Politique

RDC – Julien Paluku (FCC) : « Il est plus que temps pour le Premier ministre de démissionner »

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Mis à jour le 14 décembre 2020 à 12:45

Julien Paluku gouverneur © Ley Uwera pour JA © Julien Paluku gouverneur © Ley Uwera pour JA

Le Premier ministre Sylvestre Ilunga Ilukamba, à qui Félix Tshisekedi a demandé de démissionner, refuse de quitter son poste. Julien Paluku Kahongyha, ministre de l’Industrie et membre du FCC de Joseph Kabila, l’appelle à prendre les devants pour éviter le « ridicule » d’une motion de censure.

Il est le premier membre du gouvernement à prendre publiquement la parole pour exiger la démission du Premier ministre et de son gouvernement. Alors que Félix Tshisekedi s’apprête à s’adresser au Parlement réuni en Congrès, ce lundi 14 décembre, Julien Paluku Kahongyha, ministre de l’Industrie, enjoint au chef du gouvernement de tirer les conséquences de la destitution de Jeanine Mabumba de son poste de présidente de l’Assemblée nationale, qui entérine selon lui un renversement de majorité au sein d’un Parlement jusque-là tenu par les partisans de l’ancien président Joseph Kabila.

Il demande à Sylvestre Ilunga Ilukamba de prendre les devants, considérant que la nomination d’un informateur chargé d’identifier une nouvelle majorité au sein de l’Assemblée débouchera immanquablement sur une motion de censure de son gouvernement. « Le Premier ministre sera appelé devant les députés pour se défendre, mais il tombera. Et ce sera ridicule », estime le ministre.

Dans l’entretien exclusif qu’il a accordé à Jeune Afrique, ce natif de Rutshuru, ancien administrateur du territoire de Lubero et ex-maire de Butembo et Béni, dans la province du Nord-Kivu qu’il a dirigé entre 2007 et 2019, critique également l’actuelle équipe dirigeante du Front commun pour le Congo (FCC), dont est membre son parti, le Bloc uni pour la renaissance et l’émergence du Congo.

Jeune Afrique : Comment expliquez-vous que de nombreux députés du FCC aient voté en faveur de la destitution de Jeanine Mabunda et de ses vice-présidents ?

Julien Paluku Kahongyha : C’est une nouvelle dynamique qui s’est créée au sein de l’Assemblée nationale à la suite de tout ce qui s’est passé. Les députés ont estimé qu’il était temps de faire partir le bureau de l’Assemblée nationale. Il y a des raisons internes et externes au FCC.

Parmi les raisons internes, d’après ce que nous savons, il y aurait eu des problèmes entre les élus et le bureau. En outre, les députés qui ont voté pour la destitution ont estimé qu’il y avait une dynamique qui se développait autour du président de la République, qui veut créer une nouvelle union pour gérer le pays. Enfin, je pense que l’une des raisons qui ont poussé de nombreux députés à voter en faveur de la destitution du bureau a été la menace de la dissolution de l’Assemblée nationale brandie par le président de la République.

Le Premier ministre congolais, Sylvestre Ilunga Ilunkamba, lors du conseil des ministres du 29 novembre 2019.

Le Premier ministre congolais, Sylvestre Ilunga Ilunkamba, lors du conseil des ministres du 29 novembre 2019. © DR / Primature RDC

Ce vote signifie-t-il que la majorité dont bénéficiait le FCC au sein de l’Assemblée n’existe plus ?  

Non, la majorité reste telle qu’elle est. Je suis moi-même député national. Au début de la législature, nous avons tous signé un document stipulant que nous appartenions soit à la majorité, soit à l’opposition. Les députés de la majorité qui se retrouvent aux côtés du président de la République sont toujours au sein de cette majorité. En revanche, je dirais que les députés de Ensemble [de Moïse Katumbi] ou du Mouvement de libération du Congo [MLC, de Jean-Pierre Bemba] ont rejoint la majorité, alors qu’ils avaient déclaré appartenir à l’opposition.

Le Premier ministre Sylvestre Ilunga Ilukamba doit-il dès lors démissionner ?

C’est la conséquence logique de la destitution du bureau de l’Assemblée nationale. Mais même avant cela, lorsque le président de la République a annoncé qu’il nommerait un informateur et qu’il mettrait en place un nouveau gouvernement, la première conséquence à tirer était que le Premier ministre remette sa démission. Pour moi, il est plus que temps pour le Premier ministre de déposer cette démission.

Le Premier ministre a refusé, pour le moment, de le faire. D’après nos informations, il a demandé à Félix Tshisekedi de demander à Joseph Kabila de lui demander, à lui, de démissionner…

Je n’ai pas ces informations. Moi, tout ce que je demande à mon chef de gouvernement, c’est de présenter sa démission. Dans le cas contraire, que va-t-il se passer ? La majorité qui s’est dégagée à l’Assemblée nationale va introduire une motion de censure contre le gouvernement. Le Premier ministre sera appelé devant les députés pour se défendre, mais il tombera. Et ce sera ridicule.

