Politique

Algérie-Émirats arabes unis : de l’amitié à la brouille

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Mis à jour le 10 décembre 2020 à 11h18
Abdelaziz Bouteflika et Cheikh Khalifa Bin Zayed Al Nahyan (Émirats arabes unis) lors d’une cérémonie d’accueil à l’aéroport d’Alger, le 16 juillet 2007.

Abdelaziz Bouteflika et Cheikh Khalifa Bin Zayed Al Nahyan (Émirats arabes unis) lors d'une cérémonie d'accueil à l'aéroport d'Alger, le 16 juillet 2007. © Fayez NURELDINE/AFP

Sahara, Israël, Libye… les sujets de frictions entre les deux pays, proches du temps d’Abdelaziz Bouteflika et d’Ahmed Gaïd Salah, se sont multipliés ces derniers mois.

Ce n’était qu’une rumeur, mais une rumeur qui en dit long sur l’état des relations entre l’Algérie et les Émirats arabes unis (EAU). Contrairement à ce qui a été rapporté et largement commenté en novembre dernier, les Émirats n’ont pas suspendu l’octroi de visas pour les ressortissants algériens. Des informations mensongères et sans fondements, commentait le 26 novembre le ministère algérien des Affaires étrangères.

Si ce sujet est donc clos, il n’en constitue pas moins un épisode qui marque un changement notable dans les relations historiques entre Alger et cet émirat du Golfe. C’est qu’entre les deux capitales, les sujets qui fâchent se succèdent, au point que l’époque où ces relations étaient plus que cordiales semble bien éloignée. Sahara occidental, normalisation avec Israël ou encore dossier libyen, Alger et Abou Dhabi ne jouent plus la même partition sur tous ces dossiers.

« Ce n’est pas une rupture, c’est une refondation des ces relations avec d’un côté l’émergence d’une nouvelle génération de dirigeants aux Émirats et de l’autre la disparition des figures de l’ancien régime du président Bouteflika », nuance un diplomate algérien.

Rapprochement entre Rabat et Abou Dhabi

Le dernier coup de canif dans cette relation ? L’ouverture officielle le 4 novembre d’un consulat général émirati à Laâyoune, au Sahara occidental. Pour Rabat, cette ouverture vaut reconnaissance de fait de sa souveraineté sur la région et constitue une victoire politique dans la mesure où les Émirats sont le premier pays arabe à y inaugurer un consulat. Si Alger a sobrement pris acte de la décision des Émirats, cette ouverture n’en constitue pas moins un revers diplomatique.

« L’Algérie a sa politique, elle n’insulte pas, n’invective pas, commente sobrement le chef de la diplomatie algérienne Sabri Boukadoum. Elle va de l’avant, sans se soucier des autres. Nous avons nos principes et nous ne les abandonnerons pas. Nous n’avons peur de personne. »

L’Algérie demeure un soutien inconditionnel de la cause sahraouie

C’est que l’Algérie demeure un soutien inconditionnel de la cause sahraouie et n’a de cesse de rappeler le droit des Sahraouis à l’autodétermination dans le cadre d’un règlement du conflit via un référendum sous l’égide de l’ONU. Le rapprochement entre Rabat et Abou Dhabi a aussi pris la forme d’un soutien sans équivoque des EAU à l’opération du Maroc « pour défendre la sécurité de son territoire et de ses citoyens » à Guerguerate, la zone-tampon qui relie le Maroc et la Mauritanie.

L’alignement des EAU sur la position marocaine constitue un précédent qui pèsera à long terme sur ses liens avec l’Algérie. Tout comme la décision d’Abou Dhabi de normaliser ses relations avec Israël, après l’accord signé le 15 septembre à Washington sous l’égide de l’administration Trump.

Cette normalisation est de nature à brouiller encore plus les rapports avec l’Algérie tant il est vrai que cette dernière demeure un soutien inconditionnel à la cause palestinienne et considère Israël comme l’ennemi juré de la Palestine avec lequel toute idée de rapprochement est totalement exclue. D’ailleurs, c’est à Alger que la proclamation de l’État palestinien a été annoncée le 15 novembre 1988. Trente ans plus tard, l’Algérie n’a pas dévié d’un iota de cette position.

