Politique

[Chronique] En Tanzanie, bégaiement interdit devant Magufuli

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Par  Damien Glez

Dessinateur et éditorialiste franco-burkinabè.

Damien Glez

© Damien Glez

Parce qu’il ne parvenait pas à prêter serment, un député tanzanien a perdu son poste de ministre. Une sentence irrévocable de l’intraitable président John Magufuli.

Trac, bégaiement, alcoolémie excessive, coquetterie qui interdit de porter des lunettes en public ou maîtrise imparfaite du swahili ? Le 9 décembre dernier, Francis Ndulane échouait à prêter serment au poste de ministre adjoint au ministère des mines.

Depuis, la vidéo circule sur Twitter. Sans l’excuse de la mémoire défaillante – on lui tend le texte qu’il doit prononcer –, le député hésite, bute sur certains mots, se dandine, rapproche puis éloigne le texte de son visage, reprend par moment des phrases entières…

Sentence impériale

Avant qu’une de ces tentatives de serment soit couronnée de succès, le chef de l’État, manifestement agacé, fait un signe qui ressemble aux sentences impériales dans les combats de gladiateurs. Le maître de cérémonie retire le texte des mains du presque ministre, qui est invité à descendre de l’estrade.

Je donnerai ce poste à quelqu’un qui peut prêter serment correctement »

Dans la salle, des invités esquissent des sourires moqueurs et des hochements de tête désabusés. Le couperet tombe rapidement : Francis Ndulane devra se contenter de son siège à l’Assemblée nationale. John Magufuli a tranché : « Je donnerai ce poste à quelqu’un qui peut prêter serment correctement ».

La cruelle sanction inspire de la compassion à certains internautes, qui imaginent la pression subie en des instants aussi solennels, et d’autres évoquent tout à la fois la solidarité due aux bègues présumés et les compétences du député qui aurait pu « exceller dans ses fonctions ».

C’est devant les caméras du monde entier que la chancelière allemande Angela Merkel avait été prise de tremblements, à plusieurs reprises, en 2019, et qu’un chef de la diplomatie burkinabè, Djibrill Bassolé, s’était effondré en plein point presse avec son homologue turc, en mai 2013. Des avis médicaux étant venus rassurer sur leur capacité à gouverner, ces moments de faiblesse n’avaient néanmoins pas coûté leurs postes aux intéressés.

« Le bulldozer »

Mais John Magufuli, surnommé « Tingatinga » (« bulldozer », en swahili), ne fait que rarement dans la dentelle. Alors que sa formation politique, le Chama cha Mapinduzi, entend le voir rester au pouvoir « pour l’éternité », le président tanzanien a, pour l’heure, été réélu en octobre dernier, sur fond d’accusation de fraudes.

Lors de ses cinq années au pouvoir, il a promis des « coups de pied » aux détenus qui ne travailleraient pas « jour et nuit », déclaré que l’homosexualité, tout comme la consommation de drogue, était favorisée par l’inactivité, ou encore appelé les femmes à « abandonner » les moyens de contraception.

Depuis des mois, les organisations de défense des droits de l’homme, la société civile et notamment l’Église catholique dénoncent des atteintes à la liberté d’expression, alors que Magufuli promet aux opposants politiques de « régler leur affaire ». Francis Ndulane serait mal inspiré de se plaindre…

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