Politique

Hassen Chalghoumi, l’imam franco-tunisien qui ne sait pas parler aux musulmans

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Mis à jour le 14 décembre 2020 à 17h36
Hassen Chalghoumi, l’imam de Drancy.

Hassen Chalghoumi, l'imam de Drancy. © JOEL SAGET / AFP PHOTO

En France, dès qu’il s’agit d’islam, l’’imam de Drancy n’est jamais loin. Pourtant, il ne fait pas l’unanimité auprès de ses coreligionnaires et n’a pas voix au chapitre dans les pays et les cercles musulmans.

« Ma famille et mes enfants vivent à l’étranger », confie Hassen Chalghoumi à un confrère de Paris Match, convaincu d’être menacé par des ultras islamistes. Malgré cela, lors de ses déplacements à Tunis l’imam apprécie d’être accueilli, au vu et au su de tous, dans le salon d’honneur de l’aéroport. Sans que l’on sache à quoi est dû cet égard, ni quelle est la fonction réelle de ce chantre de l’islam modéré en France.

Officiellement, l’auto-proclamé imam de la mosquée de Drancy est, à 48 ans, fondateur de la Conférence nationale des imams : un statut qui, de toute évidence, ne le prémunit pas de la réputation de personnage énigmatique et sulfureux.

Aucun bagage culturel

L’islamologue franco-algérien Ghaleb Bencheikh résume toute l’ambiguïté de Chalghoumi : « Il faut savoir faire la part des choses entre un homme qui dénonce, à juste raison, l’antisémitisme, le terrorisme et la radicalité islamiste – il n’est pas le seul à le dire et à le faire savoir –, et le fait de s’ériger comme le (quasi) unique porte-parole des musulmans de France ». Et c’est précisément là où le bât blesse, l’imam ayant, selon ses pairs, un effet repoussoir sur les jeunes musulmans, qui ont du mal à comprendre ce qu’il dit.

L’imam est le maître des phrases inachevées et des raisonnements inaboutis

Alors que Chalghoumi, s’il pratiquait régulièrement les prêches, devrait être familier des grandes envolées verbales ou des petits mots bien sentis, il est dans les faits le maître des phrases inachevées, des raisonnements inaboutis et des idées qui restent en suspens.

« Il n’a aucun bagage culturel. Par exemple, il est incapable de répondre à des questions simples sur Averroès », s’insurge un jeune tunisien qui refuse de suivre son enseignement et trouve « offensant que cet homme représente l’islam de France ».

Même réaction côté tunisien où l’enfant du pays intrigue. Fils de vétérinaire, il est le seul d’une fratrie de quatre enfants à avoir suivi l’enseignement d’une école coranique. Ce sera la première étape d’un parcours qui le conduira en Syrie, en Algérie, en Turquie, en Inde et au Pakistan, dans une sorte de quête spirituelle dont il reviendra avec le titre d’imam.

Pourtant, il prêche rarement et quand il le fait, c’est surtout en dehors de sa « paroisse » : « On l’a plus vu à Bobigny qu’à Drancy », se souvient un pratiquant. « Ses difficultés à s’exprimer, qui sont sa marque de fabrique, viennent peut-être du fait qu’il a suivi un enseignement religieux dans des langues qu’il ne maîtrise pas », supputent certains de ses détracteurs à Tunis.

Homme de réseaux

Ils se sont néanmoins habitués à sa haute silhouette qui accompagne, depuis 2011, les déplacements officiels en Tunisie de personnalités françaises, mais qui effectue aussi des visites plus discrètes dans les cercles de pouvoir : il figure ainsi parmi les visiteurs du soir de la résidence de France à Tunis. « Il était présent en juillet 2019 à un dîner restreint à la résidence de France, où il était question de politique avec Nabil Karoui (président de Qalb Tounes) », se souvient le député français M’jid El Guerrab.

« Chalghoumi, que l’on dénigre volontiers, a pourtant du génie : il sait s’insérer dans les cercles les plus fermés sans que nul ne s’en étonne », remarque un familier des milieux diplomatiques. De fait, en Tunisie, l’imam est perçu comme un Français défendant un islam modéré, ce qui n’est pas pour déplaire au landernau politique local, plombé par l’émergence d’un terrorisme tunisien, avec près de 3000 jihadistes originaires du pays du jasmin qui ont rejoint les zones de conflits depuis 2011.

