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Maghreb – Luis Martinez : « La Tunisie peut difficilement servir de modèle aux autres pays »

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Mis à jour le 11 décembre 2020 à 12h47
Une manifestation à Tunis pour l’égalité des droits, le lundi 13 août 2018.

Une manifestation à Tunis pour l'égalité des droits, le lundi 13 août 2018. © Hassene Dridi/AP/SIPA

Dix ans après le début des « Printemps arabes », les pays d’Afrique du Nord font face à de nombreux défis. Pour le chercheur Luis Martinez, si l’Afrique subsaharienne leur impose des enjeux sécuritaires majeurs, elle leur offre aussi des perspectives.

Démocratisation, économie, justice sociale, sécurité… Dix ans après la révolution tunisienne et les mouvements de protestations qui lui ont succédé dans la région, c’est l’heure du bilan. Ces pays possèdent certes des points communs mais traversent des réalités différentes : de l’effondrement de l’État libyen au compromis démocratique tunisien, en passant par le questionnement sur la pérennité du système algérien ou des réformes marocaines.

Dans son ouvrage « L’Afrique du Nord après les révoltes arabes » (Presses de Sciences Po, 2019), Luis Martinez, directeur de recherche au Ceri (Centre de recherches internationales) Sciences Po, scrute leurs évolutions. Il décortique leurs recompositions et leurs politiques publiques face à la menace de fragmentation territoriale à l’œuvre. Alors que l’impératif du contrôle des frontières se fait encore au détriment du développement, il appelle à la nécessité pour ces États de se tourner vers l’intérêt général afin de se prémunir de tentatives de destruction politiques, régionales et idéologiques. Et si le salut leur venait en partie de l’Afrique ?

Jeune Afrique : Quel bilan tirez-vous des soulèvements qui on eu lieu au Maghreb durant la dernière décennie ?

Luis Martinez : Les pays de la région naviguent entre les espoirs et les illusions. La Libye a sombré dans la guerre civile et une quasi colonisation de puissances extérieures. Le Maroc a vu disparaître le mouvement du 20 Février (M20F), et les leaders du Hirak du Rif ont été condamnés au pénal à des peines très fortes.

L’Algérie a échappé aux révoltes mais l’émergence d’un Hirak suscite des espoirs. Certes pas dans le sens d’une modification de la nature du régime, car ce pays conserve un pouvoir central plus proche de celui du Maroc et de l’Égypte que de la Tunisie, mais plutôt des changements de comportements dans la société.

N’y a-t-il pas des écueils à comparer ces pays dix ans après la révolution Tunisienne du fait de leurs disparités ? 

Une des erreurs de ces mouvements sociaux est d’avoir cru un à effet domino. Si l’armée algérienne, syrienne ou égyptienne, ne soutient pas l’élargissement de l’espace démocratique et représentatif, ça ne peut pas fonctionner. Si ces mouvements basculent dans la violence, la partie est perdue pour eux. Il est donc important de comparer ces régimes en fonction de leurs armées et de leurs types de configurations.

Les pays du Maghreb naviguent entre espoirs et illusions

La Tunisie peut difficilement servir de modèle pour d’autres pays de la région du fait de ses spécificités historiques, de son accès à l’Indépendance de façon négociée, à l’héritage bourguibien et l’insistance sur l’État civil. S’y ajoute son positionnement diplomatique de bonnes relations internationales et sa dépendance à l’extérieur, contrairement à certains voisins qui ont eu des politiques expansionnistes. Et aussi, désormais, l’absence de domination trop flagrante d’un groupe au sein de l’État.

Vous soulignez dans votre ouvrage que les révolutions du Printemps arabe ont paradoxalement surgi dans un contexte de croissance qui a suscité des attentes et ouvert un champ des possibles…

Oui, c’est le paradoxe de ces révolutions. Elles ont émergé au moment où depuis cinq ans les pays du Maghreb connaissaient une croissance économique extrêmement dynamique. La Libye en était à 10% de croissance. Cela s’accompagnait d’une stagnation des perspectives de la jeunesse, ce qui a mis en exergue la difficulté des autorités à partager cette croissance, surtout dans des régions périphériques abandonnées depuis des décennies. En Tunisie, les protestations sont parties des zones proches des frontières, au Maroc elles sont parties du Rif et les prémisses du mouvement algérien de villes du Sud.

Luis Martinez, directeur de recherche au CERI Sciences Po.

Luis Martinez, directeur de recherche au CERI Sciences Po. © DR

Vous appelez à remettre au centre l’intérêt général face à la main-mise de clans oligarchiques, et à sortir de la logique de maintien de l’ordre et d’exploitation des richesses héritées de « l’économie coloniale ». Cela peut-il restaurer l’unité nationale de ces pays ? 

Le maintien de la cohésion nationale et de la souveraineté ont été les priorités des États du Maghreb post-Indépendance, qui héritaient de territoires qu’ils avaient du mal à contrôler. Les autres questions ont été mises de côté. Les politiques visaient à garantir l’extraction des ressources — minerais, phosphates, pétrole, gaz — comme sous la colonisation, et à s’assurer que la sécurité soit au rendez-vous.

