Politique

RDC : l’agence anticorruption de Tshisekedi accusée d’extorsion par Access Bank

Réservé aux abonnés | | Par - à Kinshasa
Des francs congolais entre les mains d’un agent de change, à Kinshasa en 2017 (illustration).

Des francs congolais entre les mains d'un agent de change, à Kinshasa en 2017 (illustration). © John Bompengo pour Jeune Afrique

Accusée de harcèlement et d’extorsion, l’Agence de prévention et lutte contre la corruption se retrouve au cœur d’un scandale qui menace d’éclabousser la présidence.

La vidéo dure 1 mn 51 secondes et a été publiée par Access Bank. On y voit quatre personnes remplir et signer des documents, à l’intérieur même de l’établissement, à Kinshasa. Il y a là deux hauts cadres de l’Agence de prévention et lutte contre la corruption (APCL), Arinze Kenechukwu Oswachale, le directeur nigérian d’Access Bank, et Amani Cibambo, son avocat. Nous sommes le 10 décembre et, si l’on en croit les informations fournies par les caméras de surveillance, il est 21h. Une fois les formalités achevées, les quatre individus se voient remettre la somme de 30 000 dollars.

Une « caution » de 50 000 $

Si la scène fait scandale, c’est parce que plusieurs heures plus tôt, Arinze Kenechukwu Oswachale a été longuement auditionné par des agents de l’APCL. L’établissement qu’il dirige – filiale congolaise d’une banque nigériane – est soupçonné de blanchiment d’argent depuis qu’un ancien employé licencié, Israël Kaseya, a alerté les services de la présidence. La Cellule nationale des renseignements financiers (CENAREF) s’est saisie du dossier et a ouvert une instruction au mois d’octobre. Arinze Kenechukwu Oswachale a été entendu une première fois le 27 novembre et, trois jours plus tard, son passeport lui a été retiré.

Le 10 décembre, donc, Arinze Kenechukwu Oswachale est de nouveau entendu à la demande de Michel Victor Lessay, le numéro deux de l’APCL, une structure placée sous l’autorité directe du président Félix Tshisekedi.

Les agents qui l’auditionnent ce jour-là ont-ils outrepassé leurs droits ? Ce ne sont pas des officiers de police judiciaire assermentés, mais ils décident de le placer en détention provisoire. Il est signifié au suspect qu’il ne pourra quitter les lieux que s’il verse une caution de 50 000 $.

Accompagné par Amani Cibambo et par deux agents de l’APLC, le directeur général se rend à la banque, censée être fermée à cette heure tardive, et retire 30 000 $, lesquels sont directement remis en cash et en mains propres aux agents de l’APLC.

La Direction générale des recettes administratives, judiciaires, domaniales et de participations (DGRAD) est la seule régie financière publique habilitée à encaisser une telle caution pour le compte de l’État, mais aucune note n’est émise ce soir-là.

L’APLC s’est substituée au ministère public et au juge pour instruire et condamner

Un court texte manuscrit précise en revanche que le directeur général doit se représenter devant l’APLC le 12 décembre pour payer les 20 000 $ restants et discuter de « l’amende transactionnelle » dont il devra s’acquitter pour que son passeport lui soit rendu. Cette « décharge » est signée par l’intéressé et par deux personnes se présentant comme des « directeurs des opérations de l’APLC », mais les deux noms apposés au bas du document sont des faux.

La « décharge », signée par Arinze Kenechukwu Oswachale, directeur général d’Access Bank, et deux personnes se présentant comme des « directeurs des opérations de l’APLC » mais ayant signé sous de faux noms.

La « décharge », signée par Arinze Kenechukwu Oswachale, directeur général d’Access Bank, et deux personnes se présentant comme des « directeurs des opérations de l’APLC » mais ayant signé sous de faux noms. © DR

Le scandale ne tarde pas à éclater. Dans une lettre de dénonciation adressée au procureur général près la Cour de cassation, l’avocat Amani Cibambo dénonce des procédures et des méthodes « cavalières ». « L’APLC s’est substituée au ministère public et au juge pour instruire et condamner en une journée la société Access Bank RDC sur des faits non avérés », s’indigne-t-il.

L’APLC peine à convaincre

L’APLC s’en défend, explique que l’argent perçu et le passeport confisqué l’ont été au titre de « garantie de représentation » dans le cadre de l’enquête ouverte contre Access Bank. Elle accuse même Access Bank de chercher à faire diversion, mais elle peine à convaincre.

« En détenant sans qualité un citoyen et en exigeant une somme d’argent pour sa libération, l’APLC s’est rendu coupable d’acte de terrorisme avec paiement de rançon, tempête le député Lubaya Claudel André. Sa crédibilité est entamée et ses actes compromis. »

L’APLC ne peut pas percevoir d’un inculpé une quelconque somme d’argent au titre de caution au nom de la République

Depuis, à Kinshasa, des voix s’élèvent pour exiger des sanctions disciplinaires contre ces agents de l’APLC. Dans un communiqué publié le 16 décembre, ce mercredi, l’Association congolaise pour l’accès à la justice (Acaj) a dénoncé des actes de harcèlement de la part d’individus « dont le seul but était de prendre de l’argent au directeur général d’Access Bank ». L’Acaj demande à la justice de se saisir du dossier pour « identifier les auteurs et les sanctionner ».

« Si la caution est un acte générateur des recettes publiques, il est clair que l’APLC ne peut pas percevoir d’un inculpé une quelconque somme d’argent au titre de caution au nom de la République, commente Éric Tshikuma, journaliste congolais, spécialiste des questions économiques. La logique voudrait qu’une note de perception soit émise, à la demande du parquet ou du ministère public, par un agent habilité et que le paiement soit fait auprès de la DGRAD. »

Créée en mars 2020 par le chef de l’État, l’APLC a pour mission, dans l’éventualité où une enquête est déclenchée, de réunir des preuves de corruption, et peut entendre toute personne concernée. Elle peut aussi, le cas échéant, demander son inculpation et des poursuites par les instances judiciaires compétentes.

L’initiative avait été plutôt bien accueillie. En juillet dernier, l’ambassadeur des États-Unis en RDC, l’influent Mike Hammer, avait fait savoir que des agents du FBI et des procureurs américains étaient prêts à collaborer avec l’APLC. Celle-ci bénéficie par ailleurs de l’expertise de l’avocat camerounais Akéré Muna, l’ancien président de Transparency International, spécialisée dans la lutte contre la corruption.

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