Politique

Égypte : l’armée 2.0 d’Abdel Fattah al-Sissi

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Mis à jour le 30 décembre 2020 à 10:07

Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi, le 19 juin 2019. © Vadim Ghirda/AP/SIPA

Depuis son avènement en 2013, le président égyptien a mis en place un réseau efficace chargé de surveiller internet et de répandre la bonne parole du régime.

Depuis la reprise en main du pays par les militaires en 2013, le président Abdel Fattah al-Sissi martèle qu’il empêchera à tout prix une réédition des événements de 2011, qui ont conduit à la chute de Hosni Moubarak. Dans cette perspective, le président égyptien a bien compris le rôle joué par internet et a annoncé, peu après avoir pris les rennes du pays, la création « d’unités militaires » pour contrôler les médias sociaux, qu’il perçoit comme les grands agents déstabilisateurs du XXIe siècle. Mais les contours de ces bataillons électroniques restent vagues, jusqu’à des fuites dans la presse en 2016.

C’est une querelle interne, au sein du « conseil des directeurs des comités électroniques pro-Sissi », qui pousse l’un de ses membres à en dévoiler, sur le réseau social Facebook, les rouages et les membres, raconte le site d’information Sasapost, interdit d’accès en Égypte. Ces comités rassemblent des personnalités, rédacteurs en chef et universitaires chargés d’abreuver les réseaux sociaux de messages célébrant les autorités militaires et d’accuser les Frères musulmans – chassés du pouvoir en 2013 – de tous les maux du pays.

À l’époque, le responsable de ces groupes, Ibrahim el-Jarhi, est un ancien révolutionnaire de 2011 qui a pris le parti de l’armée et convaincu des intellectuels pro et anti-Moubarak de le rejoindre. Une fois dans les cercles du pouvoir, l’éphémère défenseur des libertés se brouille avec ses néo-soldats du web en leurs interdisant d’éventer leurs débats internes, raconte de son côté le site panarabe Al Araby.

Propagande, surveillance et répression s’entremêlent alors déjà dans certains comités, chargés aussi de « dresser des rapports » sur des pages Facebook critiques pour préparer des arrestations, assure encore le site Sasapost.

« Comités électroniques »

Quatre ans plus tard, cet étalage des cuisines et dissensions internes du régime semble inimaginable. Le pouvoir s’est resserré autour de la famille Sissi et de quelques fidèles lieutenants. Les organes sécuritaires ont été discrètement purgés pendant que les derniers contre-pouvoirs institutionnels ont été bruyamment détruits dans une réforme constitutionnelle en 2018.

Les opposants sont envoyés en prison – au moins 60 000 selon les ONG. Les cercles du pouvoir sont épiés en permanence. Une unité secrète, ne répondant qu’aux ordres du président, « aurait eu, entre autres, pour mission d’espionner les membres du gouvernement », précise l’ONG Privacy International qui, en 2016, a révélé l’existence de ce département des renseignements généraux très friand de technologies européennes de surveillance.

On dressait des listes de milliers de personnes pour surveiller leur activité en ligne

Dans le même temps, les petites mains de la désinformation et surveillance de masse, ou « comités électroniques », se sont multipliés, étoffés et professionnalisés. Quand ils n’ont pas leurs bureaux au sein même des services de sécurité, ils sont pilotés par des entreprises affiliées.

« On dressait des listes de milliers de personnes, de journalistes, d’activistes, personnalités égyptiennes ainsi que d’Égyptiens vivant à l’étranger et d’étrangers parlant de l’Égypte pour surveiller leur activité en ligne », raconte Ihab, expert des réseaux sociaux, qui a dirigé pendant deux ans un comité électronique d’une trentaine d’employés au sein du groupe Egyptian Media.

Ce jeune conglomérat, qui a racheté une dizaine de médias privés, est une création des services des renseignements généraux – via son fonds d’investissements Eagle Capital.

L’équipe d’Ihab était divisée en deux groupes : l’un scannait la toile pendant que le second disséminait les éléments de langage transmis par les autorités sur leurs « courageuses réformes » ou encore « l’extraordinaire capacité de travail » du maréchal Sissi. Dans cette seconde équipe, « chacun gérait une dizaine de faux profil Facebook, souvent féminins pour attirer l’audience masculine qui représente deux tiers des utilisateurs égyptiens », précise à Jeune Afrique, Ihab, dont le nom a été modifié à sa demande.

Payés entre 3 000 et 6 000 livres égyptiennes (150 à 300 euros), les faux « influenceurs » les plus compétents intervenaient dans des chats et groupes privés pour orienter le débat.

Le régime actuel a changé d’échelle en recrutant des personnels plus qualifiés

Cette technique, moins onéreuse que l’achat de faux amis pour gonfler l’importance de comptes propagandistes, n’est pas une invention du régime Sissi. Quelques années avant sa chute, Hosni Moubarak avait créé des comités similaires pour préparer l’ascension de son fils Gamal, avec le soutien logistique de son Parti national démocratique.