S’il y a une motion de censure contre le gouvernement, moi, Paluku, je serai le premier à présenter ma démission. Je ne peux pas accepter de me faire ridiculiser. Je suis chef de parti, je suis à la tête d’un regroupement politique. J’ai été élu avec 50 000 voix dans mon territoire de Lubero… Je n’ai pas peur et je ne suis pas en quête d’un emploi.

Félix Tshisekedi a dressé le constat de l’échec de la coalition. Considérez-vous avoir votre part de responsabilité dans celui-ci ?

Je ne pense pas qu’il y a eu échec, mais plutôt des acteurs qui n’ont pas bien joué leur rôle, aussi bien au sein du FCC que du Cach [Cap pour le changement, de Tshisekedi].

Certains ont voulu considérer le président de la République comme un partenaire avec qui on peut traiter d’égal à égal. Au sein du FCC, certains ont voulu croire qu’il y avait deux responsables à la tête de l’État, et ont oublié qui a l’imperium – Félix Tshisekedi – et qui ne l’a plus – Joseph Kabila.

Je suis FCC. Mon autorité morale, c’est Joseph Kabila. Mais lorsque nous avons été nommés, il nous a été rappelé que, désormais, le président de la République s’appelle Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo. C’est sous son autorité que nous devions travailler.

Nous devons laisser le président Joseph Kabila, après 18 ans au pouvoir, profiter calmement de sa retraite et ne pas le mêler aux affaires du pays. Nous devons laisser le président de la République faire son travail, nous instruire sur ce que nous devons faire en tant que ministres pour répondre aux besoins de la population.

Emmanuel Ramazani Shadary, en 2018, lorsqu’il était ministre de l’Intérieur et de la Sécurité.

Emmanuel Ramazani Shadary, en 2018, lorsqu’il était ministre de l’Intérieur et de la Sécurité. © Ministère congolais de l’Intérieur et de la Sécurité

Depuis l’échec d’Emmanuel Ramazani Shadary à la présidentielle, il y aurait dû y avoir des réformes au sein du FCC

Joignez-vous votre voix à celles qui, au sein du FCC, réclament que les décisions soient moins centralisées ?

Oui. Les réformes ont été réclamées depuis longtemps au sein du FCC. Depuis l’échec d’Emmanuel Ramazani Shadary à la présidentielle, il y aurait dû y avoir des réformes. Lui-même aurait dû se mettre en retrait de la scène politique. Après son échec, Joseph Kabila aurait dû nommer une nouvelle équipe.

C’est ce que nous, qui sommes la jeunesse du FCC, réclamons : il faut que nous prenions les choses en main pour permettre un dialogue avec les partenaires du Cach dans le respect mutuel. Éviter les attitudes arrogantes. La preuve que cela ne fonctionne pas, c’est que nous avons perdu le bureau de l’Assemblée nationale.

Les acteurs qui étaient chargés des discussions avec le président de la République doivent changer, pour que Félix Tshisekedi ait en face de lui des gens respectueux, capables de comprendre que c’est lui l’autorité suprême, mais qui peuvent aussi obtenir de lui un certain nombre d’éléments qui tiennent compte du poids politique du FCC.

Faut-il renouveler la direction du FCC ?

C’est une option. Je ne le cache pas, et, à partir de maintenant, je le dirai dans tous les forums auxquels je vais assister : il faut que Joseph Kabila renouvelle les dirigeants au sein du FCC, mais aussi au sein de son propre parti, le PPRD [Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie].

Comptez-vous rejoindre l’union sacrée que Félix Tshisekedi veut former autour de lui ?

D’abord, je tiens à souligner que nous, qui avons été nommés ministres, l’avons été parce que Tshisekedi l’a accepté. Plusieurs noms lui ont été proposés, mais il a choisi des gens qu’il estimait pouvoir le servir. Je le dis haut et fort : nous, qui avons accepté de travailler avec le président Félix Tshisekedi, nous sommes dans son union sacrée depuis le 26 août 2019. Aujourd’hui, deux ans après, les autres comprennent qu’il faut rejoindre la vision du président de la République.

Qu’attendez-vous de Joseph Kabila, désormais ?

Je crois que le président honoraire Joseph Kabila, avec toutes les valeurs qu’on lui reconnaît, devra continuer à parler avec son frère Félix Tshisekedi. Ils nous ont fait entrer dans l’histoire par l’alternance de janvier 2019. Qu’il s’agisse de Joseph Kabila ou de Félix Tshisekedi, ils ont tous deux intérêt à recoller les morceaux, à écarter les extrémistes. Cet acquis démocratique doit continuer à être un modèle en Afrique centrale et, au-delà, dans toute l’Afrique.