De l’eau dans le gaz

À vrai dire, il y avait déjà de l’eau dans le gaz entre ces deux-là, notamment sur le conflit libyen. Le soutien politique, financier et militaire des Émiratis à Khalifa Haftar a irrité au plus haut point du côté d’Alger, qui a vu d’un très mauvais œil l’offensive du maréchal sur Tripoli en avril 2019, laquelle a compromis pendant plus d’un an toutes les négociations et menacé la stabilité de la frontière algéro-libyenne — plus de 1000 kilomètres.

L’Algérie n’a pas non plus oublié les efforts déployés par Abou Dhabi, l’Égypte, le Maroc et le Qatar pour contrecarrer la candidature de Ramtane Lamamra, l’ancien ministre algérien des Affaires étrangères, pour le poste d’envoyé spécial de l’ONU en Libye. Face au forcing diplomatique déployé par ses « amis arabes » auprès de Washington, le diplomate algérien a fini par renoncer.

Tous ces dossiers provoquent malaise, incompréhension et distanciation entre Alger et Abou Dhabi

Tous ces dossiers provoquent malaise, incompréhension et distanciation entre Alger et Abou Dhabi. Une situation qui constitue une rupture assez nette et sans doute durable dans les relations tissées de longue date entre les deux pays. Particulièrement sous la présidence de Abdelaziz Bouteflika, chassé du pouvoir en avril 2019 après vingt ans de règne.

Abdelaziz Bouteflika et Cheikh Zayed (EAU).

Abdelaziz Bouteflika et Cheikh Zayed (EAU). © WAM/AFP

L’ancien chef de l’État algérien avait noué des liens extrêmement forts avec les dirigeants émiratis, notamment avec Zayed ben Sultan Al Nahyane — dit Cheikh Zayed — qui a dirigé la fédération depuis sa création en 1971 jusqu’à sa mort en novembre 2004. À l’époque de « sa traversée du désert » dans les années 1980, Bouteflika avait été pris en charge par cet émir qui lui avait assuré le gîte et le couvert en mettant à sa disposition une suite dans un hôtel de luxe à Abou Dhabi, en lui offrant une ferme dans les environs et en pourvoyant à ses besoins financiers.

Reconnaissance et gratitude

Arrivé au pouvoir en 1999, Bouteflika n’a pas ménagé ses efforts pour montrer sa reconnaissance à l’égard de son bienfaiteur.  Sous sa présidence, des hommes d’affaires et des entreprises des Émirats ont obtenu des marchés colossaux dans les services, l’industrie, le commerce ainsi que dans l’armement. L’armée algérienne était même devenue devenue un cliente privilégiée des EAU.

Bouteflika avait poussé tellement loin sa reconnaissance et sa gratitude à son protecteur qu’il avait décrété un deuil national de trois jours à la mort de Cheikh Zayed en novembre 2004 et fait annuler toutes les festivités commémoratives du 1er Novembre, anniversaire du déclenchement de la guerre de libération de 1954.

Le chef de l’État déchu n’était pas le seul à entretenir des liens extrêmement privilégiés avec les dirigeants émiratis. Ahmed Gaïd Salah, ancien vice-ministre de la Défense et chef d’état-major de l’armée était un grand ami des Émirats où il se rendait fréquemment.

Les Algériens soupçonnent les Émirats d’avoir œuvré à torpiller le Hirak

Devenu l’homme fort du régime après la démission de Bouteflika, Gaïd continuait à se rendre à Abou Dhabi, éveillant ainsi des soupçons d’enrichissement ou de compromission politique avec les dirigeants de cette fédération.

Les visites fréquentes de l’ex-homme fort de l’armée lui avaient valu des attaques de la part d’anciens responsables algériens l’accusant de prendre ses ordres directement de la bouche des responsables émiratis. Les liens qu’entretenait Ahmed Gaïd Salah avec les Émiratis étaient d’autant plus mal vus que les Algériens soupçonnent ce pays du Golfe d’avoir œuvré à torpiller le Hirak qui avait chassé du pouvoir Bouteflika.

L’éviction de l’ancien chef de l’État et la disparition d’Ahmed Gaïd Salah en décembre 2019 marquent ainsi la fin d’une époque dans les relations avec les Émirats. D’autant que ni le président Abdelmadjid Tebboune ni le chef d’État-major de l’armée, Saïd Chengriha, ne sont connus pour avoir tissé des liens personnels ou d’intérêts avec les dirigeants des Émirats arabes unis.

