Banque commerciale

Ecobank, Equity, Bank of Africa… pourquoi Moody’s craint le pire

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Mis à jour le 18 décembre 2020 à 17h11
L’agence de notation financière Moody’s, à New York.

L'agence de notation financière Moody's, à New York. © Mark Lennihan/AP/SIPA

Qualité des prêts, rentabilité, liquidité en devises : l’agence de notation s’inquiète pour les banques du continent en 2021. Mais certains établissements sont mieux armés que d’autres selon les analystes.

« Les conditions d’opération difficiles et les liens étroits des banques avec leurs gouvernements respectifs entraînent nos perspectives négatives », motive Moody’s dans son dernier rapport sur les banques africaines. « La qualité des prêts, la rentabilité et la liquidité en devises seront de forts points de pression en 2021 pour les établissements de crédit du continent. »

Le constat est sévère mais l’histoire n’est toutefois pas nouvelle. L’an dernier déjà, l’agence de notation revoyait les perspectives globales pour les institutions bancaires du continent de stables à négatives, en raison d’une dégradation des conditions d’opération pour les banques et de la pression sur la qualité de leurs actifs. Alors, avec les conséquences de la crise sanitaire sur les économies, ce dernier exposé ne pouvait guère s’améliorer.

Attijariwafa bank, Equity, Rawbank, Absa, Ecobank, Banque Misr, Access Bank, Oragroup, FirstRand… Toutes perdantes en 2021 pour Moody’s ?

Pas vraiment. En fonction de l’implantation géographique et du profil de crédit du pays siège de l’établissement évalué, la réponse varie. Mais aussi, une distinction est à faire entre les banques panafricaines disséminées dans plusieurs pays et les banques adossées à des groupes solidement installés dans leurs économies, commentent les analystes de l’agence américaine interrogés par Jeune Afrique. Voici les quatre tendances de leur analyse.

  • Un sort différencié pour les banques ouest et est-africaines comparées à celles d’Afrique centrale

« En Afrique de l’Ouest et de l’Est, les banques sont mieux placées que celles d’Afrique centrale du fait de leurs économies résilientes », explique Constantinos Kypreos, vice-président senior (SVP) à Moody’s. De fait, pour l’analyste, des pays comme la RDC ou encore l’Angola font face à de nombreux « challenges », rendant difficile l’évaluation positive des établissements bancaires.

En RDC en particulier, Rawbank et de Banque Commerciale du Congo (BCDC), respectivement première et deuxième banques commerciales du pays en total au bilan, restent stables par rapport à leur précédente évaluation. Soit en bas de classement, évaluées CAA2 en termes de crédit de base (BCA).

Pour certaines banques, qui sont partiellement dollarisées, un risque de pression sur la liquidité en devises

«  Nous prévoyons que la performance financière de ces banques sera affectée par les conditions économiques dégradées par la pandémie. La qualité des actifs devrait se déprécier, avec une augmentation des prêts non productifs, une baisse de la rentabilité liée à des provisions élevées et des marges en baisse », précise Constantinos Kypreos. Et d’ajouter : « pour certaines banques, au Nigeria, en Angola, en RDC, qui sont partiellement dollarisées (pour 40 à 90 % du total au bilan, ndlr), il y a également un risque de pression sur la liquidité en devises que les banques centrales pourraient ne pas être en mesure de couvrir totalement dans le contexte de la pandémie du Covid-19. »

À noter que c’est pourtant dans la perspective d’une opération profitable, que James Mwangi – directeur général du kényan Equity Group -, a conclu l’acquisition de BCDC en RDC, en août dernier. Le groupe espère, via la fusion de sa filiale locale avec la nouvellement acquise, et la création d’une entité représentant 2 milliards de dollars d’actifs, générer 20 % de ses revenus dans le pays. Signe que les indicateurs entre agences de notation et banques ne sont pas orientés sur les mêmes valeurs.

  • Ecobank, Oragroup,… défavorisés par leur empreinte géographique (trop) diversifiée

Autre point, pour Moody’s, la pandémie et ses conséquences sur la stabilité des économies du continent, laissent également craindre des difficultés accentuées pour les groupes bancaires panafricains, soulignent les experts.

« Oragroup par exemple, qui est présente dans douze pays d’Afrique francophone, est susceptible de souffrir d’une dégradation de la qualité de ses actifs et de ses capitaux propres en 2021, particulièrement dans des marchés comme le Tchad et le Gabon où la banque a déjà expérimenté en 2019 une dégradation de la performance de certaines expositions historiquement problématiques », souligne Mik Kabeya, analyste chez Moody’s à Dubaï.

