Politique

Présidentielle au Niger : Mahamadou Issoufou et Mohamed Bazoum, les alter ego

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Le président Issoufou et son dauphin, Mohamed Bazoum, à Tahoua, le 5 août.

Le président Issoufou et son dauphin, Mohamed Bazoum, à Tahoua, le 5 août. © Louis Vincent pour JA

Candidat à la présidentielle du 27 décembre, Mohamed Bazoum pourrait succéder à Mahamadou Issoufou, auprès duquel il chemine depuis plus de trente ans. Portraits croisés.

En ce début d’année 1979, dans la cour du lycée Amadou Kouran Daga de Zinder, deux des meilleurs élèves de l’établissement conversent avec enthousiasme. Iro Sani s’épanouit en filière « C », au sein de laquelle il a choisi d’étudier les mathématiques. Mohamed Bazoum a choisi les lettres et le baccalauréat « A ». Au collège de Gouré, quelques années plus tôt et kilomètres plus loin, un professeur lui a fait détester les chiffres et les calculs. Depuis, ce fils de la petite tribu arabe des Oulad Souleymane s’est pris de passion pour la littérature et se délecte des grands auteurs français et russes.

Avec Iro Sani, Mohamed Bazoum parle beaucoup. « Nous passions notre temps à échanger sur l’histoire et sur la politique », se souvient Sani, aujourd’hui député du Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme (PNDS, au pouvoir) et vice-président de l’Assemblée nationale. Son baccalauréat en poche en 1982, Bazoum choisira de poursuivre ses études à Dakar, au Sénégal, où il se spécialisera en philosophie politique à l’université Cheikh Anta Diop avant de retrouver le Niger et d’embrasser une carrière d’enseignant.

Au cœur de cette même année 1979, un autre Nigérien, de huit ans son aîné, achève ses études en France, à l’École nationale supérieure des mines de Saint-Étienne. Contrairement à Mohamed Bazoum, Mahamadou Issoufou n’a pas été dégoûté des chiffres. Il a suivi la branche des mathématiques, qu’il a étudiées à l’université de Niamey avant de prendre la direction de la France. Haoussa de Dandadji (région de Tahoua), il s’apprête donc à débuter une carrière d’ingénieur à la Société des mines de l’Aïr, une des filiales d’Areva au Niger dont il occupera, de 1985 à 1991, les postes de directeur général, directeur des exploitations et directeur technique à Arlit.

Le socialiste d’Arlit…

Les deux hommes, séparés par quelques milliers de kilomètres, l’un scientifique, l’autre philosophe, s’imaginent-ils alors qu’ils uniront leur destin politique dix ans plus tard ? En 1989, c’est à Arlit, ce coin de désert situé à 800 kilomètres au nord-est de Niamey, que Mahamadou Issoufou est établi. Deux ans plus tôt, le 10 novembre 1987, le président Seyni Kountché est décédé d’une tumeur au cerveau et a été remplacé par un autre militaire, Ali Saïbou. Ce dernier, sous la pression populaire, entreprend vite des réformes pour libéraliser la politique et fait relâcher les prisonniers d’opinion, dont l’ancien président Hamani Diori, que Seyni Kountché avait exilé dans l’est du pays. Il organise même une élection présidentielle (à laquelle il est toutefois le seul candidat) et fait voter une Constitution qui ramène les civils au pouvoir mais conserve le principe de parti unique.

Depuis Arlit, Tahoua ou Niamey, où il fait de fréquents séjours, Mahamadou Issoufou voit la pression monter, inéluctablement. Ancien des mouvements estudiantins, il n’ignore pas le bouillonnement intellectuel dans les universités. Ingénieur, il fait déjà partie de l’élite, avec son poste dans l’administration et le réseau qu’il lui procure. Surtout, en particulier depuis son passage à la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (Feanf), il a été séduit par les idées socialistes. Avec quelques camarades, il observe, discute et réfléchit à la structuration d’une opposition en vue de l’instauration du multipartisme, laquelle ne saurait tarder.

