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Présidentielle au Niger : Ibrahim Yacouba, l’outsider à la casquette rouge

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Ibrahim Yacouba, l’ancien ministre de Mahamadou Issoufou, se présente pour la deuxième fois à la présidentielle du 27 décembre 2020.

Ibrahim Yacouba, l'ancien ministre de Mahamadou Issoufou, se présente pour la deuxième fois à la présidentielle du 27 décembre 2020. © © DMEN MEDIA TV

Cinquième du premier tour en 2016, Ibrahim Yacouba rêve cette fois d’une place au deuxième round de la présidentielle. Mais l’ancien ministre de Mahamadou Issoufou peut-il rassembler l’opposition ?

Il y a foule en ce dimanche 1er novembre aux abords de la grande mosquée de Niamey. Ou plutôt en face de l’imposant édifice, naguère financé par la Libye de Mouammar Kadhafi et qui domine les quartiers du nord de Niamey. Les principaux militants du Mouvement patriotique nigérien (MPN Kiishin Kassa) sont réunis au siège du parti. Dans quelques heures, la formation d’opposition doit déposer les dossiers de ses candidats aux législatives, dont le premier tour aura lieu, comme celui de la présidentielle, le 27 décembre. Le rouge et le jaune, les couleurs du MPN, sont partout. Au mur, dans le hall d’entrée, un grand portrait de Nelson Mandela s’affiche, le poing levé.

À quelques mètres de là, Ibrahim Yacouba s’active. Il entre et sort de son petit bureau à l’abri des regards et du brouhaha ambiant. Serrant des mains, enchaînant les réunions pour évoquer telle ou telle candidature à la députation, l’homme a le sourire du candidat en campagne. Flanqué de son confident Mahamadou Lawaly Dan Dano, ancien gouverneur de Diffa, il consacre sa journée aux législatives et espère permettre à son parti de faire une percée, au-delà de ses treize députés actuels et de sa place de troisième parti d’opposition, derrière le Mouvement démocratique nigérien (Moden Fa Lumana) d’Hama Amadou et le Mouvement nationale pour la société du développement (MNSD) de Seini Oumarou.

Fils de militant

Casquette rouge vissée sur le crâne, Ibrahim Yacouba a pourtant autre chose en tête. Un autre scrutin. Le même 27 décembre, il aura les yeux rivés sur la présidentielle, à laquelle il se présente pour la deuxième fois. Il y a presque cinq ans, le candidat du tout jeune MPN Kiishin Kassa avait terminé à la cinquième place, avec 4,34 % des suffrages, moins de deux points derrière l’ancien président Mahamane Ousmane, mais loin derrière Seini Oumarou (12,12 %) et Hama Amadou, en détention mais qualifié pour le second tour (17,73%). Une surprise qui avait fait de lui l’un des hommes courtisés de l’entre-deux-tours, à l’issue duquel il avait rejoint la majorité de Mahamadou Issoufou.

Militant du Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme (PNDS, au pouvoir) avant de le quitter pour créer le MPN Kiishin Kassa, ministre d’Issoufou avant de démissionner et de se lancer dans l’opposition, où se situe Ibrahim Yacouba ?

Né à Maradi, il est très tôt marqué par la figure paternelle. Son père, un commerçant prospère, autant vendeur de radios que de céréales, est à l’aube de l’indépendance un farouche militant anti-colonial, membre du Sawaba de Djibo Bakary, qui s’oppose à l’intégration des Nigériens à la communauté française en 1958.

Ibrahim Yacouba est le candidat du MPN-Kiishin Kassa à la présidentielle nigérienne de 2020.

Ibrahim Yacouba est le candidat du MPN-Kiishin Kassa à la présidentielle nigérienne de 2020. © TAGAZA Djibo pour JA

« Mon père a toujours été un grand militant, d’abord dans le Sawaba puis pendant les Samarias [les semaines de la jeunesse militante] sous Seyni Kountché », se souvient Ibrahim Yacouba. Lui vivra ses premières heures de militantisme au collège, à Maradi, et surtout à l’École nationale d’administration, de 1988 à 1991. C’est à l’ENA qu’il découvre le syndicalisme. Engagé, secrétaire général du syndicat étudiant de l’établissement, il crée un journal, La Marche. « C’est le syndicalisme qui a initié mon engagement politique », poursuit-il. En 2003, alors qu’il est devenu douanier, il prend la tête du puissant Syndicat national des agents des douanes (SNAD).