Chalghoumi élude les points qui fâchent, gomme les aspérités et renvoie l’image d’un islam aux allures de flower power

Chalghoumi élude les points qui fâchent, gomme les aspérités et renvoie l’image d’un islam aux allures de flower power, bien loin du soufisme auquel il dit aspirer. Cette faculté lui a permis de se positionner sur le dialogue inter-religieux, une niche rarement exploitée par les musulmans surtout quand il s’agit d’échanges avec le judaïsme.

Au nom d’un « islam des lumières, pas un islam de l’obscurité », Chalghoumi assure en 2006 lors d’une commémoration à Drancy que la Shoah, une « injustice sans égale ». Ce qui le propulse chantre pacifiste et monsieur bons offices entre juifs et musulmans. Sauf qu’à aucun moment il ne prend en compte le refus de normalisation avec Israël, et s’étonne même que les Tunisiens désapprouvent l’entregent qu’il déploie et ses voyages au frais d’Israël.

Chalghoumi fait le jeu du pouvoir français, mais ne se hasarde pas à s’exprimer en Tunisie sur la question inter-religieuse, d’autant que beaucoup connaissent les dessous de la légende élaborée par l’imam de Drançy. « Avec quelques rudiments qui n’en font même pas un théologien », souligne un proche de la mosquée de Paris, Chalghoumi a su mener sa barque.

Arrivé à Paris en 1996, il s’est taillé une figure d’opposant en se disant pourchassé par les sbires de Ben Ali. Néanmoins, il n’a jamais démenti ceux qui l’avaient vu au « 36 rue de Botzaris », lieu où opéraient les services tunisiens à Paris. À l’époque, il fait dans le prosélytisme à la pakistanaise, sans que nul ne s’étonne de la bonne fortune de l’imam qui a pu construire une mosquée — sans jamais dévoiler l’origine ni l’usage exact des 3,3 millions d’euros de financements qu’il a perçus pour sa réalisation.

Du prosélytisme au vivre-ensemble

Son discours évolue au début des années 2000. Celui qui assurait jusque-là que « celui qui va mourir au jihad ira au paradis » temporise et publie en 2010 « Pour l’Islam de France », avec Farid Hannache, son ex-conseiller. Véritable plaidoyer pour le vivre ensemble, l’ouvrage les médias et les milieux politiques français, au grand dam des exégètes de l’islam.

Depuis, les deux hommes ne s’entendent plus : Farid Hannache considère l’imam qui a soutenu Sarkozy à la présidentielle de 2012 comme « ce qu’il y a de pire dans l’islam : la manipulation politique ». Il fait même des révélations fracassantes, dévoilant une face inconnue de l’imam : « Chalghoumi utilise l’argent de la mosquée, l’argent de la mairie de Drancy et l’argent des juifs pour nourrir ses grandeurs. Il a été mandaté et financé par Sakhr Al-Materi, le gendre de Ben Ali, pour lancer Salam FM, une radio islamique en France. » Mais malgré cette description à charge, Chalghoumi demeure insubmersible.

En Tunisie, Chalghoumi est considéré comme « l’homme de la France »

En Tunisie, Chalghoumi est considéré comme « l’homme de la France ». L’imam est une sorte d’ambassadeur sans titre ni mission précise, mais qui possède un capital essentiel : il connaît tout le monde, et tout le monde le connaît. L’un des points d’accès à son réseau est le producteur de cinéma Tarek Ben Ammar, qu’il a rencontré par le biais de l’ex-ministre de l’Immigration Eric Besson. L’ami de Berlusconi et actionnaire de Nessma TV, chaîne de télévision tunisienne créée par Nabil Karoui, a d’ailleurs sponsorisé le dîner offert par Chalghoumi à des imams et des personnalités en vue à l’occasion de la commémoration de la Shoah en février 2013.

Pour autant, celui qui se rendait à la mosquée de Drancy en Porsche beige en 2010 n’est pas un modèle de tolérance. Constatant qu’à l’école publique, ses filles avaient des camarades de couleur, celui qui a failli être reconduit aux frontières pour extrémisme en 2004 les inscrit dans un établissement privé, arguant : « On n’est pas à Tombouctou ici ! »

Mais bien que largement rejetés par la communauté musulmane, en particulier subsaharienne et malienne, ces propos de l’imam de Drancy n’affectent en rien sa popularité auprès des médias français, qui continuent de l’inviter régulièrement. Et encore moins sa confiance en lui-même.

Pendant ce temps, l’islam de France peine toujours à désigner ses représentants auprès des autorités.

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