Histoire

Dans les Chagos, l’histoire d’une déportation inhumaine au profit d’une base américaine

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Un groupe de Chagossiens lors d’une messe célébrée par le pape François, à Port-Louis, à Maurice, en septembre 2019

Un groupe de Chagossiens lors d'une messe célébrée par le pape François, à Port-Louis, à Maurice, en septembre 2019 © DAI KUROKAWA/EPA/MAXPPP

Prix du roman métis des lecteurs, « Rivage de la colère », de Caroline Laurent, raconte la tragédie bouleversante des Chagossiens, déportés de leur archipel par les Britanniques pour le compte des Américains.

À la lecture de Rivage de la colère, de Caroline Laurent, vous allez pleurer. Et vous allez même pleurer deux fois : d’abord en découvrant l’histoire tragique de Marie-Pierre Ladouceur et de sa famille, ensuite en réfléchissant aux vérités qu’elle contient. Car cette fresque familiale sur deux générations, prix du roman métis des lecteurs, et qui paraîtra chez Pocket en janvier, raconte avant tout la scandaleuse déportation des Chagossiens, expulsés de leur archipel de l’Océan indien afin que l’armée américaine puisse installer sur le paradis où ils vivaient le tarmac noir et les engins de mort d’une base militaire.

D’abord éditrice, Caroline Laurent est devenu autrice en écrivant Et soudain, la liberté en collaboration avec Evelyne Pisier, écrivaine, militante féministe et politologue française. Contrairement à la vaste majorité des gens, cette Franco-mauricienne connaît l’histoire des Chagos depuis longtemps. C’est sa mère – à qui le livre est dédié ainsi qu’à « tous les Chagossiens en exil »– qui la lui a racontée.

« Au début des années 1960, mon grand-père a été nommé aux Seychelles, explique l’autrice. Pour s’y rendre, ma famille a fait escale aux Chagos, où elle a été reçue par l’administration coloniale. Ma mère y a vécu un moment et elle m’a dit l’histoire de l’archipel avec son émotion d’adolescente de l’époque, avec la colère et la révolte suscitées par une déportation ignoble. C’était pour elle la perte du paradis originel, un possible de l’harmonie terrestre transformé en enfer sur terre. »

Colonisation française et britannique

La mort d’Evelyne Pisier, en 2017, alors que les deux femmes écrivent ensemble, est le déclencheur qui permet à Caroline Laurent de se lancer dans l’écriture sur ce sujet douloureux. « Evelyne m’a d’une certaine manière autorisé à écrire, à explorer la question du rapport entre opprimé et oppresseur, dit-elle. Cela a réveillé en moi cette fibre, et j’ai pensé, c’est maintenant que je dois raconter cette histoire, il faut que ma mère puisse tenir ce livre entre ses mains. » Des souvenirs maternels à la Cour internationale de justice de la Haye, Caroline Laurent a plongé dans les eaux troubles d’un fait colonial qui continue d’étendre son emprise sur le présent.

« Rivage de la colère » de Caroline Laurent, aux éditions Les Escales (434 pages, 19,90 euros) et chez Pocket à partir du 7 janvier 2021 (7,95 €)

« Rivage de la colère » de Caroline Laurent, aux éditions Les Escales (434 pages, 19,90 euros) et chez Pocket à partir du 7 janvier 2021 (7,95 €) © Editions Pocket

Les Chagos, c’est un peu plus de 50 îles de l’Océan indien, une superficie totale de 54 400 km², 60 km² de terres émergées – dont 40 km² pour la seule île de Diego Garcia, où se déroule une partie de Rivage de la colère. La première revendication étrangère sur l’archipel vient de la France qui, en 1744, s’octroie l’île de Peros Banhos. Quarante ans plus tard, en 1784, les Chagos commencent à être occupés de manière permanente. Essentiellement par un planteur spécialisé dans la noix de coco, Pierre Marie le Normand, qui s’y installe avec des esclaves originaires de Madagascar et du Mozambique.

Même si les Britanniques revendiquent de manière éphémère Diego Garcia, en 1786, ce planteur est rejoint par plusieurs producteurs de coprah et d’huile de coco, français eux aussi, qui débarquent avec leurs propres esclaves. En 1814, à l’issue des guerres napoléoniennes, le traité de Paris impose la souveraineté britannique à l’ensemble de l’archipel. En 1826, la population des Chagos, c’est 375 esclaves, 42 lépreux, 22 « libres de couleur » et 9 blancs. À l’heure de l’abolition de l’esclavage, les anciens asservis continuent de travailler dans les usines de coco, principale richesse de ces îles.