Issoufou et la locomotive syndicale

Ibrahim Yacouba y rencontre ceux qui forment à l’époque l’avant-garde de l’opposition au Mouvement nigérien pour la société du développement de Mamadou Tandja : Mohamed Bazoum et Mahamadou Issoufou, qui ont fondé le PNDS en 1990. « Issoufou voulait montrer qu’il soutenait les syndicats alors il a demandé à me rencontrer, notamment lors du débat sur le statut autonome du personnel des Douanes, que nous avons ensuite réussi à faire adopter par le Premier ministre, Hama Amadou, se souvient Yacouba. Pour Issoufou, les syndicats étaient une locomotive. Il cherchait à avoir autour de lui des jeunes militants comme moi, Marou Amadou et Ali Idrissa. »

Aux côtés de ces deux derniers, dont le premier est devenu ministre de la Justice, Yacouba participe à la création de la Coordination démocratique de la société civile nigérienne (CDSCN), de la Convergence citoyenne du Niger ou encore de la Confédération démocratique des travailleurs du Niger (CDTN). « On militait contre la vie chère, pour un meilleur service public ou encore contre la guerre en Irak, se souvient Ibrahim Yacouba. C’était varié mais c’est ce qui a sans doute donné un socle à la lutte contre le tazarché de Mamadou Tandja ».

Salou Djibo nous écoutait car il ne nous considérait pas comme des hommes politiques. »

Lorsque le président Tandja tente, en 2009, de faire modifier la Constitution pour se maintenir au pouvoir, société civile, syndicats et opposition se rejoignent sous la bannière anti-tazarchiste. Et, lorsque Tandja est déposé en février 2010 par la junte de Salou Djibo, Ibrahim Yacouba est nommé rapporteur général du Conseil consultatif de la transition. « On a écrit une bonne partie des textes actuels qui concernent les droits de l’Homme, la démocratie et la défense des institutions, se souvient-il. Salou Djibo nous écoutait car il ne nous considérait pas comme des hommes politiques, ce qui fait que beaucoup de nos idées sont passées. »

Le ministre et le poisson d’avril

« Il y avait une vraie effervescence et l’on avait l’impression de créer un nouvel espace démocratique pour les Nigériens, se remémore un autre ancien participant. Mais on s’est vite rendu compte que nos belles intentions ne suffiraient pas ».

Ibrahim Yacouba se rapproche du PNDS, qui arrive au pouvoir à la faveur de la présidentielle de 2011. Le 1er avril 2012, Mahamadou Issoufou l’informe qu’il souhaite le nommer au poste de ministre des Transports. Yacouba accepte mais ne le dit à personne. Le lendemain, quand l’information fuite, tout le monde est surpris. « Mes proches pensaient que c’était un poisson d’avril », s’amuse l’intéressé.

Yacouba peine à se faire accepter au sein du parti au pouvoir. Militant sans carte, certains voient d’un mauvais œil son appétit politique de jeune loup.

Aux Transports, il crée notamment la compagnie Niger Airlines, mais quitte son poste en août 2013 pour se rapprocher un peu plus de Mahamadou Issoufou, dont il devient le directeur de cabinet adjoint. « Le président m’a demandé de m’occuper de sa communication et de la relation avec les syndicats », explique-t-il. Mais il peine à se faire accepter au sein du parti au pouvoir, dont il est militant sans en avoir la carte, et où certains voient d’un mauvais œil son appétit politique de jeune loup. En août 2015, lors d’un discours dans le village d’origine de ses parents, il critique ouvertement le fonctionnement du PNDS et des barons, dont le puissant Foumakoye Gado. Quelques jours plus tard, le comité exécutif national du parti prononce son exclusion. Dans la foulée, il quitte son poste à la présidence et démissionne de la douane.

