Politique

De l’Éthiopie à la CPI, qui veut la peau de Tedros Ghebreyesus ?

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Mis à jour le 17 décembre 2020 à 16:59

Tedros Adhanom Ghebreyesus, directeur général de l’OMS, en juillet 2017, à Genève © Fred Merz/Lundi13 pour Jeune Afrique

Coup sur coup, le directeur général de l’OMS se voit accuser de vouloir faire livrer des armes au Tigré et fait l’objet d’une plainte pour crime contre l’humanité en Éthiopie. Qui veut la peau du « Dr Tedros », et pourquoi maintenant ?

C’est à une attaque plutôt inattendue, et en deux temps, que le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), Tedros Adhanom Ghebreyesus, doit faire face en cette fin d’année. On aurait imaginé ses adversaires lui demander des comptes sur sa gestion de la crise du Covid-19 ou sur les approvisionnements en vaccins… Mais c’est sur ses liens avec son pays, l’Éthiopie, que celui qui y fut ministre pendant plus de dix ans vient d’être pris à parti.

Par l’actuel chef d’état-major éthiopien d’abord, le général Berhanu Jula, qui, le 18 novembre, a accusé « Dr Tedros » d’utiliser son poste et ses hautes relations onusiennes pour convaincre des pays voisins de l’Éthiopie de livrer des armes aux rebelles du Tigré (sa région d’origine), en lutte contre l’armée fédérale.

Par un économiste américain ensuite, David Steinman, qui a déposé le 1er décembre une plainte contre le patron de l’OMS devant la Cour pénale internationale (CPI) pour « complicité de génocide et de crime contre l’humanité ».

Dans un bref communiqué, Tedros Ghebreyesus, dont on peut imaginer qu’il a d’autres priorités en ce moment, a sobrement fait savoir qu’il ne prenait pas parti dans les troubles qui agitent actuellement son pays et qu’il ne soutenait qu’un camp : « Celui de la paix ».

En plein conflit dans le Tigré

Ces accusations graves étonnent et interrogent. Pourquoi les adversaires de Tedros l’attaquent-ils précisément sur ces sujets ? Et pourquoi maintenant ? Son action à la tête de l’OMS pourrait susciter des critiques et mérite d’être discutée, mais ce n’est pas l’angle d’attaque choisi. Dans les deux cas, ce sont les liens de l’ancien ministre avec son pays qui sont en cause, ce qui nous renvoie aux affrontements actuels en Éthiopie et à l’histoire récente du pays.

Quand le chef d’état-major s’en prend à Tedros, l’armée éthiopienne est en pleine offensive dans la région septentrionale du Tigré, frontalière de l’Érythrée et du Soudan. Le Front de libération des peuples du Tigré (TPLF) est l’une des principales composantes du régime ayant régné sur le pays entre la chute du Derg, en 1991, et l’arrivée au pouvoir d’Abiy Ahmed, en 2018.

Quand l’actuel Premier ministre s’installe à Addis-Abeba, il crée un Parti de la prospérité, censé regrouper les principales ethnies du pays – Oromo, Amhara, Konso… -, mais le TPLF refuse de le rejoindre. Lors de la réception de son prix Nobel de la Paix, en décembre 2019, Abiy Ahmed lance encore un vibrant appel à la réconciliation nationale, clamant à la tribune : « Il n’y a qu’un “nous” ».

La vie politique éthiopienne est, hélas, bien éloignée de ces émouvants slogans. Le pays oscille depuis longtemps entre tentation unitariste et séparatisme plus ou moins virulent de ses principales provinces. Et dans le Nord, la situation s’est très vite dégradée.

Des réfugiées tigréennes prient lors d’une messe au camp de Qadarif, près de Umm Rakouba, dans l’est du Soudan, le 29 novembre 2020.

Des réfugiées tigréennes prient lors d’une messe au camp de Qadarif, près de Umm Rakouba, dans l’est du Soudan, le 29 novembre 2020. © Nariman El-Mofty/AP/SIPA

Le chef d’état-major lance sa charge contre Tedros lorsque l’armée commence à être accusée d’exactions

Prévues en mai 2020, les élections régionales ont été repoussées pour cause de pandémie de Covid. D’abord au mois d’août puis, le virus continuant à sévir, à 2021. Trop long pour le TPLF, qui décide en septembre d’organiser malgré tout un scrutin – qu’il remporte – dans le Tigré. Une élection non reconnue par Addis-Abeba, ce qui provoque un accroissement rapide des tensions.

Les premiers affrontements avec l’armée nationale ont lieu le 4 novembre à Mekele, la capitale de la région. Le 14, le TPLF tire plusieurs roquettes sur Asmara, la capitale érythréenne toute proche, accusée de combattre aux côtés des forces éthiopiennes.

« Détourner l’attention »

C’est dans ce contexte tendu, alors que la presse internationale s’inquiète du sort des réfugiés fuyant les combats et que l’armée éthiopienne commence à être accusée d’exactions, que le chef d’état-major lance sa charge contre Tedros. « Ses relations avec les autorités d’Addis-Abeba n’étaient ni excellentes ni vraiment mauvaises, résume un journaliste éthiopien. Mais il a commencé à être critiqué à partir de sa visite au Caire, en août 2019, au court de laquelle il a félicité Al-Sissi pour ses efforts en matière de santé. »

« Puis est arrivée la crise au Tigré et plusieurs médias, turcs en particulier, ont assuré que Tedros avait fait pression sur différentes agences de l’ONU pour que les chefs d’État de la région demandent à Abiy Ahmed de stopper l’offensive militaire, poursuit le journaliste. On a aussi dit qu’il avait sollicité le soutien de pays voisins, dont l’Égypte, pour qu’ils soutiennent militairement le TPLF ». Une accusation d’autant plus forte que l’Égypte est traditionnellement considérée comme une puissance hostile à l’Éthiopie.