Le groupe bancaire, dont le niveau de capitaux propres ne cesse de se réduire depuis trois ans (il a perdu près de 14 % en 2019, après une baisse de 15 % entre 2017 et 2018), a vu sa perspective revue à « négative », cette année par l’agence de notation.

Le niveau de provisions est cette année élevé pour de nombreuses banques africaines, mais elles auront à provisionner davantage

La rentabilité des groupes bancaires panafricains est ainsi fortement affectée, car ils ont notamment été contraints de passer de fortes provisions par anticipation des conséquences de la pandémie en 2021. Ecobank par exemple, a présenté un résultat net en repli de près de 90 %, à 27 millions d’euros, au 30 septembre par rapport au T3 de 2019, avec un coût du risque qui grimpe de 80 %.

Un fait que les analystes reconnaissent, précisant toutefois se focaliser sur la résilience de ces groupes, et la dépréciation à venir de la qualité des actifs. « Le niveau de provisions est cette année élevé pour de nombreuses banques africaines, mais elles auront à provisionner davantage », prévient Mik Kabeya.

Les établissements du continent, Adossés à des groupes marocains, s'en sortent mieux. Le siège administratif de BCP à Casablanca. © Guillaume Mollé pour JA

  • Des groupes marocains résilients, hormis Bank of Africa – BMCE group

Autre enseignement tiré du rapport de Moody’s, les banques d’Afrique de l’Ouest bénéficient de l’aura positive des groupes marocains auxquels elles sont affiliées. Au premier titre desquels Attijariwafa bank, présent au travers sept filiales en Afrique de l’Ouest et trois en zone Cemac (Cameroun, Gabon, Congo), ainsi que le groupe BCP présent dans 14 pays en Afrique subsaharienne depuis le rachat au français BPCE de quatre de ses filiales africaines.

En Afrique, vous avez besoin d’avoir de la taille afin d’investir dans un système de qualité

Ces deux groupes se sont ainsi vu attribuer une perspective stable par l’agence de notation, qui ne note pas les filiales, avec une évaluation à Ba3 pour Attijari, en termes de BCA, et B1 pour BCP. « Plusieurs grandes banques ouest-africaines ne sont pas des banques autonomes mais sont plutôt les filiales de grands groupes marocains majeurs qui sont plutôt résilients puisque 70 % à 80 % de leurs actifs restent au Maroc », souligne Constantinos Kypreos.

Il précise : « en Afrique, il est nécessaire d’avoir de la taille et de figurer parmi les deux ou trois premières banques d’un pays afin d’avoir la capacité d’investir dans des systèmes de qualité, de développer une gestion des risques également de qualité, et de pouvoir mener à bien les grands projets.»

Reste le cas du groupe BMCE, Bank of Africa, dont la perspective a été revue à la négative par Moody’s pour 2021 – conservant tout de même une confortable note affirmée à B1. « Le profil de crédit de BMCE s’est légèrement affaibli au cours des dernières années, avec une dégradation de la qualité des actifs, parallèlement à une modeste capitalisation », explique Mik Kabeya. « La perspective négative sur la note reflète le risque que la crise affaiblisse davantage le profil de crédit de la banque. »

  • Equity, KCB… de solides performances financières mais une solvabilité faible

Dernier point saillant du rapport sur les perspectives des banques africaines en 2021, les principales établissements bancaires au Kenya tombent dans le rouge pour Moody’s.

« C’est un fait, les banques kényanes sont des banques robustes. Elles affichent une capitalisation solide, une bonne liquidité en monnaie locale, et sont très rentables. Mais, en tant qu’agence de notation, nous évaluons le profil de crédit de ces institutions en privilégiant une vision globale », commente Constantinos Kypreos. « Et le fait est que les conditions macroéconomiques se sont détériorées dans le pays et la perspective sur la note souveraine du Kenya est devenue négative. Les banques, étant fortement exposées à ces risques, avec jusqu’à la moitié de leur portefeuille lié à l’État, nous avons dû revoir à la baisse nos perspectives pour Equity Bank, Kenya Commercial Bank et Co-operative Bank of Kenya Limited. »

Le même raisonnement est appliqué au récent investissement du groupe Equity en RDC : « il y a bien un potentiel de croissance important, mais cette filiale a été acquise dans un environnement plus difficile, avec un pays moins bien noté ».

En tout état de cause, les analystes de Moody’s considèrent toutefois qu’on est bien loin des feux rouges allumés lors de la précédente crise économique de 2008. « Les banques africaines sont entrés dans la crise en bien meilleur état que lors de la crise financière. »

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