Cela a produit une certaine stabilité jusqu’aux années 1990, mais les populations ont parfois doublé ou quadruplé et ce n’était plus tenable. Les revendications ont appelé à un État juste — et je pense que ce concept a d’abord été importé par les islamistes.

L’absence de justice sociale a engendré des critiques qui s’incarnent actuellement dans le concept de dignité

L’absence de justice sociale a engendré des critiques qui s’incarnent actuellement dans le concept de dignité, en réaction au sentiment que l’Etat fort est méprisant. Je ne vois pas d’exemple d’évolution dans la région, malgré des progrès considérables de gestion des populations par ces régimes et un immense effort de professionnalisation des forces de sécurité. Cela reste insuffisant au regard des attentes des populations.

Ces pays ont toujours en commun une jeunesse nombreuse et fortement frappée par le chômage et les inégalités. Quelles conséquences cela aura-t-il pour les décennies à venir ?  

Les jeunes du Maghreb comparent leurs régions au reste du monde du fait de la mondialisation. Alors qu’en trente ans des pays émergents ont vu leurs richesses augmenter en Asie et que la Turquie a triplé son PIB, ils se demandent pourquoi leur économie ne décolle pas.

Bien sûr, en Afrique subsharienne des pays sont encore plus pauvres mais les regards se tournent vers les réussites. Rester avec un PIB qui stagne depuis 40 ans crée de la frustration et des questionnements. Les réponses se trouvent dans la corruption, la mauvaise gouvernance, et des choix stratégiques irresponsables.

La croissance économique est aujourd’hui très différente d’un pays à l’autre mais globalement elles reste inférieure à la croissance démographique. Les exemples du Nigeria, du Niger ou du Pakistan surpeuplés par rapport à leurs ressources, laissent augurer de ce qui pourrait advenir en Afrique du Nord en l’absence de maîtrise de la démographie.

La transition démocratique en Tunisie n’est-elle pas justement menacée par cette absence de justice sociale ?

La liberté d’expression et de représentation ne donne aucune garantie sur les politiques économiques. D’autant que plus il y a d’institutions démocratiques, plus il y a de contestation et de violences sociales. Par ailleurs, l’État a répondu en créant davantage d’emplois publics, ce qui a aggravé la dette publique et représente une vraie inquiétude alors que le pays manque de débouchés internationaux pour l’aider. Il lui reste à éviter le pire : s’il ne parvient pas à recréer une croissance économique et restaurer la confiance, des forces autoritaires pourraient aspirer à reprendre le pouvoir.

La Tunisie se démarque toujours de ses voisins. Mais peut-on véritablement constater un renforcement de ses institutions démocratiques ?

La démocratie n’est pas un aboutissement mais un idéal. Il reste à faire en sorte que dans la pratique elle se vive dans toutes les instances, y compris dans les syndicats, les organisations professionnelles et estudiantines. Mais aussi qu’elle soit protégée.

La Tunisie a changé de régime mais cela ne signifie pas que la démocratie ait abouti, loin de là

La Tunisie a changé de régime mais cela ne signifie pas que la démocratie ait abouti, loin de là. Les enjeux sont encore considérables dans les domaines social, économique, financier et militaire. Mais elle bénéficie d’un contexte politique qui se tisse autour de la règle du compromis, de l’acceptation de l’alternance et dans cadre de campagnes politiques libres.

Les Algériens portent un drapeau national géant lors d’une manifestation à Alger, en Algérie, le vendredi 15 mars 2019 (photo d’illustration).

Les Algériens portent un drapeau national géant lors d’une manifestation à Alger, en Algérie, le vendredi 15 mars 2019 (photo d’illustration). © Toufik Doudou/AP/SIPA

Cette culture du compromis se mêle parfois à des formes de compromission et peut s’accompagner de marchandages politiques qui attisent la défiance des citoyens… 

Les processus de démocratisation ont toujours un coût éthique, moral et politique. Il n’y a pas de démocratie magique qui fasse passer d’un régime autoritaire et corrompu à un système propre et responsable. À part les régimes radicaux qui épurent les « anciens », ce type de considérations existe dans tout régime en transition.

Qu’en est-il des évolutions démocratiques des autres États d’Afrique du Nord ?

À l’exception de la Libye, il y a eu des avancées considérables depuis l’Indépendance y compris au Maroc ou en Algérie, où progressivement des parlements ont offert une marge de représentation intéressante, où la presse est présente bien que parfois harcelée et en proie à des difficultés, où la société civile s’est libérée de tutelles de régimes autoritaires en payant parfois un prix très élevé.

Il s’agit de processus de démocratisation, non pas de démocratie avec une alternance dans la transparence. Le compromis tunisien n’est pas au rendez-vous au Maroc, en Algérie en Libye ou en Égypte. Je ne pense pas que la démocratie soit impossible dans la région. Mais il me semble que c’est une question de temps : comme les enjeux sont différents d’un pays à l’autre, on peut s’attendre à des Histoires démocratiques différentes.

