Diplomatie

[Tribune] France-Égypte : notre ami le maréchal

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Mis à jour le 10 décembre 2020 à 09h08

Par  Jihâd Gillon

Responsable du pôle Maghreb/Moyen-Orient à Jeune Afrique

Le président français Emmanuel Macron, à gauche, accueille le président égyptien Abdel-Fattah el-Sissi au palais de l’Elysée, le 7 décembre 2020 à Paris.

Le président français Emmanuel Macron, à gauche, accueille le président égyptien Abdel-Fattah el-Sissi au palais de l'Elysée, le 7 décembre 2020 à Paris. © Michel Euler/AP/SIPA

Lors de la réception à Paris du président égyptien Sissi, Emmanuel Macron a laissé apparaître toute sa considération pour son homologue. Loin du ton employé avec ses autres pairs africains.

Un « partenariat stratégique ». C’est ainsi que le président français Emmanuel Macron a qualifié les relations franco-égyptiennes, lors de la visite d’État d’Abdelfattah el-Sissi, à Paris, le 7 décembre. La formule fait partie des lieux communs habituels exprimés lors des rencontres bilatérales, entre chefs d’État soucieux de montrer qu’ils travaillent sur un pied d’égalité.

De fait, depuis l’accession au pouvoir du maréchal Sissi après un coup d’État militaire en 2013, Le Caire et Paris se regardent avec des yeux enamourés et semblent renouer avec une passion réciproque débutée sous l’ère de Mohamed Ali (1769-1849), le fondateur de l’Égypte moderne. Lutte contre l’islamisme, relation personnelle entre le ministre français des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian et le président égyptien, rejet de l’expansionnisme régional turc, appréciation commune du dossier libyen, achat d’armement français… La relation franco-égyptienne offre un rare exemple de convergence du cœur et de la raison.

Et qu’importent les milliers de prisonniers politiques qui croupissent dans les geôles égyptiennes, le mandat à rallonge de Sissi ou la mainmise des généraux sur l’économie du pays. Emmanuel Macron a bien eu un mot pour les droits de l’homme, mais ce fut comme une corvée à rayer de sa « to-do list ». On ne compromet pas une relation exceptionnelle pour de telles broutilles.

« Exceptionnel »

Et à entendre le président français évoquer ses autres pairs africains, le mot « exceptionnel » n’est pas galvaudé pour décrire la relation franco-égyptienne. Car, pour ce qui est du reste du continent, et en particulier des pays francophones, Emmanuel Macron semble beaucoup moins soucieux des usages diplomatiques. Il suffit, pour s’en convaincre, de se replonger dans l’entretien qu’Emmanuel Macron a accordé à Jeune Afrique, fin novembre.

Ainsi, pour le président français, il y a « coup d’État militaire » et « coup d’État militaire ». En Égypte, il est synonyme de rétablissement de l’ordre et de reflux islamiste quand, au Mali, il faut « tout faire pour qu’elle [la transition militaire] soit la plus courte possible avec un engagement d’élections ».

Un homme tient une pancarte représentant le président égyptien Abdel-Fattah el-Sissi à Paris, le mardi 8 décembre 2020.

Un homme tient une pancarte représentant le président égyptien Abdel-Fattah el-Sissi à Paris, le mardi 8 décembre 2020. © Michel Euler/AP/SIPA

Diriger jusqu’en 2030 ? Un sacerdoce au service de la stabilité

Certes, sur la question des mandats présidentiels à rallonge, Emmanuel Macron s’est d’abord tenu à une position de non-ingérence – « ce n’est pas à moi de dire : la Constitution doit prévoir x ou y mandat ». Avant de reconnaître avoir eu des « discussions très franches » à ce sujet avec les présidents ivoirien Alassane Ouattara et guinéen Alpha Condé. Ce dernier en particulier, « a organisé un référendum et un changement de la Constitution uniquement pour pouvoir garder le pouvoir », estime le président français.

Manifestement, le président égyptien, qui a organisé un référendum similaire en 2019 (remporté avec 88 % de voix favorables, un score presque décevant compte tenu de la tradition nationale en matière de résultats électoraux), n’a eu lui d’autre souci que celui de son peuple. Diriger jusqu’en 2030 ? Un sacerdoce au service de la stabilité – le mot a été prononcé à l’envi par le président français lors de la conférence de presse avec Sissi – de l’Égypte.

Étonnante indulgence

Du point de vue des relations personnelles entre présidents, y aurait-il une séparation nette dans l’esprit du président français entre les États nord-africains et l’Afrique subsaharienne ? Lors de l’entretien accordé à JA, Emmanuel Macron s’est en tout cas montré d’une étonnante indulgence à l’égard du président algérien Abdelmadjid Tebboune, auquel il a apporté un inédit et chaleureux soutien, malgré la répression du « Hirak », les arrestations de journalistes et l’atmosphère contre-révolutionnaire qui pèse depuis des mois sur Alger. Peut-être n’a-t-il pas voulu accabler de critiques un homme malade, dont l’état de santé réel est aujourd’hui le secret le mieux gardé d’Algérie.

Peut-être aussi, et même plus probablement, sait-il qu’un président français marche sur des œufs quand il s’exprime sur l’Algérie, et qu’il lui est impossible de critiquer trop ouvertement le pouvoir d’un État si jaloux de sa souveraineté. Les présidents d’Afrique subsaharienne n’ont pas droit à tant d’égards.

Tapis rouge

Dans le domaine de la coopération sécuritaire aussi, le grand écart s’est vu. Avec le président égyptien, la question de la « société civile » (le mot démocratie a été globalement évité) a été presque systématiquement mis en balance avec les nécessités de la lutte contre le terrorisme et les enjeux de stabilité régionale. Au Sahel, en revanche, la France n’intervient que parce que les États riverains l’ont demandé, selon le président français.

Et ces mêmes États sont invités à renouveler cette requête, s’ils souhaitent que la France continue à les préserver de la menace terroriste. Il est vrai que le rapport des forces n’est pas le même : Paris a au moins autant besoin de son partenaire égyptien (devenu l’un des gros clients de l’industrie de l’armement française) que l’inverse. De quoi expliquer l’empressement avec lequel l’Élysée a déroulé le tapis rouge sous les pieds du maréchal.

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