Base navale et déportation

C’est dans le courant des années 1960, période à laquelle se situe le roman, que les Américains s’intéressent aux Chagos. Évidemment pas pour leur huile de coco, mais pour la position stratégique qu’occupe l’archipel au milieu de l’Océan indien. À l’époque, le chapelet d’île dépend de la colonie britannique de Maurice. En 1965, soit trois ans avant l’indépendance de Maurice (12 mars 1968), l’archipel en est détaché pour devenir un « territoire britannique d’outre mer ».

Les derniers récalcitrants seront déportés par cargo vers Maurice et les Seychelles

Caroline Laurent raconte l’épisode avec une précision d’historienne. « En sortant de son entretien avec [le Premier ministre britannique] Harold Wilson, le futur dirigeant Ramgoolam devait retenir une seule chose : l’indépendance de Maurice était conditionnée au « détachement » de l’archipel des Chagos. Suivait un document daté du 8 septembre 1965, qui officialisait la création du British Indian Ocean Territory (BIOT), réunissant les Chagos et quelques autres îles dépendant des Seychelles : Aldabra, Farquhar et Desroches. Les Chagos, était-il indiqué, bénéficieraient d’un traitement spécial. L’archipel resterait dans l’escarcelle britannique quelle que soit l’issue du référendum sur l’indépendance. Un autre document, signé du 30 décembre 1966, révélait un accord secret entre le Royaume-Uni et les États-Unis. Diego Garcia serait loué aux Américains pour une période de cinquante ans, avec possible reconduction du bail durant vingt ans. Un projet de base navale était à l’étude. »

Sur une territoire aussi petit, une base militaire américaine ne peut souffrir la présence d’être humains autres que les soldats de l’US Army. Aussi les États-Unis exigent-ils que leurs alliés britanniques les débarrassent des habitants des Chagos enfin d’en obtenir le « contrôle exclusif ». Les méthodes employées par le Royaume-Uni sont d’abord vicieuses : interdiction de retour après un voyage à l’étranger, diminution drastique des approvisionnements en nourriture et en médicaments…

Elles deviennent proprement odieuses quand il s’agit de « convaincre » les derniers récalcitrants : ils sont purement et simplement déportés par cargo vers Maurice et les Seychelles. En échange de sa coopération et de son silence, le gouvernement mauricien reçoit trois millions de livres.

Histoire d’amour

Cette horreur, cette tragédie, Caroline Laurent la raconte à hauteur d’homme et, surtout, de femme. Rivage de la colère, c’est d’abord une histoire d’amour entre Marie-Pierre Ladouceur, Chagossienne, et Gabriel Neymorin, nouveau secrétaire de l’administrateur colonial Marcel Mollinart. Autour d’eux gravitent une foule de personnages bigarrés et attachants. Entre la bourgeoisie mauricienne que représente la famille Neymorin et le peuple chagossien que représente la famille Ladouceur, il y a bien entendu un océan de différences. Amour impossible ? Gabriel succombe aux charmes de Marie-Pierre, et à ce qu’elle représente : la vie.

Je suis allé à la rencontre des Chagossiens, je me suis rapproché de leur leader, Olivier Bancoult »

Pour écrire juste, Caroline Laurent s’est bien entendu documentée. « Je suis allé à la rencontre des Chagossiens et je me suis rapproché de leur leader, Olivier Bancoult. La rencontre a débouché sur un lien amical, ce qui m’a permis d’avoir accès à une mine d’or, les procès verbaux où les habitants déportés reviennent sur leur vie avant et après l’exil, ce moment où ils ont tout perdu. Je les ai aussi rencontrés directement pour recueillir leur parole. J’avais aussi la chance de connaître un peu l’esprit créole…»

L’autrice Caroline Laurent à l’hôtel Vernet, à Paris, le 6 novembre 2020

L'autrice Caroline Laurent à l'hôtel Vernet, à Paris, le 6 novembre 2020 © Mathieu GENON/Opale via Leemage

