Politique

Algérie : une censure qui ne dit pas son nom

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Mis à jour le 09 décembre 2020 à 12h36
Manifestation à Alger contre l’incarcération du journaliste Khaled Drareni.

Manifestation à Alger contre l'incarcération du journaliste Khaled Drareni. © IncarcÈrÈ depuis le 29 mars, le journaliste algÈrien Khaled Drareni, devenu un symbole du combat pour la libertÈ de la presse, a ÈtÈ condamnÈ en appel, mardi 15 septembre, ‡ deux ans de prison ferme par la Cour d‚ÄôAlger et reste donc en prison. 260221 2021-09-07 © Zinedine Zebar/Starface

Le pouvoir algérien resserre l’étau sur la presse indépendante, qui résiste tant bien que mal à la dégradation des conditions de travail et aux contraintes financières.

Le 2 décembre, plusieurs sites d’information en ligne francophone et arabophone, parmi lesquels Casbah Tribune, Tariq News, TSA, Maghreb Emergent, Radio M et Twala Info (lancé le 15 octobre), ont été bloqués par les autorités algériennes. Depuis, la plupart sont totalement ou partiellement accessibles, sauf Casbah Tribune dont les articles ne peuvent-être lus sans l’utilisation d’un VPN. « Nous n’avons obtenu aucune réponse mais sur d’autres sites algériens, le ministère de la Communication dit ne pas être responsable et que la censure n’existe pas », explique dubitative, Madjeda Zouine, rédactrice en chef du site Casbah Tribune.

« Il s’agit bien de censure, d’un nouveau mode de gestion de la presse électronique, mais cet acte politique, aucune partie ne l’assume », affirme TSA Algérie dans un éditorial publié, le 5 décembre. Le média en ligne s’interroge sur la validité juridique de ces blocages à répétition.

Loin de se contenter d’observer, de raconter et d’analyser l’actualité algérienne, de nombreux journalistes algériens ont dû se muer en militants actifs de la liberté d’informer et se retrouvent en première ligne dans le viseur des autorités.

Flou juridique

« Cela fait quelques années que la loi sur l’information existe, mais il y a toujours un vide juridique sur les sites d’information en ligne », explique Rosa Djaz*, une journaliste franco-algérienne qui collabore principalement avec la presse étrangère.

« En tant que journaliste indépendante qui travaille pour plusieurs médias, je ne peux pas me faire accréditer. Il faudrait que je travaille régulièrement avec les mêmes titres pour demander une accréditation pour ces médias, et même si je fais la demande, elle ne serait pas acceptée », confie la jeune femme installée à Alger. Elle évoque un véritable « parcours du combattant » pour obtenir les autorisations fournies, notamment, par le ministère de la Communication.

Une situation qui la pousse à rentrer en « clandestinité », dit-elle. « C’est un cercle vicieux. On est obligé de travailler sous pseudo. C’est moralement difficile, surtout quand nos témoins acceptent de témoigner sous leur nom, ce qui est devenu rare d’ailleurs, car les gens refusent de plus en plus de parler aux journalistes. La presse étrangère souffre d’une très mauvaise réputation suite aux déclarations du gouvernement », explique Rosa.

Le 16 août, le ministère de la Communication a délivré plusieurs accréditations et cartes de presse à des journalistes algériens, correspondants des médias étrangers. Les photos de la cérémonie, où l’on voit le ministre Ammar Belhimer poser aux côtés d’une vingtaine de journalistes, ont d’ailleurs provoqué l’émoi chez certains de leurs confrères, encore marqués par la condamnation à trois ans de prison ferme de Khaled Drareni, le 10 août 2020.

On utilise des prétextes fallacieux pour condamner les journalistes ou fermer les médias »

Trois jours après ce verdict en première instance, le ministère de la Communication avait nié la qualité de journaliste à Khaled Drareni en déclarant que ce dernier ne détenait pas de carte professionnelle. Pourtant, le fondateur de Casbah Tribune, correspondant de TV5 Monde et Reporters sans frontières, est une figure reconnue du paysage médiatique algérien depuis déjà quinze ans. Arrêté en mars 2020 alors qu’il couvrait une manifestation du Hirak, Khaled Drareni a été condamné en appel, le 15 septembre, à deux ans de prison ferme pour « incitation à attroupement non armé » et « atteinte à l’intégrité du territoire national ».

