Politique

Sénégal : le parti de Macky Sall entre frustrations et divisions après le remaniement

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Mis à jour le 10 décembre 2020 à 13h55
Macky Sall, lors de la campagne présidentielle de 2019, à l’issue de laquelle il a été réélu à la tête du Sénégal.

Macky Sall, lors de la campagne présidentielle de 2019, à l'issue de laquelle il a été réélu à la tête du Sénégal. © Sylvain Cherkaoui pour JA

L’entrée de grandes figures de l’opposition dans la majorité présidentielle a fait grincer des dents au sein de l’Alliance pour la République (APR). Ces frustrations pourraient-elles fragiliser le parti fondé par Macky Sall ?

Ce mardi 1er décembre à Dakar, c’est jour de fête au siège du parti présidentiel. Cadres et militants de l’Alliance pour la République (APR) se sont réunis pour célébrer le 12ème anniversaire de leur formation politique. Le chant d’usage aura même été entonné par les plus courageux, en l’absence de l’invité d’honneur. Le chef de l’État et président du parti, Macky Sall, n’était en effet pas présent aux festivités. Il avait envoyé pour le représenter l’un de ses fidèles, le ministre d’État Mbaye Ndiaye.

Ce membre fondateur du parti présidentiel, aujourd’hui directeur des structures, a profité de l’occasion pour louer la « pertinence des politiques d’alliances » et la « grande coalition de la majorité présidentielle », Benno Bokk Yakaar. « Depuis huit ans, nous évoluons avec nos alliés stratégiques au pouvoir, à travers l’APR-Yakaar, Macky 2012, Benno Bokk Yakaar », a rappelé l’ancien ministre de l’Intérieur, saluant de « nouvelles arrivées » dans la majorité à la faveur du remaniement gouvernemental.

Nominations et incompréhensions

Des ralliements qui se sont logiquement accompagnés de plusieurs départs parmi les cadres de l’APR, ce qui n’a pas manqué de faire grincer quelques dents. Ces bouleversements pourraient-ils provoquer des remous susceptibles de fragiliser le parti ?

Créée fin 2008 par Macky Sall, alors en disgrâce auprès du président Abdoulaye Wade, dont il fut le Premier ministre, et démissionnaire du Parti démocratique sénégalais (PDS), l’APR l’a porté au pouvoir en 2012 et en 2019. L’APR, ou plutôt les larges coalitions de la majorité, progressivement renforcées par certaines formations d’opposition d’envergure, comme l’Alliance des forces de progrès (AFP) ou le Parti socialiste.

Jusqu’à quel point le chef de l’État pourra-t-il continuer à renforcer la majorité sans mettre en péril la cohésion de son propre parti ?

Mais alors que l’ancien Premier ministre Idrissa Seck et l’ancien numéro deux du PDS Oumar Sarr viennent d’être nommés respectivement à la tête du Conseil économique social et environnemental et du ministère des Mines, jusqu’à quel point le chef de l’État pourra-t-il continuer à renforcer la majorité sans mettre en péril la cohésion de son propre parti ?

Si les apéristes mis sur le banc de touche lors du remaniement gouvernemental sont (officiellement) toujours membres de la formation, le départ de ces proches de Macky Sall, souvent jugés « présidentiables », comme Amadou Ba, Aminata Touré ou Aly Ngouille Ndiaye, a suscité beaucoup d’incompréhensions au sein du parti. D’autant plus quand ces derniers sont remplacés par d’anciens adversaires du président. « Les militants ne s’attendaient pas à la nomination d’Idrissa Seck, quand on sait que certains ont beaucoup donné et soutenu le président depuis 2012 », glisse un maire apériste.

Une « task force » derrière le chef

« Il n’y a pas de mécontentement dans le parti », balaie son porte-parole adjoint, Abdou Mbow, premier vice-président de l’Assemblée nationale. Aux côtés de trente autres cadres de l’APR – plusieurs ministres, quelques députés et une majorité de directeurs généraux –, il a rejoint une « task force républicaine » (TFR) donc le but, assure-t-il, est « d’expliquer aux Sénégalais la vision du chef de l’État » et d’« enrichir le débat public ». C’est « un bataillon mis en place pour reprendre la main sur le parti », estime notre maire apériste, qui s’étonne que certains de ses anciens fondateurs, à l’instar de Mbaye Ndiaye, ne l’aient pas rejoint.

Dans un communiqué, la plateforme affirme avoir pour but de « contribuer au renforcement de la cohésion et de la discipline dans les rangs du parti », dans un « contexte économique et politique nouveau » impulsé par un gouvernement d’ouverture. En parallèle, des rapprochements avec des membres exclus du parti présidentiel ont également été opérés. Le député Moustapha Cissé Lô, écarté en juillet dernier pour des prises de position jugées préjudiciables à l’image de la formation, a ainsi été reçu en audience par Macky Sall lui-même.

Un moyen de resserrer les rangs à l’approche des élections locales et législatives, respectivement prévues en 2021 et 2022 ? « Il est nécessaire de rassembler le maximum de personnes au sein du parti auprès du président », reconnaît Abdou Mbow. Le porte-parole adjoint refuse toutefois de voir dans cette ouverture de la majorité une menace pour l’APR, « locomotive de la coalition BBY ». « Si Macky Sall n’avait pas un parti fort, il ne serait pas le président de la coalition », veut-il croire.

Stratégie risquée

Si la plupart des cadres du parti refusent d’exprimer ouvertement leurs désaccords, tous ne partagent pas cet optimisme. L’un d’entre eux, qui a pris ses distances avec la formation, considère que des stratégies uniquement basées sur des appareils politiques pourraient, à terme, coûter cher au président : « Aujourd’hui, l’embrigadement des populations n’opère plus. En 2012 déjà, ce n’est pas le parti qui a fait gagner Macky Sall. Sa candidature était portée par la jeunesse, qui se caractérise par une certaine spontanéité, un goût du risque. À l’époque, nous en avions bénéficié. Mais c’est une partie de cette nouvelle génération, qui refuse d’être contrôlée, qui se retrouve dans le parti aujourd’hui ».

Un collectif de militants évoque des frustrations et une méfiance croissante à l’égard de l’APR

Pour renforcer l’APR, poursuit ce cadre, il aurait d’abord fallu satisfaire l’électorat et réorganiser la formation. « Le parti n’a pas d’organisation communale, pas de fédération, même à Dakar. Peut-être que la véritable tâche était là, plutôt que d’opérer des cooptations qui semblent contre-nature », estime-t-il.

La base de l’APR fait encore moins mystère de sa colère. Quelques semaines après le remaniement, un groupe se faisant appeler le Collectif des authentiques militants évoquait « des critiques, des frustrations et une méfiance croissante à l’égard de [son] parti qu’est l’APR » qui affecteraient « de plus en plus l’engagement [des] militants ».

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