Politique

Printemps arabes – Agnès Levallois : « On ne pourra plus endiguer les revendications des peuples »

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Mis à jour le 14 décembre 2020 à 16h54
Manifestation, à Tunis, devant l’Assemblée constitutionnelle, le 22 novembre 2011.

Manifestation, à Tunis, devant l'Assemblée constitutionnelle, le 22 novembre 2011. © Zoubeir Souissi/REUTERS

Près de 10 ans après les soulèvements populaires dans le monde arabe, l’heure est davantage aux désillusions qu’au changement. Mais selon la politologue, les populations n’ont pas dit leur dernier mot.

Le Proche et le Moyen-Orient n’ont pas de secrets pour la journaliste et politologue Agnès Levallois qui a fait de l’observation et de l’analyse de ces territoires son cœur de métier. Cette arabophone a fait ses premiers pas dans le sillage de la défense nationale et collaboré notamment au Monde de l’économie avant de prendre la direction de l’information de MCD (Monte-Carlo Doualiya), filiale de RFI, et d’être ensuite directrice adjointe de France 24.

Aujourd’hui vice-présidente de l’iReMMO (Institut de Recherche et d’études Méditerranée Moyen-Orient), chargée de cours à Sciences-Po et co-pilote de l’Observatoire sur le monde arabo-musulman et du Sahel depuis mars 2016, elle décrypte pour Jeune Afrique la dynamique des soulèvements initiés en 2011 dans les pays arabes. Aux désenchantés, elle rappelle qu’il faut donner du temps au temps.

Jeune Afrique : Quel regard portez-vous sur ces soulèvements sporadiques qui agitent depuis 10 ans les pays arabes les uns après les autres ?

 Agnès Levallois : Ils appartiennent plus au social qu’au politique. Ce sont des mouvements révélateurs des dynamismes de sociétés qui se mobilisent contre des systèmes autoritaires complètement sclérosés et qui ont conduit les pays à la faillite.

Issy les Moulineaux: France 24, 1er anniversaire de la chaine

Issy les Moulineaux: France 24, 1er anniversaire de la chaine © La politologue Agnès Levallois, dans son bureau à France 24 (dont elle était directrice adjointe en charge des programmes en arabe), en décembre 2007.

J’insiste sur la dimension sociale de ces mouvements puisque par nature le système autoritaire dans lequel se sont développés ces soulèvements n’a pas permis l’émergence d’oppositions politiques pendant des années, à des degrés divers selon les pays.

Les critiques avancent justement l’absence d’opposition viable…

Aborder ainsi la question est biaisé puisque ces systèmes, mis en place au lendemain des indépendances, ne permettaient pas l’émergence d’opposition, ou alors cette dernière était combattue très rapidement pour éviter qu’elle puisse représenter une alternative.

Pour qu’un nouveau système émerge, il faut beaucoup de temps

Pour qu’un nouveau système émerge, il faut beaucoup de temps, celui nécessaire aux oppositions pour se structurer alors qu’elles sont face à des régimes qui ne veulent pas lâcher ce qu’ils ont construit.

Là encore il faut distinguer entre les pays et les régimes, entre ceux qui reposent sur une légitimité traditionnelle souvent monarchique comme les États du Golfe et le Maroc, et les régimes « républicains » qui ont des structures politiques très largement dominées par les militaires ou les sécuritaires comme l’Égypte ou la Tunisie, où l’État subsiste après la disparition du régime politique. Puis les régimes, qualifiés autrefois de révolutionnaires, comme la Libye et le Yémen, où régime et État se sont effondrés, ainsi que la Syrie où l’État a collapsé mais le régime continue de se maintenir en étant porté par des puissances étrangères.

Des situations bien différentes engendrent les mêmes revendications ?

Aussi bien pour les premiers mouvements de 2011, qu’avec la réplique de 2019 en Algérie, au Soudan, en Irak et au Liban, il y a les mêmes revendications de citoyenneté, même si les contextes sont différents.

Finalement, tous ces mouvements ne font que remettre en question un État incapable d’apporter la moindre sécurité à sa population. D’autant que ces systèmes reposent en partie sur le communautarisme lequel entretient le clientélisme. Je parlerais plus de clientélisme que de corruption car le clientélisme par sa nature même engendre un système de corruption. Pour faire plaisir aux siens, on redistribue, aux siens ou à sa communauté ou à son propre groupe au détriment de l’État.

D’où l’émergence de cette volonté de citoyenneté plus particulièrement marquée en Irak et au Liban puisque la nature même du système politique, avec la répartition des fonctions suivant les appartenances professionnelles et communautaires, empêchent le fonctionnement de l’État. Cette question de l’État et de son incapacité à jouer son rôle est au centre de ces mouvements, que ce soit en 2011 ou 2019.

Quels sont les acquis de ces révolutions ?

Personne, aucune force extérieure, ne pourra remettre en question le changement dans la conscience des populations qui ont réussi à se mobiliser pour demander que leurs droits soient reconnus. Même si dix ans après, il y a un sentiment de retour en arrière très net, en particulier en Égypte, et qu’on peut se laisser aller à penser que tout cela a été inutile, il y a eu une prise de conscience de la part de ces sociétés.

Le Liban sombre en enchaînant les calamités alors que sa classe politique demeure imperturbable

Mais ce sont des processus qui prennent du temps en raison de l’autoritarisme qui a prévalu dans la région tout comme le système de clientélisme qui a été mis, depuis longtemps, en place dans tous ces pays. La meilleure illustration est le Liban qui sombre en enchaînant les calamités alors que sa classe politique demeure imperturbable.

Que reste-t-il de l’élan de 2011 ?

Avec les réseaux sociaux, nous avons l’impression que tout va aussi vite que la circulation de l’information. Mais le temps politique est beaucoup plus long, rien ne se fait du jour au lendemain. Même si cela peut paraître utopique, je voudrais retenir cette dynamique des mouvements des sociétés.

Evidemment, il peut y avoir un effet de lassitude, de désespoir, le sentiment que la situation économique s’est dégradée. Un état d’esprit qui peut conduire à ce que ces sociétés baissent les bras avec la sensation que tout est trop compliqué.

Quelles sont les perspectives ?

Un certain nombre de pays de la région ne veulent en aucun cas de ces changements et ont mis en branle une contre-révolution, en particulier les pays du Golfe qui ont des moyens financiers importants. Si ces mouvements de contestation aboutissaient à des changements profonds, cela pourrait mettre en danger, à terme, leurs propres systèmes politiques.

À l’instar de l’Arabie saoudite, ces États ont mis en œuvre tous les moyens à leur disposition pour faire capoter ces mouvements. Mais les peuples ont appris à s’exprimer : la vanne est ouverte, on ne pourra pas endiguer les revendications qui vont s’imposer d’elles mêmes. Mais cela va prendre du temps.

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