique : Le dialogue inter-libyen progresse mais, réunis à Tunis, les négociateurs ne sont pas parvenus à désigner les membres d’un gouvernement de transition. Comment réagirait la Turquie si ces négociations échouaient ?

Mevlüt Çavusoglu : La Turquie a toujours souligné qu’il ne pouvait y avoir de solution militaire au conflit libyen et que la seule issue était politique. Nous soutenons donc le processus onusien en cours et accueillons favorablement la décision des Libyens d’organiser des élections le 24 décembre 2021.

Si la Turquie n’avait pas répondu à l’appel du GNA, reconnu par l’ONU, contre Haftar et ses soutiens, la Libye aurait plongé dans le chaos. Grâce à nos efforts, le vent a tourné, ce qui a ouvert la voie à un dialogue inter-libyen et à des tentatives de conciliation sous l’égide de l’ONU.

Aujourd’hui, le processus onusien et le dialogue inter-libyen ont fait des progrès substantiels. Nous apprécions les efforts sincères que font les Libyens pour prendre en main leur destin et parvenir à une solution nationale.

Il est cependant indéniable que la situation militaire sur le terrain et les pourparlers politiques influent l’un sur l’autre. C’est pourquoi le cessez-le-feu doit être protégé. Les erreurs du passé ne doivent pas être répétées, et aucune forme d’agression ne doit être tolérée. À cette fin, nous maintiendrons notre soutien au dialogue inter-libyen et serons prêts à saisir toute opportunité qui favoriserait un règlement politique pacifique, inclusif et durable.

Il faut apaiser les inquiétudes et la méfiance qu’éprouve le GNA à l’égard de Haftar, de ses milices et de ses mercenaires

La présence en Libye de mercenaires – d’un côté les Russes du groupe Wagner et, de l’autre, les Syriens venus d’Idlib, que la Turquie a envoyés sur le terrain – ne menace-t-elle pas le processus de paix ?

Il est nécessaire de désarmer, démobiliser et réintégrer les groupes armés [dans une armée nationale], de réformer la défense et d’établir des institutions inclusives, dirigées par des civils – raison pour laquelle nous soutenons le gouvernement libyen légitime, reconnu par les Nations unies. La Turquie copréside également le Groupe de travail sur la sécurité, établi à l’issue de la conférence de Berlin.

Le problème des mercenaires requiert une réponse globale. Mais d’abord et surtout, il faut apaiser les inquiétudes et la méfiance qu’éprouve le GNA à l’égard de Haftar, de ses milices et de ses mercenaires étrangers. Le 6 décembre, par exemple, la prétendue ANL [Armée nationale libyenne] de Haftar a tenté de s’emparer du camp Tindi, à Oubari [grande ville du Sud], en violation de l’accord de cessez-le-feu signé à Genève le 23 octobre.

Fayez al-Sarraj, le Premier ministre libyen, à Tripoli, le 1er avril 2020.

Fayez al-Sarraj, le Premier ministre libyen, à Tripoli, le 1er avril 2020. © AFP

L’inaction de la communauté internationale face à la brutale offensive militaire de Haftar contre le gouvernement légitime de la Libye n’a fait qu’encourager l’agresseur. Haftar a occupé des bases militaires, puis les a remises à des forces étrangères (Émirats arabes unis, Égypte) ou à des mercenaires (le groupe russe Wagner). Aujourd’hui, ces bases ne servent pas les intérêts du peuple libyen.

La crise libyenne est un test décisif pour l’Otan. Elle met à l’épreuve sa capacité à gérer les crises dans son voisinage immédiat. Nous disons à nos partenaires de l’Otan que l’Alliance devrait aider la Libye à bâtir des institutions militaires solides.

Nous voulons coopérer avec Alger, Rabat et Tunis pour reconstruire les villes libyennes quand la guerre aura pris fin

Comment travaillez-vous avec l’Algérie, le Maroc et la Tunisie sur ce dossier ?

Nous avons des liens solides avec ces trois pays. En raison de leur proximité avec la Libye, ils étaient parmi les plus affectés par cet interminable conflit et par la montée du terrorisme. Nous avons toujours souligné que l’Algérie, le Maroc et la Tunisie avaient un rôle-clé à jouer pour résoudre la crise libyenne. Nous avons donc insisté auprès de nos interlocuteurs européens pour qu’ils soient inclus dans le processus de la conférence de Berlin [seule l’Algérie a finalement été représentée dans la capitale allemande].

Le président algérien, Abdelmadjid Tebboune, a participé à ses pourparlers et a multiplié les déplacements afin de promouvoir une solution pacifique. Conscients du danger que représente l’instabilité de la Libye, Alger, Rabat et Tunis se sont montrés particulièrement constructifs. Au lieu de soutenir des factions illégitimes, ils ont toujours rappelé qu’ils appuyaient le gouvernement légitime reconnu par l’ONU.

Le Maroc a non seulement abrité plusieurs rencontres entre les députés du Haut Conseil d’État et la Chambre des représentants, à Bouznika et à Tanger, mais il a aussi travaillé dur pour mettre fin aux divisions au sein de cette Chambre.

La Tunisie a, elle, accueilli la première session du Forum de dialogue politique libyen. Nous voulons également coopérer avec Alger, Rabat et Tunis pour reconstruire les villes libyennes détruites par la guerre, quand celle-ci aura pris fin.

L’accord de cessez-le-feu stipule que les pays tiers ne doivent plus former militairement les factions libyennes. Pourtant, l’armée turque continue d’entraîner et de conseiller l’armée du GNA. N’est-ce pas un problème ?

Notre aide à la formation et nos conseils en matière militaire sont prévus dans le protocole d’accord que nous avons signé [en novembre 2019] avec le gouvernement reconnu par l’ONU.

Nous aidons les Libyens à bâtir une armée régulière, à réformer le secteur de la défense et à accroître leur capacité à combattre les menaces qui pèsent sur la stabilité et l’intégrité territoriale de leur pays. Tout cela est conforme aux conclusions de la conférence de Berlin et aux résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU.

Nous avons suggéré l’organisation d’une conférence régionale sur la Méditerranée orientale, premier pas vers un règlement pacifique

Je rappelle au passage que lesdites résolutions pressent la communauté internationale de reconnaître le GNA comme seul gouvernement légitime de la Libye.

En novembre 2019, vous avez aussi signé avec Tripoli un accord sur la délimitation de vos frontières maritimes. Survivrait-il à un changement de régime en Libye ?

Le GNA n’a cessé de répéter que la signature de ce type d’accord relevait de sa souveraineté et qu’il était compatible avec le droit international.

Que proposez-vous pour régler vos différends avec l’Égypte, la Grèce, Chypre du Sud ou Israël à propos de la délimitation des frontières maritimes en Méditerranée orientale ?

Nous sommes prêts à parler avec tous les États riverains avec lesquels nous avons des relations diplomatiques [ce qui exclut Nicosie].

Nous avons conclu un protocole d’accord sur la délimitation de nos frontières maritimes avec la Libye au terme de négociations. Malgré cela, la Grèce ne veut pas discuter avec nous, pas plus que les Chypriotes grecs avec les Chypriotes turcs. Au contraire, la Grèce et Chypre du Sud sont entrés dans une logique qui cible la Turquie et Chypre du Nord.

Nous avons suggéré l’organisation d’une conférence régionale sur la Méditerranée orientale, ce qui constituerait un premier pas vers un règlement pacifique dans Mare Nostrum.

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