Religion

Éducation : quand le Maroc renoue avec son histoire juive

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Le roi Mohammed VI visite «Bayt Dakira», un espace spirituel et patrimonial de préservation et de valorisation de la mémoire judéo-marocaine.

Le roi Mohammed VI visite «Bayt Dakira», un espace spirituel et patrimonial de préservation et de valorisation de la mémoire judéo-marocaine. © Driss Ben Malek/SPPR/MAP

À la rentrée 2021, les petits Marocains commenceront à être sensibilisés à la composante juive de l’histoire nationale. Explications.

La nouvelle a de quoi rendre fier Simon Lévy. Le militant communiste marocain et fondateur du musée du judaïsme à Casablanca, décédé en 2011, cultivait un seul rêve : voir le patrimoine juif marocain enseigné dans les écoles du royaume. C’est désormais chose faite en cette rentrée 2020-2021 : en renouvelant les programmes d’histoire dans les manuels scolaires, le ministère de l’Éducation a intégré le patrimoine juif marocain dans le récit historique des classes primaires CE6 (CM2, dernière année du primaire). Une première, révélée au grand jour quelques semaines seulement avant l’annonce, par le président américain Donald Trump, du rétablissement des relations diplomatiques entre le Maroc et Israël.

Après l’officialisation, un communiqué du cabinet royal annonçait à son tour l’autorisation « de vols directs pour le transport des membres de la communauté juive marocaine et des touristes israéliens en provenance et à destination du Maroc » et la reprise « des contacts officiels avec les vis-à-vis et les relations diplomatiques dans les meilleurs délais ». Une décision qui s’explique notamment par les « liens spéciaux qui unissent la communauté juive d’origine marocaine, y compris en Israël, à la personne de Sa Majesté le Roi ».

L’exception marocco-israélienne

« Les relations entre Israël et le Maroc sont spéciales », abonde le ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita, dans un entretien accordé dans la foulée de l’annonce au quotidien israélien Yediot Aharonot. Le diplomate en veut pour preuve l’histoire qui lie le royaume chérifien à la communauté juive : « Il s’agit d’une histoire particulière dans le monde arabe. Le roi (…) et les rois précédents, dont Hassan II, respectaient les juifs et les protégeaient. » Cette histoire, le royaume souhaite désormais l’enseigner à ses enfants. Une décision qui sonne comme une évidence dans un pays qui regroupait, avant la création de l’État hébreu, la plus grosse communauté juive du Maghreb et du monde arabe, soit 250 000 âmes. Aujourd’hui, ils seraient 2 500 à vivre encore dans le royaume chérifien.

Aujourd’hui, les juifs seraient 2 500 à vivre encore dans le royaume chérifien.

« Enfin! », réagit, non sans émotion, Mehdi Boudraa, président de l’association Mimouna dédiée à la préservation du patrimoine et de la culture juive marocaine. Contacté par Jeune Afrique, cet acteur associatif estime que la décision vient « couronner le travail de longue haleine des chercheurs et des acteurs de la société civile mobilisés, chacun à son échelle, pour préserver, perpétuer et faire rayonner le judaïsme marocain, composante essentielle de l’identité plurielle marocaine ». C’est que le nouveau manuel d’histoire du CE6, qui consacre un chapitre au sultan Sidi Mohammed Ben Abdellah, dit Mohammed III (1721-1790), aborde pour la première fois l’affluent culturel juif.

À partir du trimestre prochain, les petits Marocains seront donc amenés à « découvrir la ville d’Essaouira en tant que capitale du Maroc ouvert sur son environnement et sur la pluralité à l’ère de Sidi Mohammed Ben Abdellah », ainsi qu’à « lier son passé à son présent en vue de constater, in fine, la continuité de l’ouverture de cette ville », peut-on lire dans l’introduction du cours.

Un document joint au chapitre explique en effet que le sultan « insistait beaucoup sur le respect des religions monothéistes, et que l’ancienne Kasbah [d’Essaouira] était le centre, depuis le début, d’habitations de plusieurs groupes humains, aux origines et aux croyances diverses, liées entre elles par des relations amicales et d’intérêt en même temps ». À partir de ce document, ainsi qu’un traité commercial entre le sultan et le roi de France Louis XV en 1767 et une correspondance avec le roi d’Espagne en 1690, les élèves devront expliquer en quoi Essaouira était « une petite société où régnait la diversité et la différence ».

Les élèves devront expliquer en quoi Essaouira était « une petite société où régnait la diversité et la différence ».

Une autre étude de cas s’intéresse au lien entre le passé et le présent de la ville d’Essaouira. Des photos reviennent sur l’église portugaise de la ville, la mosquée de la Kasbah construite par le sultan Mohammed Ben Abdellah et la visite du roi Mohammed VI à Bayt Dakira [maison de la mémoire], présentée dans le manuel comme une « institution qui s’intéresse à la préservation de la mémoire d’Essaouira et son patrimoine, pour la coexistence entre les musulmans et les juifs ». Dans cet exercice, les élèves sont invités à relever les éléments de ces photos qui illustrent « l’ouverture et la pluralité ».

Le lien entre le passé et le présent est également illustré par le festival international de Gnaoua et musiques du monde d’Essaouia. Une preuve, selon le manuel, de la continuité de l’ouverture et la diversité dans le présent dans la ville. « Les sujets proposés dans ce manuel représentent le passé, le présent et le futur de l’héritage judéo-marocain », résume Mehdi Boudraa.

Pour le vivre-ensemble

Cette décision a valu au roi Mohammed VI des louanges émanant de présidents des principales organisations juives américaines. Ces derniers saluaient dans une déclaration au journal new-yorkais The Algemeiner l’engagement du souverain à « perpétuer l’héritage judéo-marocain en tant que partie intégrante de l’identité marocaine ». Ivanka Trump, fille du président américain sortant, leur emboîte le pas en saluant une « première dans le monde arabe ». Pourtant, cet engagement ne date pas d’hier. « Aujourd’hui, le Maroc est en plein effervescence au sujet de sa mémoire juive », écrit Nadia Sabri, dans le beau livre Vues du Maroc juif : formes, lieux, récits, paru sous sa direction en novembre 2020 aux éditions Le Fennec.

En témoignent les nombreuses initiatives entreprises pour la préservation de la mémoire judéo-marocaine. Dernière en date : la signature, en novembre dernier à Essaouira, d’une convention de partenariat et de coopération « pour la promotion des valeurs de tolérance, de diversité et de coexistence dans les établissements scolaires et universitaires ». Présent aux côtés du ministre de l’Éducation nationale Saaid Amzazi lors de cette signature, le conseiller royal et président-fondateur de l’association Essaouira-Mogador, André Azoulay a salué « l’exceptionnelle créativité et le talent didactique des équipes du ministère qui ont installé dans le cursus scolaire dès cette rentrée des manuels qui disent à nos enfants la profondeur et la place du judaïsme marocain dans l’histoire longue de notre pays ». L’associatif Mehdi Boudraa y voit, lui, une première étape pour la « réécriture de l’histoire plurielle du royaume ». Plus de neuf ans après sa disparition, l’engagement sans faille de Simon Lévy n’aura pas été vain.

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