La situation est en effet intenable. Le Plan d’ajustement structurel du FMI est une pilule amère que le gouvernement se voit tenu d’avaler, sous l’œil réprobateur des syndicats et notamment de l’Union des syndicats des travailleurs du Niger (USTN). Les étudiants sont quant à eux mobilisés autour de l’Union des scolaires nigériens (USN) et prêts à descendre dans la rue. Ils le font le 9 février 1990, à Niamey, souhaitant se faire entendre du président Ali Saïbou et de son gouvernement, où figure un futur chef de l’État, Mamadou Tandja, ministre de l’Intérieur. Le bilan de la répression est lourd, avec trois morts côté manifestants : Abdou Maman Saguir, Alio Nahantchi et Issaka Kainé.

… et le philosophe de Maradi

Comme Mahamadou Issoufou, Mohamed Bazoum suit de près la situation. « Après le lycée, on a continué à réfléchir à ce qu’on voulait pour la société, explique Iro Sani. L’idée de base était de ne pas se laisser broyer par la machine répressive du régime ». Avec ses amis, Bazoum crée l’Organisation des révolutionnaires nigériens, dont il devient le numéro deux. Réunions secrètes et conseils révolutionnaires s’enchaînent tandis que Mohamed Bazoum milite au Syndicat national des enseignants du Niger puis à l’USTN, dont il est devenu le coordonnateur régional pour Maradi en 1989.

Visite de Mohamed Bazoum au structures et miltants du PNDS de la région de Tillabéri, étape de Damana. Le 15.11.2020.

Visite de Mohamed Bazoum au structures et miltants du PNDS de la région de Tillabéri, étape de Damana. Le 15.11.2020. © Bazoum Twitter

Tout au long du premier semestre 1990, Mohamed Bazoum est en première ligne, à Maradi ou à Niamey, où il fait de fréquentes apparitions et réside même pendant les vacances scolaires. Il n’attend qu’une seule chose : l’instauration du multipartisme. « Issoufou avait suivi le même chemin de son côté mais d’une manière moins révolutionnaire que la nôtre », se souvient un ancien membre de l’Organisation des révolutionnaires nigériens, qui ajoute : « Évidemment, tout le monde se connaissait, mais ça ne s’est accéléré que vers 1989 et 1990, quand le mouvement vers le multipartisme est devenu inévitable. La fusion de nos mouvements est devenue logique ».

Entre septembre et décembre 1990, alors que les manifestations se poursuivent, nombre de réunions se tiennent alors discrètement à Niamey, entre les révolutionnaires de Mohamed Bazoum et les socialistes plus modérés de Mahamadou Issoufou. Ce dernier fait le voyage quasiment chaque week-end depuis Arlit, dans une voiture qu’il partage régulièrement avec Hassoumi Massaoudou, son futur ministre. Mohamed Bazoum, qui a un temps partagé ce trajet lorsqu’il était en poste à Tahoua, vient quant à lui de Maradi. Les camarades se retrouvent au domicile de Souleymane Kané, où Foumakoye Gado fait partie des invités influents.

Issoufou, Bazoum… et Descartes

Comme depuis des années, les convives parlent politique et philosophie. Surtout, ils évoquent la fusion de leurs mouvements, qui prendra plus d’un an. « C’est Hassoumi Massaoudou qui a fait le pont entre Bazoum et Issoufou au départ. Il était plutôt du côté des révolutionnaires, mais il était en poste à Arlit. Les trajets en voiture et les discussions interminables ont fait le reste », confie un contemporain des trois hommes.

L’aîné, Mahamadou Issoufou, « était fonctionnaire, connaissait la machine de l’intérieur et avait commencé à se construire sa communauté », rappelle un de ses camarades. Bazoum était « plus mobilisateur mais aussi plus clivant. Il n’avait terminé ses études qu’en 1984, avant de se tourner vers les syndicats », poursuit la même source, qui se souvient des débats idéologiques « houleux » qui pouvaient se poursuivre jusqu’à cinq heures du matin.

« Ils étaient de grands lecteurs de philosophes politiques. Un soir, alors que nous étions rassemblés chez Issoufou pour discuter d’un point d’organisation du parti, il s’est mis à commenter les Méditations métaphysiques de Descartes », rappelle un de leurs amis communs. « Issoufou avait très souvent le dernier mot, sourit un ancien participant aux débats. Il finissait par nous rassembler en rappelant que la vérité est entre les deux extrêmes. »

Issoufou était celui qui calculait, qui pensait la tactique. Bazoum était dans le corps-à-corps, la mobilisation »

À l’heure de choisir un leader pour la future formation politique, le consensus se fait donc autour de l’ingénieur des mines. Le 23 décembre 1990, le PNDS voit le jour à Niamey. Un comité exécutif national provisoire en prend les rênes, composé, entre autres, d’un secrétaire général, Mahamadou Issoufou, d’un premier secrétaire général adjoint, Foumakoye Gado, d’un deuxième secrétaire général adjoint, Mohamed Bazoum, et d’un secrétaire à l’organisation, Souleymane Kané. Les camarades choisissent de se réunir derrière la bannière du « Tarayya », nom qu’ils accolent à l’acronyme du parti et qui signifie le « rassemblement » en haoussa.