Votre ouvrage passe en revue les processus de fragmentations territoriales à l’œuvre au profit de groupes terroristes. Quels défis l’insécurité pose-t-elle dans la région ?

Les situations du Tchad, du Niger du Mali ou de la Libye contraignent les États d’Afrique du Nord à porter un regard sécuritaire vers leurs frontières Sud et Est. Les fragmentations en cours si elles ne se situent pas au même niveau se font à une échelle historique extrêmement rapide que ce soit en Libye, en Syrie, au Yémen, en Irak, ou au Burkina… Cela force les pays d’Afrique du Nord à s’interroger sur leur propre avenir.

La bombe démographique d’un Sahel aux ressources limitées représente une vraie menace structurelles pour les États d’Afrique du Nord

En dix ans, ils ont fait face à de nouvelles menaces territoriales dans une région qui rencontrait jusqu’alors principalement des problèmes migratoires. La bombe démographique d’un Sahel aux ressources limitées et le développement du djihadisme représentent de vraies menaces structurelles pour les États d’Afrique du Nord.

L’injonction à sécuriser les frontières se fait, insistez-vous, au détriment de l’aide au développement. Comment permettre aux population de s’émanciper de l’informel et des mafias souvent liées aux groupes terroristes ? 

Le Maghreb ne dispose pas plus que l’Italie des moyens et capacités de transformer l’économie informelle en économie formelle. Cela aurait un coût disproportionné par rapport aux ressources de ses États. Quand on sait que le salaire minimum en Algérie est de 128 euros, et que le salaire moyen tourne autour de 212 euros, que c’est plus ou moins l’équivalent au Maroc… les gouvernements ne peuvent pas casser les dynamiques de l’économie informelle qui fait vivre des centaines de milliers de jeunes.

Existe-il des dispositifs de prévention de la radicalisation et de l’extrémisme cohérents et effectifs dans ces pays ?  

Il existe des documents susceptibles de servir à la mise en œuvre de ces politiques de prévention mais elle reste difficile. Le Maroc et l’Algérie ont compris la nécessité de former le champs religieux, de produire un contre-discours légaliste au discours radical, de sensibiliser les jeunes via les médias, le cinéma, etc.

Manifestation le 8 juillet 2018 à Casablanca en soutien aux meneurs du « Hirak ».

Manifestation le 8 juillet 2018 à Casablanca en soutien aux meneurs du « Hirak ». © Mosa’ab Elshamy/AP/SIPA

Il reste les foyers de radicalisation que constituent les prisons et qui génèrent de nombreux financements européens. En Algérie et au Maroc, leur mise en œuvre a commencé. Mais en Tunisie, les élections et changements de gouvernement interrompent ces programmes qui doivent être renégociés à chaque nouvelle équipe.

Pour faire face à tous ces défis, les pays du Maghreb auraient-il intérêt à repenser leurs relations au sein d’une structure du type UMA ou à voir plus large ?

Aujourd’hui, la question de l’intégration de l’Afrique du Nord n’est pas aussi pertinente que son redéploiement au sein de l’Union africaine (UA). Le Maroc et l’Algérie s’y activent. Il existe des tentatives très intéressantes de faire en sorte que l’Afrique du Nord, l’Afrique subsaharienne et l’Afrique du Sud parviennent à constituer un grand marché.

Le Maroc et l’Algérie ont compris la nécessité de produire un contre-discours légaliste au discours radical

La Tunisie tient aussi un discours très nouveau sur l’UA alors qu’elle était jusqu’à très récemment totalement tournée vers le partenariat euro-Méditerranéen. Or, pour une bonne partie de l’Afrique du Nord, il touche à sa fin, au profit d’une politique africaine, que ce soit en termes de coopération sécuritaire contre le djihadisme ou de réflexion commune sur l’énergie.

Si des infrastructures étaient développées au Sahel, comme le projette l’AFD (Agence française de développement) d’ici 2050, cela pourrait représenter une alternative à l’ affaiblissement de ses voisins du Nord. La question de fond restera celle de la réaction des sociétés d’Afrique du Nord où le racisme est généralisé.

D’autres pays sont derrière des guerres d’influences en Afrique du Nord, comme le Qatar ou l’Arabie Saoudite. Quelles sont les dynamiques à surveiller ?

Il est évident aujourd’hui que l’Afrique est attractive. Les pays du Golfe, la Turquie et l’Iran y investissent dans le champs religieux, y compris au Maghreb. Le projet du Qatar de favoriser le développement des Frères musulmans et celui de l’Arabie Saoudite d’encourager le salafisme ont montré des succès indéniables dans les trois pays du Maghreb que sont le Maroc, l’Algérie et la Tunisie.

D’autres grands acteurs y sont par ailleurs actifs dans le domaine économique comme l’Union européenne, la Chine (principalement en Algérie) et, selon les domaines, les États-Unis ou la Russie et la Chine.

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