Politique

Algérie : Houda Feraoun, du classement Forbes à la prison d’El Harrach

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Mis à jour le 16 décembre 2020 à 15h43
Houda Feraoun, l’ex-ministre de la Poste, à Alger en octobre 2017.

Houda Feraoun, l'ex-ministre de la Poste, à Alger en octobre 2017. © Anis-APP/Andia.fr

Placée en détention préventive le 8 décembre, celle qui fut la plus jeune ministre des gouvernements successifs de l’ex-président Bouteflika est accusée d’avoir favorisé les frères Kouninef.

Avec sa coupe à la garçonne et son air juvénile, Imane Houda Feraoun a longtemps incarné une « caution jeune » dans le gouvernement de l’ex-Premier ministre Ahmed Ouyahia. Lorsqu’elle est nommée en 2015 ministre de la Poste et des Technologies de l’information et de la communication, cette physicienne de formation, alors âgée de 36 ans, est censée donner un coup de jeune et féminiser l’équipe gouvernementale.

Une ascension qui promettait d’être fulgurante : à peine installée dans ses fonctions, la ministre benjamine qui a rejoint le FLN en 2010, se hisse à la neuvième place des femmes arabes membres de gouvernement les plus puissantes par le magazine Forbes. Cinq ans plus tard, alors qu’elle est placée sous mandat de dépôt le 8 décembre, sa chute est vertigineuse.

Vague d’arrestations

Elle se savait en sursis depuis la vague d’arrestations qui a touché plusieurs de ses ex-collègues ministres. Dès qu’elle a appris le 3 janvier 2020 son éviction du gouvernement d’Abdelaziz Djerad, Houda Feraoun comprend que ses jours de liberté sont désormais comptés. « Elle paraissait très tendue en vidant son bureau de ses affaires personnelles, c’est un signe qui ne trompe pas », raconte un cadre de son ministère.

Trois jours plus tard, elle est entendue par la brigade de gendarmerie de Bab El Djedid dans le cadre des avantages accordés aux Kouninef, fratrie de puissants oligarques en prison. Lorsqu’elle procède le lendemain à la passation de consignes avec son successeur, elle est déjà sous le coup d’une interdiction de quitter le territoire national.

Du côté de l’opinion publique, sa jeunesse ne la protège pas des attaques

Elle conservera tout de même tous les privilèges afférents à cette haute fonction comme le logement et le chauffeur. Du côté de l’opinion publique, sa jeunesse ne la protège pas des attaques, notamment sur le faible débit de connexion internet et les fréquentes coupures à des moments politiques sensibles, notamment pendant les marches du vendredi du Hirak.

L’affaire reste en berne jusqu’au 20 mars 2020, date de l’enclenchement de la procédure judiciaire par la Cour suprême. Le domicile de Houda Feraoun de la résidence d’État Moretti est perquisitionné le 16 avril.

Poursuivie pour « infraction aux dispositions législatives et réglementaire, par l’octroi d’indus avantages à autrui lors de la passation des marchés publics, dilapidation de denier publics et abus de fonction », l’ancienne ministre est au cœur de la tourmente en raison de sa gestion opaque de plusieurs budgets et marchés, dans le secteur très sensible des télécommunications.

Descente aux enfers

Sa descente aux enfers commence le 24 avril 2019, date de l’arrestation des trois frères de la famille milliardaire proche du clan Bouteflika. Son nom est cité à plusieurs reprises, dès l’entame de l’instruction autour des privilèges dont ils ont bénéficié indument dans le secteur des télécoms. Mais son maintien le 11 mars 2019 dans l’Exécutif de l’ancien Premier ministre Noureddine Bedoui lui laisse l’espoir de s’extirper des mailles de la justice.

Alors que ce gouvernement était formé, après le départ de l’impopulaire Ahmed Ouyahia, dans le sillage des promesses de changement du pouvoir pour tenter de mettre fin à la contestation populaire en cours depuis le 22 février, Houda Feraoun garde son poste.

L’ex-ministre de la Poste Houda Feraoun, le 16 novembre 2016.

L’ex-ministre de la Poste Houda Feraoun, le 16 novembre 2016. © CHINE NOUVELLE/SIPA

Une fois son dossier transféré de la Cour suprême au pôle financier du tribunal de Sidi M’Hamed, le juge d’instruction s’intéresse particulièrement au contrat conclu entre Algérie Télécom et Mobilink, l’une des filiales du groupe des Kouninef, pour l’installation de 20 000 cabines téléphoniques. Selon l’acte d’accusation, ledit contrat a causé à Algérie Télécom un préjudice évalué à trois milliards de dinars (près de 19 millions d’euros).

L’ex-ministre serait impliquée dans le blocage des entreprises ayant remporté le projet d’extension de la fibre optique dans les zones frontalières

L’ex-ministre serait également impliquée dans le blocage des entreprises ayant remporté le projet d’extension de la fibre optique dans les zones frontalières, pour favoriser la société des Kouninef.

L’homme d’affaires Ali Haddad et les frères Kouninef ont également obtenu un marché d’installation de relais de renforcement de réseau de Mobilis à travers tout le pays en dépit de l’avis défavorable émis en 2018 par la commission d’évaluation des marchés de l’opérateur public, estimant que les entreprises des deux oligarques n’avaient aucune expérience convaincante dans le secteur.

La jeune ministre qui, selon son entourage, n’a fait qu’appliquer les directives des Bouteflika, risque 15 ans de prison.

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