Politique

Gabon : grand chambardement dans l’opposition en vue de 2023

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Mis à jour le 16 décembre 2020 à 11h48
Alexandre Barro-Chambrier, à Libreville, au Gabon, le 16 juillet 2015.

Alexandre Barro-Chambrier, à Libreville, au Gabon, le 16 juillet 2015. © Yvan G.Pictures pour JA

Si l’élection présidentielle de 2023 est encore loin, les grandes manœuvres ont débuté au sein de l’opposition, où chacun espère profiter de ce premier scrutin à deux tours pour devenir le champion de l’alternance.

En privé, tous ont les yeux rivés sur la même échéance : le scrutin présidentiel de 2023, le premier à deux tours de l’histoire du pays. Tous font le même calcul. Le candidat d’opposition qui parviendra à se hisser au second tour face au Parti démocratique gabonais (PDG, au pouvoir) aura une chance inédite, par la magie du report des voix, de conquérir la magistrature suprême. Alors, chacun se prépare et tente de se mettre en ordre de marche pour ne pas être pris de court par ses adversaires… et ses potentiels alliés.

Les 5, 6 et 7 décembre, l’Union nationale (UN) a ainsi tenu son congrès ordinaire. Au menu : un copieux programme politique, quelques pincées de discussions sur les perspectives économiques et, surtout, une bonne dose de cuisine interne. Zacharie Myboto, son président et ancien ministre de 82 ans, devait en effet quitter son poste au soir du 7 décembre. Seulement, le programme a changé. Le bureau politique national a ainsi refusé d’élire le vice-président Paul-Marie Gondjout comme nouveau chef de file, repoussant sa décision à un prochain congrès extraordinaire, dans trois mois.

La présidentielle en ligne de mire

Seul candidat, ce dernier, marié à Chantal Myboto (mère d’Onaïda Maisha, demi-sœur d’Ali Bongo Ondimba), est le gendre de Zacharie Myboto. « L’UN s’est créée en luttant contre la dérive dynastique des Bongo. Nous ne pouvions pas choisir Paul-Marie, quelles que soient ses qualités. Le message n’aurait pas été bon », confie un membre du bureau. Le parti a donc repoussé d’un trimestre la retraite du patriarche des Myboto, en attendant que d’autres candidatures émergent. Si Paul-Marie Gondjout maintient sa candidature, l’incertitude demeure autour d’autres vice-présidents, Paulette Missambo, une des fondatrices du parti ; l’ancien Premier ministre Casimir Oyé M’Ba ou encore le (seul) député élu à l’Assemblée nationale en 2018, Maxime Minault Zima Ebeyard.

« On va choisir le dirigeant du parti, mais tout le monde pensera déjà au choix du candidat pour la présidentielle, qui ne sera sûrement pas la même personne, nous confiait récemment un cadre. Ceux qui visent 2023 peuvent ne pas vouloir s’embarrasser de la présidence du parti. »

Si la date n’est pas encore fixée, le candidat pour le scrutin de 2023 devra être choisi à l’issue d’une primaire à laquelle les ambitieux ne manqueront sans doute pas, comme Minault Zima Ebeyard mais aussi l’ancien ministre des Finances Charles M’Ba ou encore Jean Gaspard Ntoutoume Ayi. Celui-ci, qui fut longtemps un proche de feu André Mba Obame, est responsable de la rédaction du programme politique de l’Union nationale mais est aussi l’un des fondateurs du collectif de la société civile « Appel à agir », lequel avait été en première ligne lors du débat sur la vacance du pouvoir après l’accident vasculaire cérébral d’Ali Bongo Ondimba fin 2018.

