Politique

RDC : après la chute de Mabunda, le camp Kabila à l’heure de la remise en question

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Mis à jour le 11 décembre 2020 à 17h53
Joseph Kabila, ici en août 2018 à Kinshasa.

Joseph Kabila, ici en août 2018 à Kinshasa. © REUTERS/Kenny Katombe

Face à un Félix Tshisekedi déterminé à renverser définitivement la majorité à son avantage, la coalition de Joseph Kabila, qui n’a pas pu empêcher la destitution de Jeanine Mabunda, va-t-elle réussir à riposter ?

Cette fois-ci, les caciques du Front commun pour le Congo (FCC) avaient quasiment tous répondu présent. Néhémie Mwilanya Wilondja, coordonateur du FCC, Jaynet Kabila, sœur jumelle de l’ancien chef de l’État, l’ex-ministre Lambert Mende… Les poids lourds de la coalition de Joseph Kabila avaient décidé de monter au front, ce jeudi 10 décembre à l’Assemblée nationale, pour empêcher la destitution de l’une de leurs principales figures, la présidente de la chambre basse, Jeanine Mabunda.

Avec 484 députés présents sur 500, dont une majorité d’élus du FCC, le vote du 10 décembre devait permettre d’envoyer un message à Félix Tshisekedi (convaincu, depuis l’annonce de la rupture de la coalition qu’il formait avec Joseph Kabila, de pouvoir compter sur une nouvelle majorité).

Il n’en fut rien : 281 députés ont finalement voté en faveur du départ de Jeanine Mabunda et de son bureau, confirmant ainsi la tendance qui semblait se dessiner ces derniers jours. Un revers pour le FCC – qui a d’ailleurs rapidement concédé sa défaite – et qui, pour la première fois depuis l’arrivée au pouvoir de Tshisekedi, a perdu, lors de ce vote, sa majorité au Parlement.

Cellule de crise

L’avant-veille, dans la résidence officielle de Jeanine Mabunda, sur l’avenue des Ambassadeurs à Kinshasa, l’heure était pourtant à la mobilisation. Autour d’Emmanuel Ramazani Shadary, de Jaynet Kabila, de Néhémie Mwilanya ou encore d’Azarias Ruberwa, une véritable cellule de crise se met alors en place.

Face au risque, bien réel, de voir tomber la présidente de l’Assemblée, tous les caciques du FCC se démènent pour entrer en contact avec les députés issus de leurs rangs qui avaient signé les pétitions visant le bureau de l’Assemblée. Il s’agit de comprendre les raisons de ces défections, et de tenter de convaincre de voter contre. D’autres essaient de rapatrier à Kinshasa le maximum d’élus retenus dans leurs circonscriptions pour participer au vote et contrer les députés pétitionnaires emmenés par Jean Marc Kabund-a-Kabund, président intérimaire de Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS) .

« Je t’envoie le billet ce soir, il faut que tu sois ici demain », insiste auprès de l’un d’entre eux le député Fidèle Likinda, membre du Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie (PPRD). « Où sont les listes ? Le secrétaire permanent [Emmanuel Ramazani Shadary] en a besoin », lance de son côté la députée Geneviève Inagosi. « La mobilisation est générale », se réjouit Lambert Mende, ancien ministre de la Communication de Joseph Kabila, lui aussi sur place.

« Électrochoc »

Jeannine Mabunda, dans son bureau du Palais du Peuple, siège de l’Assemblée, à Kinshasa, RDC, le 11 mai 2019.

Jeannine Mabunda, dans son bureau du Palais du Peuple, siège de l'Assemblée, à Kinshasa, RDC, le 11 mai 2019. © Caroline Thirion

Cette débauche d’énergie n’aura donc pas été suffisante. « Quand plus de 250 députés signent ce genre de pétition, cela doit servir d’électrochoc », reconnaît un membre du PPRD, qui estime, comme d’autres, qu’il convient de « tirer des leçons de ce revers ».

Pour certains députés, l’issue du vote n’a pas été une surprise. « La désignation de Mabunda comme candidate du FCC au perchoir était déjà contestée dans sa propre famille politique et sa gouvernance ne lui laissait aucune chance », estime ainsi un élu du FCC qui a voté pour la destitution du bureau. « Elle a géré l’Assemblée nationale en traitant les députés comme des enfants, sans réaliser que ce sont des élus, et donc des responsables », poursuit un autre député, toujours membre du FCC.

