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Sacré Mabanckou !

Par - Tshitenge Lubabu M.K.
Mis à jour le 13 novembre 2006 à 13:41

Après avoir raté de peu le Renaudot en 2005 avec Verre Cassé, l’écrivain congolais a pris sa revanche cette année grâce à Mémoires de porc-épic. Une récompense qui confirme le talent de ce conteur né tout en symbolisant la vitalité de la création littérai

Mémoires de porc-épic d’Alain Mabanckou a reçu le prix Renaudot. Ce fut une dure bataille. Il a fallu pas moins de dix tours aux jurés pour trancher. Finalement, c’est de justesse – six voix contre cinq – que le roman publié aux éditions du Seuil s’est imposé. Juste retour des choses.
L’année dernière, déjà, Mabanckou était sous les projecteurs de l’actualité littéraire française. Son roman Verre Cassé a manqué d’un cheveu le Renaudot. Mais ce sera une bonne affaire pour l’éditeur et l’auteur : plus de 30 000 exemplaires vendus, des traductions en quatre langues et une réédition en format de poche. Une vraie réussite pour cet écrivain originaire du Congo-Brazzaville qui se définit comme « un poète qui est arrivé au roman par effraction, par opiniâtreté ».
Une belle histoire pour cet homme de 40 ans, né dans une famille très modeste : le père est réceptionniste dans un hôtel, la mère, analphabète, tient un petit commerce. Pour les parents de ce fils unique, rien ne vaut l’école. La réussite passe par là. Et Mabanckou découvre la magie des mots à travers les livres qu’il dévore avec appétit. Cet amour des textes va éveiller sa vocation littéraire. D’autant que, dans son pays, il a de qui tenir : Tchicaya U Tam’Si, Sylvain Bemba, Jean-Baptiste Tati-Loutard, Emmanuel Dongala, Henri Lopes, Sony Labou Tansi Comme nombre d’écrivains, il commence par la poésie. Jusqu’au jour où il décide de s’attaquer au roman. Une chose est remarquable chez lui : la constance dans la production. En une décennie, il a publié treize livres, auxquels s’ajoutent six ouvrages collectifs. Preuve qu’il n’écrit pas au gré de ses humeurs, qu’il y a du travail, des tâtonnements, de la souffrance, des doutes Il y a surtout de la persévérance et une conviction que l’on est sur la bonne voie. Une obstination payante en définitive.
Mémoires de porc-épic est une histoire d’initiés. Ou plutôt de sorciers, c’est-à-dire d’êtres qui ont quatre yeux et règnent sur la nuit. L’action du roman se déroule au Congo-Brazzaville, dans deux villages, Mossaka et Séképembé. Une nuit, le jeune Kibandi, 10 ans, est réveillé par son père, qui lui demande de le suivre. Mais l’enfant est stupéfié en voyant son père à la fois debout, près de lui, et couché dans le lit. Kibandi père a en effet un double de lui-même. Emmené ensuite dans la brousse, le petit boit malgré lui une potion mystique, le mayamvumbi. La boucle est bouclée : Kibandi fils, comme son père, est désormais sorcier. Il aura un double, Ngoumba, le porc-épic. Celui-ci l’aidera plus tard dans sa mission de mangeur d’hommes. Quatre-vingt-dix-neuf vies seront ainsi fauchées. Mais la centième mission sera fatale au sorcier. Pour se consoler et soulager sa conscience, le porc-épic, âgé de 42 ans, raconte sa vie à un baobab.