Le temps de l’opposition

En 1991, sous la pression politique et populaire, le président Saïbou cède du terrain. La Conférence nationale souveraine s’ouvre le 29 juillet 1991 et Mohamed Bazoum y est représentant au titre de l’USTN. À l’issue d’un peu plus de trois mois de débats, un gouvernement de transition est installé avec, à sa tête, Amadou Cheiffou. Pour Mohamed Bazoum, c’est une première : il est nommé secrétaire d’État auprès du ministre des Affaires étrangères. Mahamadou Issoufou attend encore son heure. Le 16 février 1993, des élections législatives et présidentielle sont organisées. Le professeur de philosophie est candidat aux premières. L’ingénieur des mines de Tahoua à la seconde.

Tribun, Mohamed Bazoum s’impose comme un interlocuteur privilégié des diplomates régionaux – notamment avec la Libye de Mouammar Kadhafi – et internationaux

Mahamane Ousmane est élu chef de l’État devant Mamadou Tandja. Troisième, Issoufou est nommé Premier ministre. Bazoum devient quant à lui député de Tesker. « Leur sort était lié, se souvient un observateur de l’époque. Issoufou était celui qui calculait, qui pensait la tactique. Bazoum était dans le corps-à-corps, la mobilisation ». Les alliances politiques se succèdent alors, amenant Hama Amadou à la primature et Mahamadou Issoufou à la présidence de l’Assemblée nationale. Mohamed Bazoum occupe brièvement le poste de chef de la diplomatie à la fin de l’année 1995. Mais, le 27 janvier 1996, Ibrahim Baré Maïnassara ramène l’armée sur le devant de la scène politique.

Le colonel exerce un pouvoir autoritaire durant trois ans, avant d’être assassiné le 9 avril 1999. Une nouvelle élection présidentielle est organisée. Soutenant Issoufou, Mohamed Bazoum assiste à la défaite de ce dernier face à Mamadou Tandja. Les camarades, tous deux députés, entrent dans l’opposition, au cœur d’une Assemblée nationale où ils mènent la fronde. Tribun, Mohamed Bazoum, qui fera plusieurs séjours en prison, dépose notamment la motion de censure à l’origine de la chute du Premier ministre, Hama Amadou, en 2007. Il s’impose également comme un interlocuteur privilégié des diplomates régionaux – notamment avec la Libye de Mouammar Kadhafi – et internationaux, auxquels il vante les mérites du PNDS et de Mahamadou Issoufou.

Ce dernier est sans contestation possible le chef de file de l’opposition, tandis que son parti gagne en influence. En 2009, il se retrouve à la tête du Front pour la restauration de la démocratie, s’opposant au Tazarché (la volonté de Mamadou Tandja de modifier la Constitution pour se maintenir au pouvoir). Grâce à la pression des partis et de la société civile, Mahamadou Issoufou s’impose comme le recours politique numéro un. En février 2010, Mamadou Tandja, rejeté par la communauté internationale, est renversé par les mutins du colonel Salou Djibo. Un an plus tard, une présidentielle est organisée. Et Mahamadou Issoufou est élu.

L’heure du pouvoir

Mohamed Bazoum retrouve alors un poste qu’il connaît bien : celui de chef de la diplomatie. « Après la présidentielle, Bazoum s’attendait un peu à être nommé Premier ministre, se souvient un membre du premier gouvernement. Mais le président a fait un autre choix ». Brigi Rafini, un Touareg d’Iferouane qui a beaucoup fait pour assurer l’assise du PNDS dans le nord du pays, devient Premier ministre, poste qu’il conserve toujours à l’heure actuelle, malgré les multiples rumeurs de démission.