Homme politique à temps plein, il veut fonder son propre parti. Une première tentative échoue, puis une seconde. La troisième est la bonne. Le MPN est né, à seulement 57 jours du premier tour de l’élection présidentielle de 2016. Yacouba s’y présente, enchaînant les discours véhéments contre le système PNDS, et, à la surprise générale, réussit à se classer cinquième. « Je suis devenu celui qu’il fallait voir pendant l’entre-deux-tours, raconte-t-il. Seini Oumarou et Amadou Boubacar Cissé m’ont rencontré, me proposant de m’allier à Hama Amadou. Puis Issoufou m’a reçu avec le Premier ministre, Brigi Rafini. » Les discussions durent neuf jours. Puis Ibrahim Yacouba choisit : ce sera une alliance avec le PNDS, lors du second tour. « Je venais de quitter le parti, tout comme la plupart de mes militants. C’était donc logique », explique-t-il.

L’opposant contre « la dérive du régime »

Élu député dans la circonscription régionale de Dosso, il est nommé ministre des Affaires étrangères, de la Coopération, de l’Intégration africaine et des Nigériens de l’extérieur en avril 2016. Puis l’histoire se répète. En 2018, les dissensions entre le patron du MPN et le PNDS ne sont plus un secret. Yacouba commence par critiquer en privé le nouveau projet de loi électorale. Celui n’est « pas de nature à garantir des élections libres, équitables et transparentes », explique-t-il à ses fidèles. Rapidement, il écrit une première lettre, puis une pétition à l’Assemblée nationale, et enfin un troisième courrier. Lu en conseil des ministres, ce dernier agace Mahamadou Issoufou, qui reproche à son chef de la diplomatie de se comporter « comme un opposant ».

En réalité, le divorce est déjà consommé. « J’avais déjà en tête de démissionner, après des scandales au ministère des Finances puis l’arrestation d’acteurs de la société civile », explique-t-il. Le 11 avril, il remet sa démission à Brigi Rafini et annonce que son parti se retire de la majorité présidentielle. « Il avait son idée politique en tête depuis un moment, se souvient l’un de ses anciens alliés. Avec la contestation de la loi électorale, il a vu une opportunité et il l’a saisie ». Deux mois plus tard, il lance une première coalition, le Front patriotique. L’ancien ministre devient l’un des leaders de l’opposition et regarde vers un seul objectif : la présidentielle de 2020-2021.

Au début, dans l’opposition, je suis passé pour un espion de la majorité. »

« Au début, dans l’opposition, je suis passé pour un espion de la majorité. Il y avait beaucoup de méfiance », raconte-t-il. « On peut difficilement lui faire ce reproche. Depuis deux ans, il est celui qui est le plus présent dans les manifestations, à côté de la société civile et face au PNDS », rétorque un membre de l’opposition. A-t-il définitivement gagné sa place ? Surtout, lui permettra-t-elle de faire mieux qu’une cinquième place, alors qu’il avance désormais en pleine lumière ? Parti très tôt en pré-campagne, comme Mohamed Bazoum, Ibrahim Yacouba mise sur les jeunes et les femmes pour devancer certains partis historiques et grignoter des voix dans leurs fiefs traditionnels.

Le dossier d’Hama Amadou ayant été rejeté par la Cour constitutionnelle, l’homme à la casquette rouge se retrouve en première ligne d’une opposition qui espère renverser le PNDS. Si des prétendants comme l’éternel Mahamane Ousmane, Albadé Abouba ou Seini Oumarou rêvent eux aussi du fauteuil présidentiel, l’ancien douanier croit à sa présence au second tour. Pour retrouver l’enthousiasme de 2010 et des lendemains de la chute de Mamadou Tandja ? « On avait donné un élan sur le plan de la démocratie, des droits de l’Homme, de la liberté de la presse, conclut-il. Des sujets sur lesquels le Niger n’a jamais aussi faible qu’aujourd’hui. »

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