La première chose qui frappe le lecteur, c’est la structure de Mémoires de porc-épic. Alain Mabanckou utilise, du début à la fin du roman, la virgule et les guillemets comme seuls signes de ponctuation. Aucun point, aucun point virgule, aucun point d’interrogation ni d’exclamation. Verre Cassé, son précédent roman, est construit sur le même modèle. Cette architecture rappelle celle de L’Automne du patriarche, de Gabriel García Márquez. D’ailleurs, Mabanckou lui fait un clin d’il en évoquant Macondo, village mythique où se déroule l’action de Cent ans de solitude, l’uvre la plus célèbre de l’auteur colombien. Toutefois, à la différence de García Márquez dans L’Automne du patriarche – qui recourt au point pour marquer la fin d’une phrase, d’une idée, d’un chapitre -, l’écrivain congolais commence tous ses chapitres par une lettre minuscule. L’absence du point donne une continuité sans bornes au récit, l’ouvrant à tous les possibles, et impose au lecteur un rythme effréné.
D’emblée, pour montrer le caractère débridé, anticonformiste de son art, Mabanckou débute par la conjonction « donc » – qui introduit en général la conséquence d’une proposition avancée ou reprend un récit interrompu. Un récit qui se signale par une entorse à la normalité éveille aussitôt la curiosité. Et sa drôlerie n’est pas sans rappeler un autre ouvrage, Histoire d’une mouette et du chat qui lui apprit à voler, du Chilien Luis Sepúlveda. Il y est question d’une mouette qui vient pondre un uf sur un balcon, avant de mourir. Zorbas, le grand chat noir, maître des lieux, a juré à la défunte de s’occuper de sa progéniture une fois l’uf éclos. Et quand la petite mouette Afortunada naît, Zorbas et tous ses compères tiennent parole.
Avec Mémoires de porc-épic, Mabanckou revient à la vieille tradition des contes et des légendes. Mais il sort de la routine en accouchant d’un texte qui aborde le phénomène de la sorcellerie dans l’Afrique d’aujourd’hui. La sorcellerie divise les familles, avive les rancurs. Une séquence du roman l’illustre bien, quand l’auteur parle d’une adolescente découverte morte sur une rive du fleuve Niari. « Tante Etaleli prétendit que sa fille ne pouvait pas mourir par noyade, non, au grand jamais, elle était née au bord de la rivière la plus dangereuse du pays, la Loukoula, elle avait passé son enfance dans l’eau, c’était donc une histoire louche, le nom de Papa Kibandi fut de toute évidence évoqué, Tante Etaleli menaça qu’elle ne quitterait pas Mossaka tant que la lumière ne serait pas faite sur la noyade de sa fille, et, la tension croissant, elle partit de la maison de son frère, alla résider chez une de ses amies [] et Papa Kibandi entendait cette fois-ci le mot sorcier dès qu’il mettait les pieds hors de sa case, on le traitait de rat pestiféré, on ne lui laissait pas le temps de s’expliquer, il aurait voulu en discuter avec sa sur, lui démontrer qu’on pouvait l’accuser de tout sauf d’avoir mangé sa nièce. » Or, nom d’un porc-épic, Papa Kibandi est bien le grand sorcier de ce petit village dénommé Mossaka ! Aujourd’hui, dans un pays comme la République démocratique du Congo (RDC), des milliers d’enfants accusés de sorcellerie sont rejetés par leurs familles. Ils font le bonheur de certains pasteurs évangéliques payés cher pour les « exorciser ».