« On nous laisse travailler le plus normalement du monde mais dès que l’on sort de la ligne éditoriale que le système veut imposer, on utilise des prétextes fallacieux pour condamner les journalistes ou fermer les médias », s’indigne Mustapha Bendjama, rédacteur en chef du quotidien Le Provincial, basé à Annaba dans l’est du pays.

Obstructions

Récemment, c’est le journaliste indépendant Saïd Boudour qui a écopé d’une condamnation à un an de prison ferme. Il était poursuivi pour « outrage à corps constitué, diffamation et début de menaces », rapporte le Comité national pour la libération des détenus. En 2018, le journaliste avait déjà fait l’objet de poursuites après ses révélations sur l’affaire de la saisie record de 701 kg de cocaïne au port d’Oran.

« C’est symptomatique d’un pays qui essaie de légiférer sur quelque chose qu’il ne maîtrise pas », analyse Rosa Djaz. « L’apparition de sites en ligne se multiplie. Les compétences des journalistes, les façons de travailler et les sujets traités sont complètement différents de ce que fait la presse traditionnelle. Tout cela devient un problème pour les autorités car c’est un réel contre-pouvoir sur lequel elles n’arrivent pas à mettre la main », poursuit la journaliste indépendante.

C’est un problème pour les autorités car c’est un réel contre-pouvoir sur lequel elles n’arrivent pas à mettre la main

Le gouvernement algérien planche depuis février 2020 sur une loi destinée à « encadrer les activité des médias en ligne ». En octobre dernier, un projet de décret exécutif a été adopté par le gouvernement mais certains points, dont celui lié à l’hébergement exclusif des sites en Algérie, inquiètent les journalistes. Ces derniers, mettent aussi le gouvernement face à ses propres contradictions.

« On nous demande, par exemple, d’avoir une carte professionnelle mais la nouvelle commission en charge des attributions n’est toujours pas installée », précise un journaliste qui souhaite conserver l’anonymat. Une commission, formée en 2016, par l’ancien ministre de la Communication, Hamid Grine, avait été dissoute par son successeur Djamel Kaouane, après qu’une enquête interne a permis d’identifier une centaine d’indus bénéficiaires, rapportait la presse algérienne en 2018.

En attendant l’installation de la nouvelle commission et une réglementation claire du secteur, les journalistes qui travaillent pour des médias indépendants composent avec les obstructions quotidiennes. Ils doivent ruser pour couvrir les événements officiels ou encore les procès de détenus d’opinions. Quand ils ne sont pas eux-mêmes harcelés par la justice.

Harcèlement

« Je suis sous le coup de nombreux procès », explique ainsi Mustapha Bendjama. Il cite les audiences qui l’attendent durant ces prochains jours : « J’en ai une le 20 décembre pour publication pouvant porter atteinte aux intérêts nationaux, le 21 pour outrage à corps constitué et le 22 décembre, de nouveau pour publication pouvant porter atteinte aux intérêts nationaux ».

Le journaliste du Provincial comparaîtra pour ses écrits sur le réseau social Facebook, mais ces « interpellations sont justifiées par son travail de journaliste » soutient le jeune homme. Il précise que ses ennuis avec les services de police, puis la justice, ont commencé dès le début de la couverture du Hirak, en février 2019.

Les pressions financières, nous les subissons depuis longtemps mais désormais ils ont franchi un nouveau cap »

« Sous Bouteflika, nous avions été privés de publicité institutionnelle à cause de certaines Unes. Les pressions financières, nous les subissons depuis longtemps mais désormais ils ont franchi un nouveau cap. Au début, il y avait la répression policière et les intimidations mais comme ça ne fonctionne pas, ils utilisent le système judiciaire », indique Mustapha Bendjema.

Pourtant, le quotidien pour lequel il travaille est agréé par les autorités et dispose même d’une convention avec l’Anep (Agence nationale d’édition et de publicité), l’organisme public en charge d’octroyer la publicité institutionnelle. « Je ne comprends pas comment on peut m’empêcher de travailler, ils n’ont même pas le prétexte du vide juridique qui touche mes confères des médias en ligne », s’interroge le journaliste.

Faute d’une réglementation claire du secteur de la presse électronique, bon nombre de sites d’information n’ont pas accès à la publicité publique. Pire encore, la conjoncture économique et politique fait fuir les annonceurs privés.

« Nous vivons des moments difficiles. Désormais, nous travaillons pratiquement bénévolement pour faire vivre le site internet », explique Madjeda Zouine. Depuis l’emprisonnement de son fondateur Khaled Drareni, le média Casbah Tribune rencontre d’importantes difficultés financières.

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