La mort de Cheikh Zayed, l’émir ami

Bouteflika savait que les jours de son ami Cheikh Zayed Ben Sultan Al-Nahyane, fondateur et chef historique de la fédération des Émirats arabes unis, étaient comptés. La dernière fois qu’il lui a discrètement rendu visite à son chevet dans un hôpital de Genève, son état de santé n’inspirait guère confiance. Mais la nouvelle qu’il reçoit dans la matinée de ce mardi 2 novembre 2004 plonge Bouteflika dans un état de tristesse et d’abattement. Cheikh Zayed est mort à plus de 90 ans. C’était plus qu’un ami pour Bouteflika. Il était son mécène, son protecteur, le généreux bienfaiteur qui lui avait offert plus que le gîte et le couvert au milieu des années 1980. Durant la « traversée du désert » de l’ancien ministre algérien des Affaires étrangères, Cheikh Zayed l’avait accueilli à Abou Dhabi, à l’instar de nombreux dignitaires arabes tombés en disgrâce. Grâce à lui, Bouteflika avait obtenu une ferme dans la banlieue d’Abou Dhabi. À l’hôtel Intercontinental, il avait droit à une suite à l’année. Employé comme conseiller diplomatique auprès du cabinet du cheikh, il touchait une rente mensuelle de 10 000 dollars. La générosité de Zayed BenSultan Al-Nahyane était telle que celui-ci fermait les yeux sur les dépenses de Bouteflika dans les boutiques de luxe de cet hôtel où il descendait après des séjours plus ou moins prolongés à Paris ou à Genève. La facture en bijoux et autres articles de luxe que l’ex-diplomate offrait à ses proches et à ses amis s’était élevée à 12 500 dollars. Aussi bienveillant que discret, Cheikh Zayed avait poussé son sens de l’hospitalité jusqu’à fermer les yeux sur la goinfrerie d’Abdelaziz Bouteflika. Devenu président, ce dernier a toujours fait montre d’une infinie reconnaissance et même d’une grande obligeance à l’égard de Cheikh Zayed. Un jour qu’il lui avait rendu visite à Abou Dhabi, Bouteflika embrassa l’émir sur le front avant de demander à l’un de ses conseillers un poste pour le fils d’un de ses amis. Ce mardi 2 novembre donc, il prend une première mesure pour marquer son deuil. Il ordonne à toutes les ambassades et aux représentations diplomatiques algériennes d’annuler sur-le-champ toutes les cérémonies de commémoration du 1er novembre 1954, jour du déclenchement de la guerre de libération. Chaque année, à l’occasion de cette fête nationale, ambassades et consulats d’Algérie organisent des fêtes fastueuses auxquelles sont conviés des invités de marque, des diplomates, des personnalités politiques de tous bords, des membres de la société civile ou encore des artistes. Pour des raisons de protocole, ce mois de novembre 2004, la commémoration est donc prévue le 2 novembre plutôt que le 1er novembre. Sur ordre du président qui n’a consulté aucun collaborateur, aucun diplomate, encore moins son chef du gouvernement, toutes les cérémonies sont supprimées, les salles décommandées et les buffets prévus pour la circonstance annulés. Prévenu le matin même par un télégramme d’Alger, l’ambassadeur d’Algérie à Rome est atterré. « C’est le jour le plus triste de ma carrière, dit-il à l’un de ses collègues. J’étais obligé d’expliquer à des diplomates étrangers que le président a décidé d’annuler la fête nationale commémorant le début d’une guerre qui fera 1,5 million de martyrs à cause du décès d’un de ses amis. » Un autre ambassadeur algérien en poste en Europe avoue qu’il a été obligé de jeter ou de faire don de 48 000 euros de nourriture et de boissons qu’il avait déjà reçues. Quand on sait que les coûts d’une telle cérémonie, censée commémorer le sacrifice des Algériens pour recouvrer leur indépendance, oscillent entre 50 000 et 150 000 dollars, on imagine le montant global que ces annulations ont coûté au Trésor public algérien. Avant de s’envoler vers Abou Dhabi pour assister aux obsèques de Cheikh Zayed prévues mercredi 4 novembre, le président Bouteflika décrète un deuil national de trois jours. Le drapeau est mis en berne dans toutes les institutions, sur tout le territoire, et dans les ambassades et les consulats à l’étranger. Toutes les festivités officielles sont également annulées pendant trois jours « en signe de compassion avec le peuple émirati frère dans cette perte cruelle ». Extrait de « Bouteflika, l’histoire secrète », Farid Alilat, éditions Rocher, février 2019.

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