Santé

Le Mali face à la deuxième vague de Covid : « Les structures sont saturées »

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Mis à jour le 16 décembre 2020 à 15h07
Dans une rue de Bamako, le 3 décembre 2020.

Dans une rue de Bamako, le 3 décembre 2020. © Reuters

Alors que le nombre de cas de Covid-19 augmente au Mali, le personnel hospitalier dénonce le manque de moyens et l’absence de mesures plus strictes afin de freiner la propagation de la pandémie.

« Il s’agit d’une question de vie ou de mort », lance Harouna Mahamadou Toureh, ministre de la Fonction publique et porte-parole du gouvernement. Face à la presse le 9 décembre, le ministre ne mâche pas ses mots et dresse un état des lieux inquiétant de l’évolution de l’épidémie de coronavirus au Mali.

« Nous constatons aujourd’hui une croissance presque exponentielle de la pandémie sur l’ensemble du territoire national. Les estimations du ministère de la Santé, sur la base des cas enregistrés ces trois dernières semaines, prévoient 1 829 cas pour le mois de décembre, dont 274 cas graves et 91 cas critiques. Ces données suggèrent que le pays fait face à une nouvelle vague, plus importante, plus dangereuse que celle déjà observée au cours des dernières semaines », explique-t-il.

Relâchement et manque de moyens

Le Mali a enregistré son premier cas officiel de Covid-19 le 25 mars. Presque neuf mois plus tard, le 15 décembre, la pandémie avait provoqué la mort de 201 personnes. Alors que les mesures de sensibilisation au lavage des mains, au port du masque et aux gestes barrières, ainsi que celles plus contraignantes comme le couvre-feu et la fermeture des lieux publics avaient permis de limiter la propagation du virus, le pays fait face à une augmentation des cas positifs ces dernières semaines.

« Brusquement, avec cette saison froide, déjà propice aux infections respiratoires, il y a une remontée progressive du nombre de cas avec un pic jamais atteint pendant la première phase. Il a été atteint le 15 juin avec 71 cas. Cette fois-ci, on est à 455 cas par semaine avec un pic à 155 cas enregistrés lundi (7 décembre) », a regretté à la mi-décembre le Pr Akory Ag Iknane, coordinateur national de la lutte contre la pandémie.

Comment expliquer cette hausse des cas ? Pour Aliou Diakité, conseiller du Pr Akory Ag Iknane à l’Institut national de Santé publique (INPS), « il y a un relâchement quant à l’application des gestes barrière. Cela se voit dans les événements sociaux comme les mariages, les baptêmes et les funérailles qui continuent à drainer du monde. »

Les structures sont saturées, il n’y a pas beaucoup de respirateurs

Même si le pays est mieux équipé qu’au cours de la première vague, lorsque le ministère de la Santé assurait en avril que le pays comptait 56 respirateurs, le système sanitaire est rudement mis à l’épreuve.

Le personnel hospitalier, en première ligne, a dénoncé à plusieurs reprises le manque de moyens. La semaine dernière, l’ordre national des médecins du Mali a annoncé la contamination de 150 médecins et recensé cinq décès dans ses rangs.

« Nous sommes débordés. Les malades affluent », glisse le Dr Adama Dicko, responsable du centre de prise en charge dédié au Covid-19 à l’hôpital dermatologique du Mali. « Je sors de la chambre d’un patient qui a besoin d’une assistance respiratoire. La situation est très inquiétante, s’alarme-t-il. Nous devons parvenir à faire des diagnostics plus tôt, afin d’éviter qu’il y ait des patients qui nécessitent une prise en charge aussi lourde. »

« Les structures sont saturées, il n’y a pas beaucoup de respirateurs. Beaucoup de gens meurent en dehors de l’hôpital, faute de place pour les prendre en charge. Les structures de santé ne sont pas préparées, qu’il s’agisse des effectifs et des équipements », confie sous couvert d’anonymat un médecin. Lui aussi insiste sur l’importance du dépistage. « Le nombre de cas doit être plus élevé que ce qui est publié quotidiennement. Cela est dû au faible nombre de tests disponibles par jour », assure-t-il.