Le même thème avait été abordé en 1948 dans Ngando, un texte écrit par Paul Lomami-Tshibamba, né à Brazzaville de parents originaires du Congo belge. L’auteur explique pourquoi l’on pense vite au sorcier en cas de malheur : « Je grimpe sur un arbre ; un faux mouvement me fait tomber et je me casse le bras. Chez nous, l’idée ne viendra à personne de chercher à examiner les circonstances de ma chute ; je ne devais pas tomber ; ma chute est donc l’effet d’une cause dont il faut trouver le véritable auteur. A priori donc, quelqu’un est soupçonné et le premier mouvement est d’aller consulter le féticheur pour démasquer ce quelqu’un qui est l’auteur du malheur qui m’est arrivé. Et tant pis pour lui s’il venait à être découvert »
Face aux sorciers, il y a les féticheurs. Initiés eux aussi, ils ont plutôt vocation à dispenser le bien en faisant échec aux entreprises maléfiques des sorciers. Dans son livre, Mabanckou en trouve un, le « célèbre féticheur Tembé-Essouka [], capable de domestiquer la pluie, le vent et le soleil ». C’est cet homme qui permet de neutraliser Kibandi père, lorsqu’il révèle aux habitants de Mossaka comment le vieux sorcier endeuille les familles. Ils passent à l’offensive : « Il fallait capturer Papa Kibandi à son insu, on confia donc à douze gaillards la mission d’aller traquer le vieux rat dans la forêt, les gaillards s’armèrent de calibres 12 mm, de sagaies envenimées, ils encerclèrent la zone de la brousse indiquée par Tembé-Essouka, neutralisèrent les rats des parages, découvrirent au pied d’un flamboyant un trou à rats dissimulé à l’aide de feuilles mortes, ils creusèrent, creusèrent pendant une demi-heure avant de coincer l’animal sénile qui avait du mal à bouger. » Deux coups de sagaies en viennent à bout. Et quand les membres de l’expédition regagnent le village, une nouvelle les attend : la mort de Papa Kibandi.
Depuis des décennies, les veillées mortuaires sont devenues, à Kinshasa, des moments d’affrontements. Le plus souvent, en cas de décès d’un jeune, ses camarades parlent de sorcellerie et cherchent le coupable au sein de sa famille. Cela donne lieu à des actes de violence physique et morale auxquels tout le monde assiste sans réagir. Le sorcier, réel ou imaginé, doit être châtié. Cette plongée dans son univers culturel conduit Alain Mabanckou à chercher une solution pour sortir de l’impasse. Après la recette du féticheur qui permet de mettre définitivement hors d’état de nuire Kibandi père, il trouve deux personnages inattendus pour empêcher Kibandi fils de manger une centième victime. Ce sont deux jumeaux, Koty et ?Koté, qui mettent tout Séképembé sens dessus dessous. Les jumeaux, dans les traditions africaines, ne sont pas des enfants ordinaires. Quand deux personnes sortent le même jour du même ventre, on pense qu’ils viennent avec des pouvoirs surnaturels. Ils inspirent crainte et respect. En général, ils reçoivent une éducation d’enfants gâtés. Et ce n’est pas un hasard si l’auteur en fait des redresseurs de torts, ?ceux-là mêmes qui provoquent la chute de Kibandi fils.
Mémoires de porc-épic est plein d’humour, de malice, de dérision. Et comme on dirait à Kinshasa ou à Brazzaville, Mabanckou est un vrai « farceur ». Les noms de ses personnages sont riches d’enseignements. Le personnage principal du roman s’appelle Kibandi. En lingala populaire, le mot kibandi peut signifier « banditisme », ou « façon d’être bandit ». Une dame est baptisée Etaleli, ce qui veut dire « façon de regarder ». Le féticheur s’appelle Tembé-Essouka, autrement dit « qu’il n’y ait plus de doute ». Il y a Mabélé, « la terre » ; Ekonda Sakadé (du nom d’une danse zaïroise des années 1970-1980, l’ekonda saccadé). On a aussi Louvounou, « mensonge », en kikongo. Le personnage qui porte le nom le plus drôle est sans doute l’épicier Komayayo Batobatanga. Traduction du lingala : « Écris ton propre livre pour que les gens le lisent » !
Alain Mabanckou part de rien pour inventer des histoires qui dérident. Mais il n’est pas sorti du néant. Ouvert à tous les vents, il est le produit de plusieurs influences, qui vont de l’Argentin Ernesto Sabato au Colombien García Márquez, du Congolais Henri Lopès et de l’Américain Ernest Hemingway à l’Allemand Thomas Mann, du Français Louis-Ferdinand Céline à l’Africain-Américain James Baldwin Toutes ces fréquentations ne laissent pas un jeune écrivain intact. Mais il sauve l’essentiel : son propre talent.