Aller chercher des armes, ce n’est vraiment pas le genre du personnage

Est-elle vraiment crédible ? Aux yeux d’un Éthiopien travaillant pour les Nations unies, qui souhaite conserver l’anonymat, trop de choses ne collent pas : « Franchement, personne ne croit à ces accusations. Tedros est une cible facile. Aller chercher des armes, ce n’est vraiment pas le genre du personnage, c’est un technocrate, quelqu’un d’assez paisible… Pour moi, ces accusations avaient surtout pour but de détourner l’attention, car au même moment les médias commençaient à s’émouvoir des exactions que commettait l’armée dans le Tigré. Cette histoire est farfelue. »

Complice de l’ancien régime ?

Survient alors, le 1er décembre, la deuxième offensive anti-Tedros. Ce jour-là, un Américain du nom de David Steinman, présenté comme « économiste et journaliste, ancien conseiller du National Security Council et nominé pour le prix Nobel de la Paix 2019 », annonce qu’il a déposé plainte contre le chef de l’OMS devant la CPI pour complicité de génocide et de crimes contre l’humanité.

Il affirme que Tedros a forcément été associé aux crimes commis par le régime alors en place à Addis-Abeba en tant que ministre de la Santé (2005-2012) puis des Affaires étrangères (2012-2016), et comme membre du bureau politique du TPLF. Des crimes énumérés par différents rapports d’ONG et de l’administration américaine, qui vont de la répression violente de manifestations à la détention, la torture et l’exécution arbitraire d’opposants.

Là encore, le timing et la nature des accusations interrogent. Tedros Ghebreyesus a été ministre d’un régime autoritaire, c’est un fait. Comme ministre de la Santé, il est depuis longtemps accusé d’avoir minimisé des épidémies – de choléra principalement – sévissant dans son pays. Mais est-il justifié de le considérer comme l’un des artisans de la politique répressive de l’époque ?

Tedros était l’un des dirigeants du TPLF, oui, mais il était très populaire

Notre témoin travaillant pour l’ONU n’y croit guère : « Il n’a jamais été un combattant, son domaine de compétence c’est la santé et même quand il était aux Affaires étrangères, on sentait que ce n’était pas son domaine de prédilection », assure-t-il. « C’était l’un des dirigeants du TPLF, oui, mais il était très populaire, renchérit le journaliste éthiopien. Certains des dirigeants étaient arrogants et brutaux, mais pas lui. Il a été critiqué par son parti pour avoir présenté ses condoléances aux familles de victimes de l’État islamique. Voilà le genre de politicien qu’il était. »

David Steinman, étrange accusateur

Difficile d’y voir clair dans un pays où les différents camps sont prompts à s’accuser d’ethnicisme, voire de génocide. Surtout, la personnalité de l’accusateur pose beaucoup de questions. Se présentant comme un économiste de renom, David Steinman est surtout connu pour les textes qu’il publie sur divers sites internet, souvent assez obscurs. S’il a apparemment bien été membre du conseil de sécurité national américain, cela remonte à 1985-1986, sous Ronald Reagan. L’homme explique par ailleurs avoir « conseillé » ce qu’il appelle « l’opposition démocratique » éthiopienne lorsque le TPLF était au pouvoir, mais on ne trouve pas trace de son action.

Quant à sa nomination au Nobel 2019, difficile d’en avoir le cœur net : cette année-là, le prix est allé à Abiy Ahmed et l’autre grande favorite était Greta Thunberg. La presse avait publié des listes d’une douzaine de nominés, où ne figurait aucun David Steinman. « Il y a en général environ 200 nominés chaque année, dont les noms sont proposés par diverses instances, puis une sélection est faite, explique-t-on au service communication de la Fondation Nobel. Nous nous imposons une règle : les listes de nominés restent secrètes, elles ne sont dévoilées qu’au bout de 50 ans ». Pour savoir si David Steinman en faisait partie, il faudra donc patienter jusqu’en 2069.

Quoi qu’il en soit, l’économiste semble s’être fait un devoir de dénoncer les crimes du régime TPLF en général, et l’implication de Tedros en particulier. En 2018 il publie un livre, Money, Blood and Conscience : Love. Terror. The Crime of the Century, qui détaille ces accusations et dénonce un « holocauste éthiopien » passé sous silence par les médias du monde entier.

En mai 2020, il revient à la charge dans un long texte publié sur la plateforme de blog medium.com. Tedros Ghebreyesus y est d’abord accusé d’avoir aidé la Chine à minimiser ses responsabilités dans la pandémie de Covid, puis très vite l’argumentation dérive sur le passé du patron de l’OMS.

Aux États-Unis, des groupes de pression, des personnes lui sont très hostiles »

Steinman tente une nouvelle fois de démontrer que l’ancien ministre est comptable des crimes du TPLF, « qui envoyait des prisonniers politiques dans des camps de concentration » et en enfermait certains « dans des cellules avec des lions, des léopards et des hyènes ». Les preuves apportées, conclut l’Américain, sont du même ordre que celles qui ont permis de « confondre Ribbentrop au procès de Nuremberg »…

Notre témoin éthiopien n’a, évidemment, jamais entendu parler de David Steinman. Mais il n’est pas étonné que l’offensive anti-Tedros trouve des relais aux États-Unis : « Il y a là-bas des mouvements et des personnes qui lui sont très hostiles, des groupes de pression plutôt liés à la communauté Amhara notamment, qui aimeraient lui faire payer sa proximité supposée avec la Chine. Ils surfent sur la vague, sur les critiques dont l’OMS a fait l’objet. »