Politique

[Tribune] RDC : le pari de Félix Tshisekedi

|
Mis à jour le 10 décembre 2020 à 16h46

Par  Roger-Claude Liwanga

Chercheur à l'université Harvard, professeur de droit et de négociations internationales à l'université Emory

Le Palais du peuple, où siège le Parlement, à Kinshasa, en décembre 2012.

Le Palais du peuple, où siège le Parlement, à Kinshasa, en décembre 2012. © JUNIOR D.KANNAH/AFP

Félix Tshisekedi a pris un risque calculé avant de s’engager dans un bras de fer ouvert avec son prédécesseur, Joseph Kabila. Une stratégie inspirée de la « tactique bayésienne » qui consiste à soupeser les risques et les gains potentiels de chacun des scénarios.

En RDC, l’annonce de la fin de la coalition qui unissait Cap pour le changement (Cach) et le Front commun pour le Congo (FCC) est venue rebattre les cartes du jeu politique, alimentant les tensions qui se sont exprimées de manière spectaculaire jusque dans l’enceinte de l’Assemblée nationale. L’incertitude qui prévaut ces jours-ci à Kinshasa est donc réelle. Pour autant, Félix Tshisekedi a pris un risque calculé avant de s’engager dans un bras de fer ouvert avec son prédécesseur, Joseph Kabila. Une stratégie qui n’est pas sans rappeler la « tactique bayésienne » si familière aux mathématiciens… et aux politologues avertis.

Codifiée au 18e siècle par le mathématicien anglais Thomas Bayes, la « tactique bayésienne » est utilisée en politique pour décrire une situation dans laquelle un acteur, qui dispose d’informations incomplètes, ou ne sait pas ce que son adversaire s’apprête à faire, a recours la probabilité pour déceler ses manigances. C’est peu ou prou ce qu’ont fait les États-Unis lors de la crise nucléaire qui les opposait à la Corée du Nord dans les années 1990.

Mais revenons au Congo : Félix Tshisekedi a choisi de divorcer et de tourner le dos au FCC de Joseph Kabila, espérant créer une « union sacrée » autour de lui (autrement dit, une nouvelle majorité), et un « informateur » doit l’aider dans cette tâche. Le FCC, lui, a pris acte de la rupture et puisque c’est lui qui, pour l’instant en tout cas, détient la majorité au Parlement, il s’est dit prêt pour une cohabitation.

La partie est loin d’être gagnée

Mais les inconnues sont nombreuses : on ne sait pas combien de députés étiquetés FCC pourraient lâcher Kabila pour rejoindre Tshisekedi. On ne sait pas non plus quel sera le degré de résistance qu’opposera le camp de l’ancien président.

Dans la « tactique bayésienne », l’absence de certitude sur les stratégies de son adversaire impose à l’acteur politique de faire appel à la « nature » et à avoir recours à la probabilité : qu’arriverait-il si la « nature » mettait Tshisekedi face à un FCC « combatif », dont les députés – loyaux – refuseraient de passer à l’ennemi ? Et dans le cas inverse, que se passerait-il si la « nature » offrait à Tshisekedi un FCC « capitulard », dont les membres seraient finalement libres de rejoindre « l’union sacrée » ?

Le FCC ne se laissera pas écarter sans combattre

Le second scénario serait évidemment favorable au chef de l’État, et d’ailleurs le pari n’est pas complètement fou puisque certains cadres du FCC, qui avaient pris part aux consultations menées par Tshisekedi ces dernières semaines, ont déjà dit vouloir adhérer à son projet. Mais la partie est loin d’être gagnée. En attestent le fait que le Premier ministre, Sylvestre Ilunga Ilunkamba, a refusé de démissionner en dépit du fait que le chef de l’État lui en a fait la demande, et les récents affrontements entre députés pro-Tshisekedi et pro-Kabila au palais du peuple.

Autrement dit, le FCC ne se laissera pas écarter sans combattre. Mais le chef de l’État s’y attendait puisque dans l’allocution qu’il a prononcée, le 6 décembre, il a menacé de dissoudre l’Assemblée nationale et de convoquer de nouvelles élections législatives s’il n’obtenait pas une nouvelle majorité. Cette éventualité pose bien sûr question : si élections anticipées il devait y avoir, qui les organiserait ? La même commission électorale qu’en 2018, qui fût à l’époque accusée d’avoir permis des fraudes ? La réponse est oui.

À Kinshasa, un coup de théâtre n’est jamais à exclure

Et là encore, les probabilités pourraient jouer en faveur du chef de l’État. Car même en cas de dissolution de l’Assemblée, il est peu probable que le FCC fasse un aussi bon score qu’en décembre 2018 (il avait à l’époque obtenu plus des deux tiers des députés) tant les dissensions en son sein sont nombreuses.

Pour l’instant donc, et parce qu’il a soupesé les risques et les gains potentiels de chacun des scénarios, comme cela se fait lorsque l’on a recours à la « tactique bayésienne », Félix Tshisekedi semble donc avoir la main. Mais saura-t-il pousser son avantage et marquer un point décisif ? À Kinshasa, un coup de théâtre n’est jamais à exclure.

Newsletter :
déjà 250 000 inscrits !

Recevez chaque jour par email,
les actus Jeune Afrique à ne pas manquer !

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3104_600 devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€
Fermer