Pendant un moment, pourtant, la romancière a hésité sur la forme qu’elle pouvait donner à son récit. « Comment mêler mon témoignage réel aux souvenirs de ma mère, à ce que j’ai lu ici et là, à ce que m’apprennent les photos de l’époque ? Le passage du réel à la fiction me semble aussi nécessaire que problématique. Faire un roman, un pur roman, me mettre au service exclusif de la narration, et tricher parfois avec les faits et la chronologie. Je me résigne, consciente également que je ne ferai pas l’économie d’un voyage à Maurice. »

Mépris des grandes puissances

Ce voyage sera l’occasion de découvrir des documents, des images. L’une d’elles, en particulier, résume à elle seule le mépris des grandes puissances à l’endroit des Chagossiens. Alors que les soldats installés sur les îles ne prennent pas le temps d’entretenir les sépultures des anciens habitants, ils enterrent leurs chiens avec des égards surprenants et gardent leurs tombes bien propres et nettes.

Les Chagossiens sont alors moins bien traités que les chiens britanniques »

Cette image fait puissamment écho à un événement qui a eu lieu lors de la déportation : les chiens des Chagossiens furent impitoyablement gazés par les soldats britanniques. Dans la missive « Lavez l’injustice faite aux Chagossiens », écrite à l’attention du président Barack Obama et restée lettre morte, le prix Nobel de littérature franco-mauricien Jean-Marie Gustave Le Clézio écrivait déjà : « Ces malheureux durent abandonner leurs maisons et leurs biens dans des conditions dramatiques. À ceux qui refusaient d’obéir, les miliciens répondaient par la menace : « Partez, ou vous mourrez de faim. » On raconte que, lors du dernier voyage, faute de place sur le navire, certains durent abandonner leur chien sur le rivage. »

Pour Caroline Laurent, « cette image cristallise la violence de la situation : les Chagossiens sont moins bien traités que les chiens britanniques. Mais c’est aussi une réalité atroce, les exilés continuent encore de parler du gazage de leurs chiens aujourd’hui. Ce n’est pas un épisode anecdotique, on a véritablement nié l’humanité de ces gens ! »

Victoires symboliques

Roman en cinq actes où la mort rôde en embuscade, toujours présente, toujours prête à frapper comme ce marteau qui fracasse le crâne d’un bœuf dès les premières pages, Rivage de la colère emprunte tous les codes de la tragédie classique. « C’est la forme qui m’a libérée au niveau de l’écriture, reconnaît Caroline Laurent. J’ai travaillé avec ces codes – les cinq actes, le prologue d’exposition, l’élément perturbateur, l’idée d’être coincé entre deux loyautés, la notion de destin inéluctable… – afin de structurer cette histoire et de pouvoir la faire vivre à hauteur d’homme et de femme. »

Les habitants en exil placent leurs espoirs dans la CPI ou la Cour européenne des droits de l’homme

Les tragédies finissent mal, celle-ci n’échappe pas à la règle. Les Chagossiens ont remporté quelques victoires symboliques : en février 2019, la Cour internationale de Justice estime dans un avis consultatif (le terme est important) que le Royaume-Uni a illicitement séparé l’archipel des îles Chagos de l’île Maurice après son indépendance en 1968. Quelques mois plus tard, le 22 mai 2019, l’assemblée générale des Nations unies adopte une résolution « non contraignante » commandant à la Grande-Bretagne de restituer l’archipel des Chagos à la République mauricienne dans les six mois. La nouvelle carte des Nations unies mentionne l’archipel comme territoire mauricien.

Des symboles non suivis d’effet. C’est à peu près tout ce que les Chagossiens, contraint de s’adosser à la nation mauricienne plus par pragmatisme que par choix, ont aujourd’hui obtenu. Pourtant, comme Joséphin, l’enfant de Marie-Pierre Ladouceur et Gabriel Neymorin dans le roman, ils continuent de se battre, plaçant leurs espoirs dans la Cour pénale internationale, la Cour européenne des droits de l’homme et, peut-être, une médiatique opération commando qui les emmèneraient défier directement les occupants américains et britanniques.

Malgré les larmes, la douleur, le deuil, l’espoir ne s’éteint pas tant qu’il demeure des hommes et des femmes pour se souvenir et raconter. « La justice ne vient pas des lois ni des États, pense Joséphin Diego Neymorin. Elle vient seulement des hommes, parfois. »

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