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Cet article est issu du dossier «Régionales au Cameroun : les enjeux du scrutin»

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Politique

Cabral Libii, le « Macron camerounais » en pleine débâcle électorale

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Cabral Libii, en mars 2020 à Yaoundé.

Cabral Libii, en mars 2020 à Yaoundé. © Fernand Kuissu pour JA

Un temps présenté comme l’étoile montante de la politique camerounaise, Cabral Libii a essuyé une sévère défaite lors des régionales. Certains élus de son parti n’ont pas suivi les consignes de vote.

« Il y a des traîtres dans les rangs », assène un militant du Parti camerounais pour la réconciliation nationale (PCRN). Au quartier général de la jeune formation politique, la soirée électorale de ce 6 décembre a des allures de veillée funèbre. La défaite du parti de Cabral Libii dans le département du Nyong-et-Kéllé, une circonscription pourtant considérée comme son fief, a fait l’effet d’une douche froide pour les élus, cadres et militants du parti, qui espéraient obtenir des sièges dans au moins un des dix conseils régionaux du pays. Dès le soir du scrutin, les dés étaient jetés. Et les résultats proclamés les 8 et 9 décembre par Elecam, l’organe en charge des élections, ont confirmé ces tendances.

Pour le PCRN, la débâcle électorale dans le Nyong-et-Kéllé est d’autant plus difficile à accepter, qu’avec 125 conseillers municipaux sur les 248 votants dans ce scrutin indirect, Cabral Libii se croyait assuré d’obtenir la majorité absolue dans cette circonscription. Sauf que sa liste n’y a obtenu que 97 voix…

« Mauvais casting »

Dès le dimanche soir, avant même la publication des résultats par Elecam, l’ancien candidat à la présidentielle reconnaît la défaite, affichant d’abord sa tempérance. « Le PCRN ne figurera dans aucun conseil régional et n’introduira pas de recours. Bravo aux camarades qui ont participé », écrit-il sobrement sur Twitter. Et d’ajouter que, malgré tout, « l’avenir est prometteur ».

Mais moins de 24 heures plus tard, Cabral Libii frappe du poing sur la table. Pour punir les « traîtres », coupables d’avoir apporté leurs voix au Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC, de Paul Biya), il décide de suspendre l’ensemble des organes de base du parti siégeant dans le Nyong-et-Kéllé. Les comités d’arrondissements, qui assuraient alors la mobilisation sur le terrain, sont remplacés par des « comités de remobilisation », de nouveaux organes dont il a pris soin de désigner lui-même les responsables. « C’est un aggiornamento qui s’avérait urgent et nécessaire », commente un cadre du parti à Yaoundé.

Cabral Libii en est convaincu, « il y a eu un mauvais casting [des élus du parti] » dès le départ. Plus que jamais, il veut reprendre le contrôle de ses troupes. Dans le Nyong-et-Kéllé pourtant, la liste des reproches adressés au président du PCRN est longue. Il est notamment accusé de s’être éloigné de la base qui l’a élu comme député, mais aussi d’avoir mal géré les conflits internes nés des législatives et municipales de février 2020.

Vote sanction en raison d’une crise interne ou mauvaise stratégie politique ? Les causes de la défaite divergent au gré des courants internes. Seule certitude, le PCRN est aujourd’hui profondément divisé.

Ascension et ralliements

Les premières fractures ont commencé à se creuser mi-2019, lorsque Cabral Libii faisait ses premier pas dans la sphère politique nationale. Après sa brouille avec le parti « Univers », qui l’avait investi à la présidentielle d’octobre 2018, et alors que son propre parti, « Les Citoyens », tardent à être légalisé, Cabral Libii scelle une alliance de circonstance avec le PCRN, un parti fondé en 2003 par Robert Kona, un ancien militant de l’Union national camerounaise (UNC), de Ahmadou Ahidjo.

Le micro-parti, qui n’avait jusqu’alors jamais réussi à s’implanter hors de sa base de Guidiguis, dans la région de l’Extrême-Nord, est alors pris en main par l’ancien leader estudiantin, à la recherche d’un véhicule politique pour se rendre aux législatives et aux municipales qui s’annoncent à cette époque. À la tête du PCRN, Libii va immédiatement chercher à étendre sa zone d’influence et son implantation à travers le territoire national.

Auréolé de sa percée à la présidentielle de 2018, Cabral Libii jouit d’un capital de sympathie élevé. Dans le pays bassa, dont il est originaire, nombreux sont ceux qui voient en ce leader atypique l’héritier du charismatique Ruben Um Nyobe, figure de la lutte pour l’indépendance dans les années 1950. Très vite, sous sa direction, le cœur du PCRN quitte Guidiguis pour Eseka. Cette popularité grandissante attire à cette époque au sein de ce parti des cadres venus du RDPC et de l’Union des populations du Cameroun (UPC). Mais la loyauté de ces ralliés opportunistes est loin d’être acquise.

Premiers signes de grogne

« Bon nombre de personnes qui ont rejoint le PCRN après 2018 avaient leurs propres motivations. Ils souhaitaient profiter de l’aura de Cabral pour se positionner, accuse un proche du patron du PCRN. Ce sont des gens qui se servent de la politique comme d’un outil de rente, et non comme un instrument de développement. »

À l’en croire, Libii n’a jamais été dupe de la duplicité de ces alliés, « mais il avait aussi besoin d’eux et de leur expérience de terrain pour s’implanter solidement ». Sauf que, depuis, « ces gens ont phagocyté les vrais militants », accuse un autre cadre du PCRN, qui estime que « très peu d’entre eux connaissent même l’idéologie du parti. »

Les premiers couacs interviennent après les législatives et les municipales. Dans les sept communes du Littoral et du Centre, où le PCRN a obtenu une majorité de conseillers municipaux, le parti entreprend de désigner les futurs maires plutôt que de laisser les élus locaux décider. Les premiers signes de grogne se font jour.

À Matomb, dans le Nyong-et-Kéllé, plusieurs militants tentent alors de s’ériger contre la décision du parti. La sanction est sévère : ils écopent d’une suspension de participation aux activités du parti pour une période de deux ans ! Grand prince, Cabral Libii leur permet cependant de conserver leur carte au PCRN… Pas de quoi calmer la colère d’une partie de la base, qui a continué de couver sous la cendre.

« La discipline n’est pas discutable »

Le vote de défiance de certains élus lors de ces élections régionales est à lire dans le prolongement de ces frustrations. « Plutôt que de les voir comme des traîtres, les responsables du parti devraient chercher à les ramener vers eux », estime un bon connaisseur de la scène politique du département de Nyong-et-Kéllé.

Une démarche qui ne semble pas être celle privilégiée par Cabral Libii. « Plus de 80% des conseillers municipaux ont été investis non pas par des primaires, mais par ma plume », a insisté Cabral Libii devant les cadres de son parti, mercredi, pour justifier sa décision de suspendre les élus dissidents. « Les arbitrages ont duré trois jours, bien loin de la base. La suite logique était la désignation des maires [par les instances du parti] ». Et le patron du parti d’enfoncer le clou : « Les calculs égoïstes qui ont sous-tendu la volonté d’émancipation de certains n’était que déloyauté. »

Aux voix qui s’élèvent en faveur de la mise en place d’un « dialogue interne », Cabral Libii a donc choisi de répondre par la fermeté. Avec un mot d’ordre : « La discipline n’est pas discutable. »

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