Mais pour l’entourage de Jeanine Mabunda, qui dénonce le « harcèlement » dont elle aurait selon eux fait l’objet lorsqu’elle présidait l’Assemblée nationale, c’est surtout la corruption des députés en amont de ce vote qui a pesé.

Le FCC divisé ?

Ce vote est-il pour autant le reflet de divisions plus profondes dans le camp de Joseph Kabila ? Dans la foulée de la proclamation de la destitution de Mabunda, plusieurs députés et membres du FCC ont appelé à des changements dans le fonctionnement de la coalition de l’ancien président. « L’heure du renouveau est arrivée. On ne change pas une équipe qui gagne, mais celle qui multiplie les échecs malgré les occasions répétées de corriger les erreurs. Plusieurs ont failli dans la gestion des hommes », a notamment souligné la sénatrice Francine Muyumba sur Twitter.

Au-delà du seul cas, emblématique, de Jeanine Mabunda, certains déçus du FCC évoquent aussi un mode gouvernance trop « pyramidal », et un pouvoir concentré entre les mains d’un trop petit nombre de personnes, qui ne les associe pas suffisamment aux décisions. « Ils méprisent la plupart des élus et les considèrent comme de simples agents », dénonce un député PPRD.

La chute de Jeanine Mabunda constitue-t-elle un tournant pour la coalition de Joseph Kabila ? C’est ce que veulent croire certains nouveaux soutiens de Tshisekedi. « C’est l’édifice Kabila qui s’est effondré hier et qui ouvre des perspectives nouvelles, notamment pour faire les réformes », estime le député Patrick Muyaya.

Pour André Claudel Lubaya, président de l’Union démocratique africaine originelle (UDAO) et membre de la plateforme Ensemble de Moïse Katumbi, « la chute de Jeanine Mabunda et de son bureau s’inscrit surtout dans une spirale de mauvais choix opérés par Joseph Kabila à la veille de l’élection présidentielle ».

Avertissements

Car si le coup de poker tenté avant la présidentielle de 2018, avec la formation de cette méga-coalition, avait porté ses fruits avec l’obtention d’une large majorité parlementaire à même de compenser la défaite à la présidentielle, la gestion de cet ensemble hétéroclite s’est, depuis, avérée délicate.

La candidature concurrente de Modeste Bahati Lukwebo face à Alexis Thambwe Mwamba pour la présidence du Sénat, qui était pourtant le choix de Kabila, la défaite d’Évariste Boshab, ancien ministre de l’Intérieur du raïs à la vice-présidence de la chambre haute ont, pour certains élus FCC, été les premiers signes d’une instabilité de la majorité kabiliste.

« Il y a eu des choix de candidats qui n’ont pas été bien compris ou acceptés », explique un membre du PPRD qui avance l’idée de « primaires » pour la désignation des futurs candidats aux postes clés.

Pour les cadres du FCC, l’heure est en tout cas à la remobilisation. Car la destitution du bureau de Jeanine Mabunda n’est qu’une étape dans l’offensive que Tshisekedi vient de lancer pour mettre le camp de Joseph Kabila en minorité à l’Assemblée.

Le camp du président congolais travaille actuellement avec ses nouveaux alliés, notamment Jean-Pierre Bemba et Moïse Katumbi, à l’élaboration du « ticket » qui sera présenté pour succéder à Jeanine Mabunda et son bureau. En face, le FCC a l’intention de présenter des candidats. Une éventuelle défaite de ces derniers reviendrait à entériner le basculement de la majorité.

Il mettrait aussi une pression supplémentaire sur le Premier ministre, Sylvestre Ilunga Ilunkamba, à qui Tshisekedi a demandé de démissionner, sans succès pour le moment. « Il y a une remise en question à faire rapidement. Le départ du bureau de Jeanine Mabunda ne signifie pas forcément que la majorité a basculé. Le vrai test sera l’élection du nouveau bureau », estime Adam Chalwe, secrétaire national du PPRD.

En attendant de faire le bilan, Joseph Kabila, étonnamment silencieux ces dernières semaines, est arrivé ce vendredi à Kolwezi, dans la province du Lualaba. Il souhaitait au départ s’y rendre dès le samedi 5 décembre, mais avait été contraint d’annuler son voyage sous la pression de la présidence.

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