Politique

Mali : Yacouba Katilé, le syndicaliste qui met la pression sur les autorités de transition

Réservé aux abonnés | | Par - à Bamako
Mis à jour le 14 décembre 2020 à 11h18
Yacouba Katilé, secrétaire général de l’UNTM, lors du défilé du 1er mai 2015 à Bamako.

Yacouba Katilé, secrétaire général de l'UNTM, lors du défilé du 1er mai 2015 à Bamako. © Emmanuel Daou Bakary

À la tête de la puissante Union nationale des travailleurs du Mali, qui appelle à la grève du 14 au 18 décembre, Yacouba Katilé mène l’offensive sur le front social face aux autorités de la transition. Un combat qui n’est pas exempt d’arrière-pensées politiques, selon ses détracteurs.

Tandis que, sur la scène politique, les partis et organisations de la société civile dénoncent un mouvement de « militarisation de l’appareil d’État », un front social semble sur le point de se lever face aux nouvelles autorités de Bamako. Á sa tête, Yacouba Katilé, secrétaire général de l’Union nationale des travailleurs du Mali (UNTM), qui juge que, transition ou pas, « il n’y a pas de “bon moment” pour défendre les revendications ».

La puissante organisation syndicale malienne prévoit d’appeler à la grève générale du 14 au 18 décembre. Et ce, après un premier coup de semonce, à la mi-novembre. La confédération, qui regroupe treize syndicats, avait alors déclenché une grève de 72 heures pour réclamer, notamment, des revalorisations salariales dans la fonction publique, la remise à plat des conventions collectives ou encore la relance du secteur ferroviaire.

Pression politique ?

« L’UNTM ne laissera plus le champ libre à n’importe qui pour faire ce qu’il veut, mettait alors en garde Yacouba Katilé. Nous arrêterons tout simplement de travailler, de produire, jusqu’à ce que les mauvaises politiques, les mauvais dirigeants soient écartés. » Des propos lâchés après une série de concertations avec le ministre du Travail et de la Fonction publique, Me Harouna Toureh, un ancien membre de la Coordination des mouvements et forces patriotiques de résistance, un groupe armé du nord du Mali membre de la Plateforme.

L’exécutif, sous pression, a tenté d’apaiser la colère syndicale. Le Premier ministre Moctar Ouane a annoncé la tenue, au cours du premier trimestre 2021, d’une « conférence sociale » afin, a-t-il expliqué jeudi 3 décembre, de « prendre des mesures fortes et conséquentes pour des réponses durables aux attentes, en privilégiant le dialogue et la concertation ».

« Il ne faut pas oublier que nous sommes engagés dans une transition. Les négociations continuent, et nous allons discuter de tous les aspects nécessaires », insiste en écho Sidi Mohamed Attaher, chargé de mission au ministère du Travail et de la Fonction publique.

Mais rien n’y fait. L’UNTM a maintenu son préavis de grève. Et Yacouba Katilé se voit désormais accusé par ses détracteurs de vouloir jouer sa carte personnelle dans l’arène politique, et de capitaliser pour cela sur l’aura qu’il s’est forgée dans le monde syndical, où il est devenu une figure incontournable.

« Il est combatif et réputé comme un homme qui ne lâche jamais. 70 % des fonctionnaires sont avec lui. Dans le monde syndical, on ne parle que de lui », explique Badou Sidi Koba, journaliste et fin connaisseur des arcanes de l’UNTM.

« La force de frappe de l’UNTM est doublée de celle du Syndicat national des travailleurs de l’administration d’État (Syntade), qui rassemble la crème des services publics. Et quand ces services de l’État se mettent en grève, cela peut faire mal au gouvernement, car cela peut paralyser le pays », abonde Abdrahamane Dicko, spécialiste des questions sociales et syndicales qui a longtemps suivi ces dossiers au sein du quotidien Les Échos.

Un « pion d’IBK » ?

Né à Ke-Macina, près de Ségou, dans le centre du Mali, Yacouba Katilé assure pourtant n’avoir, au départ, eu aucune ambition dans le secteur syndical. « J’étais bon élève mais mon père, un paysan, voulait me retirer de l’école », raconte-t-il, installé dans le bureau qu’il occupe désormais à la Bourse du travail à Bamako.

Il entre dans les douanes, en 1987, après avoir passé le concours d’entrée au Service national des jeunes (SNJ). À l’époque, il est envoyé dans les champs de canne à sucre de la région de Sukala, à Dougabougou, dans le cadre de son service. Un travail harassant. En 1996, c’est le tournant. « 300 agents contractuels ont été recrutés au sein de la douane cette année-là. Mais ils devaient payer pour leurs uniformes et n’avaient pas d’armes… », se souvient Katilé, qui s’engage alors dans le combat syndical, au sein du Syntade, qui regroupe les fonctionnaires des impôts et de la douane.

Une carrière militante qu’il ne quittera plus. En 2013, il est porté à la tête du Syntade, au prix d’un combat fratricide – et judiciaire – avec Siaka Diakité, qui dirigeait jusqu’alors la centrale syndicale. Son accession au poste de secrétaire général laissera des traces, d’autant que Katilé avait grandi dans l’ombre de Diakité, dont il avait fait son mentor.

L’année suivante, il prend la tête de l’UNTM. « Katilé est un pion d’IBK, assène le membre d’un syndicat qui a, depuis, quitté la confédération. À l’époque, il a mené une guerre par procuration pour le compte d’Ibrahim Boubacar Keïta contre Siaka Diakité. »

Des accusations que Yacouba Katilé balaie d’un revers de manche, non sans toutefois souligner qu’« il y a eu beaucoup d’acquis sous IBK, notamment sur le SMIC, l’augmentation de la valeur indiciaire ou la réduction de l’impôt sur le salaire ».

 « Manque de considération »

À la tête de l’UNTM, Katilé peut compter sur des troupes potentiellement très mobilisées dans de nombreux secteurs-clés, des douanes à la police en passant par la santé et les mines. Par ailleurs vice-président de l’Organisation de l’unité syndicale africaine, il bénéficie en outre de relais à l’international.

Une force de frappe qu’il entend désormais utiliser sur le champ politique ? Katilé se montre allusif sur ce point. S’il reconnaît que l’UNTM a réclamé – en vain – une place au sein du Conseil national de transition, c’est qu’il estime que le syndicat « méritait une place, au même titre que d’autres organisations ».

Surtout, il dénonce un « manque de considération » de la part du gouvernement de transition, face auquel il laisse entendre que tous les moyens de pression sont bons. Dans l’appel à la grève, réitéré ce vendredi 11 décembre, l’UNTM insiste d’ailleurs : aux revendications salariales et sociales « s’ajoutent les décisions impopulaires qui rendent hypothétique la participation populaire aux travaux de la transition ».

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