« Que ce soit dans l’opposition clandestine, à l’Assemblée nationale ou au moment de choisir son gouvernement, Mahamadou Issoufou a toujours été un pragmatique », sourit un cadre du PNDS. Bazoum y a cru en 2016, alors qu’il avait mené à bien la campagne pour la réélection. Un moment, il a même envisagé de revendiquer la présidence de l’Assemblée nationale. » Mais le député de Tesker est finalement nommé au ministère de l’Intérieur, qu’il occupera durant tout le second mandat. « Il n’avait pas de plan de conquête du pouvoir en tête. Il voulait servir l’État là où il se sentait le plus compétent », explique un de ses compagnons.

Bazoum sait qu’il ne fait pas l’unanimité au sein du PNDS. Plusieurs cadres l’ont toujours trouvé trop clivant, trop bavard.

« Nous n’avons jamais été témoins d’une seule altercation entre les deux », assure un ancien membre du gouvernement. « Pour Bazoum, devenir président n’était pas un objectif, analyse Iro Sani. Quand nous étions jeunes, nous pensions que nous travaillions pour la génération suivante mais pas pour nous-mêmes. Au fil des années, l’idée d’une succession est juste devenue logique et naturelle. » En effet, au cours de l’année 2018, alors qu’Issoufou assure déjà qu’il ne briguera pas un autre mandat (conformément à la Constitution), Mohamed Bazoum est de plus en plus persuadé que son heure est venue de jouer le premier rôle.

Bazoum, le candidat d’Issoufou ?

Il sait pourtant qu’il ne fait pas l’unanimité au sein du PNDS, dont il a pris la présidence. Plusieurs cadres, anciens de l’aile Issoufou, l’ont toujours trouvé trop clivant, trop bavard. « Il a pris exemple sur Issoufou et a appris à être plus mesuré », sourit un de ses compagnons. Début 2019, le président du PNDS fait figure de favori pour être désigné par le comité exécutif national comme candidat pour la présidentielle. Mais des débats, bien instrumentalisés par ses adversaires (sur son origine arabe ou le fait qu’il n’aurait pas suffisamment de base électorale), viennent gripper la machine.

Bazoum a une loyauté et, au fond, une forme d’allégeance envers Mahamadou Issoufou, même s’il tient à ce qu’on le voit comme son alter ego »

Une autre candidature officieuse émerge : celle d’un vieux camarade, Hassoumi Massaoudou. Des membres du présidium du parti invoquent la nécessité de recourir à un plan B et les doutes émergent : Issoufou va-t-il lâcher Bazoum, son allié de toujours ? La réponse tombe rapidement. Le chef de l’État convoque plusieurs barons du parti et leur donne la mission de dissuader Hassoumi Massaoudou de se porter candidat. En février, Bazoum est choisi. En octobre, pour enfoncer le clou, Sani Mahamadou Issoufou, le fils du président, est nommé directeur de campagne du candidat.

Mais le parti est-il si uni ? Certaines inquiétudes ont vu le jour. « Issoufou s’est très tôt rendu compte qu’il pouvait conquérir le pouvoir en faisant la synthèse entre sa communauté et les troupes syndicales de Bazoum. Cela a donné le ton à ses deux mandats », résume un député du parti. Son dauphin aura-t-il, s’il est élu, la même attitude ? Cherchera-t-il à faire prendre au parti un tournant radical, en s’appuyant sur ses vieux alliés révolutionnaires ? Certains cadres s’en inquiètent, mais un ex-collègue au gouvernement relativise : « Je ne crois pas en une révolution ou une purge. Mahamadou Issoufou et ses cercles politiques ne vont pas disparaître. »

« Bazoum a une loyauté et, au fond, une forme d’allégeance envers Mahamadou Issoufou, même s’il tient à ce qu’on le voit comme son alter ego, co-fondateur du PNDS », explique un de leurs amis communs, qui assure qu’Issoufou continuera à conseiller son ancien allié.

Peu intéressé par la retraite, l’actuel chef de l’État a commencé à plancher sur les contours d’une fondation, qu’il lancera sans doute dans le courant de l’année 2021. Son compagnon des trois dernières décennies aura-t-il alors pris sa suite ? En campagne depuis de longs mois, il s’y est préparé, affirmant qu’il est, à soixante ans, la meilleure option pour « répondre aux problèmes des Nigériens ». « Il a fini par croire à son destin présidentiel et, au fil des années, il est passé de la réflexion à l’action », conclut un de ses proches. « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde, il s’agit maintenant de le transformer », disait Karl Marx.

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