« C’était très artisanal, avec des fidèles incompétents qui n’ont pas vu venir ni mesurer l’ampleur de la révolte du 25 janvier 2011. Le régime actuel a changé d’échelle en recrutant des personnels plus qualifiés », estime Ihab. L’informaticien trentenaire qui a manifesté contre la corruption en 2011 se satisfait aujourd’hui d’un « régime militaire, seul modèle que l’Égypte connaît depuis les Pharaons ».

Offensive hors des frontières

Facebook a fini par réagir… en 2019. Le 1er août, le réseau social américain annonce avoir supprimé 366 faux comptes, pages et groupes en Égypte, totalisant 14 millions d’abonnés (pour environ 40 millions d’utilisateurs égyptiens). Fait rare, le géant du web accuse deux sociétés jumelles – implantées en Égypte et aux Émirats arabes unis – d’être derrière ces comptes et d’avoir même usurpé l’identité de personnalités réelles.

« De nombreux pays essayent de détruire l’Égypte de l’intérieur et de corrompre sa jeunesse, notre travail de communication vise à contre-attaquer dans cette guerre », avait déclaré à la télévision égyptienne Amr Hussein, le PDG de la branche égyptienne NewWave, quelques mois avant d’être blacklisté par Facebook.

En réalité, les zones d’intervention de cet ex-général reconverti dans le conseil digital dépasse les frontières égyptiennes. Avec un même objectif : promouvoir le modèle d’autocratie militaire contre l’émergence de société civile dans la région. Une de leurs campagnes sur Facebook de 2019 visait par exemple à promouvoir l’autoritaire maréchal Haftar en prétendant que ses forces « contrôlaient 99 % du territoire libyen et qu’il [était] temps de nettoyer et éliminer le terrorisme de Tripoli » (où siège le gouvernement d’union nationale opposé à l’armée d’Haftar).

Un mois plus tard, le New York Times révélait que cette société avait également investi les réseaux sociaux soudanais pour défendre l’image de l’armée, après le massacre de manifestants réclamant un gouvernement civil. Selon le quotidien américain, l’offensive était menée depuis des ordinateurs cairotes, dans des locaux appartenant à l’armée égyptienne.

Systèmes d’écoute et de surveillance

Deux services étatiques sont en première ligne de la guerre électronique du régime : les renseignements généraux (GIS) et les renseignements militaires qu’avaient dirigé Abdel Fattah al-Sissi sous Moubarak. À ces derniers, les français de Nexa Technologies ont vendu un système d’écoute à 10 millions d’euros grâce au carnet de chèques des Émirats arabes unis, comme l’avait révélé une enquête de Telerama. Les renseignements généraux rattachés au président ont quant à eux préféré les outils de surveillance très perfectionnés de la multinationale Nokia Networks.

L’Égypte a énormément investi dans ses capacités de surveillance de sa population

Avec ces outils, le gouvernement égyptien est ainsi en mesure d’intercepter toutes les communications en Égypte, mais aussi d’attaquer ou de contrôler des ordinateurs à distance. Malgré l’opacité entretenue par ces agences de renseignements, le média indépendant Mada Masr a calculé que l’État égyptien avait dépensé au moins 2,4 millions d’euros dans les trois systèmes de surveillance débusqués par Privacy International.

« L’Égypte a énormément investi dans ses capacités de surveillance de sa population et de ciblage précis d’opposants, ONG et activistes des droits de l’homme. Combinée à des techniques classiques de coercition des opérateurs de téléphonie et des lois liberticides, la stratégie globale est d’asphyxier la société civile », analyse Eva-Blum Dumontet, chercheuse au sein de l’ONG Privacy International.

Blocage de 600 sites internet

La coupure brutale des réseaux internet pendant les premiers jours de l’occupation de la place Tahrir, en 2011, est restée dans les mémoires comme une tentative aussi désespérée qu’anachronique de débrancher les incontrôlables flux révolutionnaires.

Aujourd’hui, le gouvernement peut se contenter de nettoyer le web des faits et opinions gênantes dans une atmosphère d’apparente stabilité. Selon l’Arab network for human rights information (ANHRI), quelque 600 sites internet, dont plus d’une centaine de médias, sont bloqués en Égypte.

En 2019, les téléphones de 33 journalistes, chercheurs, avocats et militants politiques ont été piratés pour traquer leurs mouvements et communications. Au moins deux activistes avaient été arrêtés à la suite de cette campagne d’espionnage.

Si l’accès à internet via les smartphones s’est démocratisé en dix ans, la surveillance étatique aussi. Au point de devenir une pierre angulaire des autocraties comme l’Égypte.