La promesse de l’alternance

Une nouvelle fois, le nom de Paulette Missambo, également pressentie pour la présidence du parti et qui dispose avec son mari Casimir Oye Mba d’un carnet d’adresses et d’une expérience non négligeables, revient également régulièrement pour 2023. « On ne peut pas se permettre de se tromper », résume un militant de haut rang qui espère bien jouer le premier rôle face au PDG dès le premier tour, puis rassembler au second. « En 2016, nous nous étions rangés derrière Jean Ping. Cette fois, c’est notre tour. Il faut que nous soyons en mesure de mener le mouvement », ajoute cette dernière source.

Alors qu’une nouvelle candidature de Jean Ping, 78 ans, de plus en plus isolé, apparaît improbable, l’UN n’est en effet pas seule à faire ce pari. Le Rassemblement pour la patrie et la modernité a lui aussi entamé sa mue et son président, l’ancien ministre Alexandre Barro-Chambrier (ABC), ne fait pas mystère de ses ambitions présidentielles. Début novembre, l’ancien cacique du PDG a repris la présence sur le terrain dans le deuxième arrondissement de Libreville. « L’environnement économique et social déstructuré, le chômage endémique, les décisions décadentes des petites mains au sommet de l’État ont profondément dégradé le quotidien des Gabonais », a-t-il déclaré, en promettant l’alternance.

Barro-Chambrier estime que c’est son tour

Alors qu’il s’était, comme Casimir Oye Mba pour l’UN, rangé derrière Jean Ping en 2016, Barro-Chambrier est cette fois bien décidé à être lui-même candidat. « Il estime que c’est son tour », assure un de ses proches. Expérimenté, bénéficiant de réseaux à l’étranger, notamment en Côte d’Ivoire et au Congo-Brazzaville (le président Denis Sassou-Nguesso est son oncle par alliance, son épouse étant la nièce de la Première dame congolaise), Alexandre Barro-Chambrier possède, à 62 ans, l’envergure financière pour supporter le poids d’une campagne nationale. « En prenant de l’avance et en affichant très tôt ses ambitions, il espère surtout gagner une légitimité de rassembleur et se construire une stature qui lui avait un peu fait défaut en 2016 », croit savoir un cadre de l’opposition.

Sauront-ils faire cause commune ?

Guy Nzouba-Ndama, l’ancien président de l’Assemblée nationale, reste pour l’instant plus discret. Patron du parti d’opposition le plus représenté à l’Assemblée avec dix députés (dont il ne fait pas partie), il a choisi la voie d’une opposition jugée moins radicale, en s’écartant très tôt de Jean Ping après 2016. Rallié de mauvais gré à l’ancien président de la commission de l’Union africaine il y a quatre ans, il estime à 74 ans avoir, à son tour, son mot à dire et est aujourd’hui à la tête d’une Coalition démocratique de l’opposition qui, si discrète soit-elle aujourd’hui, pourrait compter à l’avenir. « Nzouba » jouera-t-il sa carte personnelle ou celle d’un de ses lieutenants, comme l’ancien ministre Vincent Ella Menie ? L’ancien locataire du perchoir, battu aux législatives à Koulamoutou (Ogooué-Lolo) dès le premier tour, a l’habitude de se relever lorsque ses ennemis le croient définitivement K.O.

L’important pour l’opposition sera de se rassembler dans l’entre-deux-tours

« L’élection à deux tours change de toute façon la donne, analyse un politologue gabonais. Au premier, rien n’empêche de voir ABC être candidat en même temps que l’UN, les Démocrates de Guy Nzouba-Ndama, voire l’Union et solidarité de Jean de Dieu Moukagni-Iwangou et d’autres ». « L’important pour l’opposition, conclut-il, sera de se rassembler dans l’entre-deux-tours et de faire front pour éviter de voir l’épisode de 2016 se répéter ».

Mais sauront-ils faire cause commune ? « L’anti-PDG devrait faire le reste, même si cela dépendra du candidat du pouvoir en lice. Si c’est Ali Bongo Ondimba ou un autre Bongo, l’opposition n’aura aucun mal à s’entendre, pronostique un militant de la société civile. En revanche, si c’est un successeur en dehors de la famille, ce sera plus difficile ».

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