Dans ce contexte de grogne des blouses blanches, la grève lancée le 14 décembre par l’Union nationale des travailleurs du Mali est sans surprise largement suivie dans les centres de santé, où le service minimum est toutefois assuré.

Pénurie de tests

Pour faire face à cette nouvelle vague et calmer la colère, les autorités ont annoncé une série de mesures à l’issue d’un Conseil supérieur de la défense nationale. Parmi elles : le renforcement de la sensibilisation pour le port du masque et le respect des gestes barrière, ainsi que l’augmentation des capacités de dépistage. Afin de « prendre le pouls de la pandémie au Mali », le Premier ministre Moctar Ouane s’est de son côté rendu lundi à l’INPS puis à l’hôpital du Mali.

Face à l’inquiétude grandissante concernant une pénurie de tests, il s’est voulu rassurant. « Le gouvernement a commandé des kits de dépistage et des réactifs d’amplification à hauteur de 933 millions de francs CFA, dont une partie a été livrée », a-t-il déclaré. Il a également remis du matériel d’une valeur de 80 millions de francs CFA à l’hôpital et assuré au personnel soignant que leurs primes seraient versées « dans les meilleurs délais ».

Les autorités ont également annoncé le rétablissement d’un système de rotation dans les services publics à partir du 14 décembre, ainsi que la création d’un groupe « multi-acteurs » qui réunirait les services de l’État, les collectivités territoriales, les organisations de la société civile et le secteur privé.

Dans un communiqué rendu public le 15 décembre, le ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, Amadou Keïta, a annoncé la suspension des cours « dans toutes les Institutions d’enseignement supérieur, du mardi 15 décembre 2020 au lundi 4 janvier 2021, en raison de la situation sanitaire ».

Rendez-vous manqué

Mais certains estiment que ces mesures ne sont pas à la hauteur de l’urgence. Il y a quelques semaines de cela, une allocution du président de la transition, Bah N’Daw, avait été annoncée avant d’être annulée. Avant son discours, une version écrite de son allocution évoquant des mesures strictes comme un couvre-feu ainsi que la fermeture des salles de classe avait fuité sur les réseaux sociaux. Un rendez-vous manqué ?

« Les autorités n’ont pas eu le courage d’appliquer les mesures qui s’imposent comme le couvre-feu, regrette Aliou Diakité. On aurait pu l’imposer pour une durée de 15 jours et faire une évaluation après. Partout où on est arrivé à circonscrire l’épidémie, les gens ont accepté de surseoir temporairement à leur liberté ». Le Dr Adama Dicko va plus loin. Il préconise, en plus du couvre-feu, une suspension des rassemblements comme les mariages, baptêmes et funérailles. « Sans cela, tout le reste ne servira à rien », alerte-t-il.

Selon les autorités sanitaires maliennes, une seule personne peut transmettre la maladie à 30, voire 40 personnes. Le 14 décembre, sur 755 échantillons, l’INPS avait détecté 22 nouveaux cas positifs (dont six dans la région de Koulikoro), portant ainsi le nombre de contaminations à 5 836 depuis la détection du premier cas.

Dans le contexte social actuel, la marge de manœuvre est réduite pour mettre en place des mesures aussi impopulaires. »

Pour Boubacar Haidara, chercheur associé au laboratoire Les Afriques dans le monde (LAM), « en raison de la gravité de la situation, les mesures qu’on avait vu circuler sur les réseaux sociaux étaient pertinentes. Mais dans le contexte social actuel, la marge de manœuvre des acteurs politiques est réduite pour mettre en place des mesures aussi impopulaires ».

« Parler de fermeture du marché, des bars, de couvre-feu, sans mesures compensatoires, est difficile, voire impossible à mettre en place, ajoute-t-il. L’État pourrait en appeler à la responsabilité des citoyens en renforçant la sensibilisation sur les gestes barrières, mettre à disposition devant les services publics de quoi se laver les mains et offrir des masques à ceux qui n’en n’ont pas les moyens ».

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