Politique

Côte d’Ivoire : pourquoi le Centre s’est embrasé

Réservé aux abonnés | | Par - envoyé spécial dans le Centre
Mis à jour le 10 décembre 2020 à 17h32
Des soldats marchent à côtés de décombres, à M’Batto, en Côte d’Ivoire, le 12 novembre 2020.

Des soldats marchent à côtés de décombres, à M'Batto, en Côte d'Ivoire, le 12 novembre 2020. © Luc Gnago/REUTERS

Yamoussoukro, Tiébissou, Toumodi, Dimbokro ou encore Daoukro… Entre frustrations et manipulations, c’est dans le centre de la Côte d’Ivoire que l’opposition à la candidature d’Alassane Ouattara a été la plus vive et la plus violente.

En ce matin brumeux de décembre, il règne à Yamoussoukro un calme apaisant. Ses avenues trop larges sont presque vides, les magasins ouvrent à peine… La ville a l’air encore endormie. Il y a un peu plus d’un mois pourtant, à l’occasion de l’élection présidentielle du 31 octobre, elle a été le théâtre de violences d’une ampleur inédite. La nationale A3 qui coupe la ville en deux s’est transformée en ligne de front séparant deux communautés. Un homme a été égorgé, des restaurants et des voitures ont été brûlés, des commerces saccagés, des quartiers barricadés et le processus électoral en lui-même a été largement perturbé.

Yamoussoukro, Tiébissou, Toumodi, Dimbokro ou encore Daoukro… C’est ici, dans le centre de la Côte d’Ivoire, que la contestation contre la candidature d’Alassane Ouattara à un troisième mandat a été la plus vive. La plus violente aussi. Loin d’Abidjan, dans des zones souvent rurales et délaissées, en majorité acquises au Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), on s’est tailladé à la machette, tiré dessus au fusil de chasse – du calibre 12 dont le canon avait parfois été scié. La rivalité politique a viré à l’affrontement intercommunautaire. Quatre personnes sont mortes à Yamoussoukro, sept à Toumodi et dans ses environs, six à Daoukro. L’une d’entre elle a été décapitée.

L’étincelle qui embrase Yamoussoukro

Dans la capitale administrative, tout commence le 29 octobre. La campagne électorale prend fin et le Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP) organise un meeting place Jean-Paul II, dans le quartier de N’gokro. En attendant qu’il débute, un groupe de jeunes s’attable dans un maquis voisin. On ignore toujours pourquoi, mais le ton monte soudainement. D’abord au sein du petit groupe, puis avec la gérante, une femme baoulé d’une trentaine d’années. Une petite bagarre éclate : tables et chaises en plastique volent en éclat, avant que le groupe ne quitte les lieux.

Les heures passent et une rumeur se répand par le bouche-à-oreille, sur WhatsApp ou Facebook. Des jeunes malinkés seraient venus dans ce quartier baoulé et auraient menacé de revenir le lendemain pour s’attaquer aux populations. Personne ne sait aujourd’hui s’il y avait dans cette information une once de vérité, mais ce fut l’argument rêvé pour relancer un mouvement de désobéissance civile jusque-là moribond. Les premières barricades se montent à la nuit tombée. Le lendemain matin, elles bloqueront l’accès des quartiers baoulé, ainsi que des corridors sud et nord de la ville provoquant d’impressionnantes files d’attente. Le mouvement s’étend aussi aux villages entourant Yamoussoukro, de Toumodi, au Sud, à Tiébissou, au Nord, y rendant les opérations de vote impossibles.

Le 30 octobre à la mi-journée, Rodrigue* quitte sa famille à Didievi pour regagner Abidjan, à 300 kilomètres de là. « Sur la route, il y avait des barrages, parfois tous les 30 mètres. On devait payer entre 200 et 1 000 francs CFA. Arrivés au corridor de Morofé [au nord de Yamoussoukro], on est restés bloqués jusqu’à deux heures du matin. Des transporteurs ont alors décidé d’affronter les manifestants. Il y a eu une grosse bagarre et les barricades ont finalement été levées », raconte-t-il.

Guérilla urbaine

Des semaines plus tard, il peine encore à réaliser, décrivant des scènes proches de la guérilla urbaine. « Je n’avais jamais vu ça. Quand nous avons finalement pu reprendre la route, les jeunes qui étaient sur les barricades s’étaient repliés dans leurs villages. Mais ils avaient incendié tous les commerces le long de la voie et ils jetaient des pierres sur nos véhicules. »

Cette révolte des campagnes, personne ne l’a vue venir. Les autorités ont-elles sous-estimé l’ampleur de la contestation ? « Le Centre a toujours été calme. Tout le monde a été surpris, d’autant que le PDCI est traditionnellement un parti légaliste », commente Arthur Banga, historien et enseignant-chercheur à l’université Félix Houphouët-Boigny d’Abidjan.

« C’était un soulèvement coordonné et bien préparé, alimenté par les rumeurs et parfois encadré par des inconnus. Des gens ont distribué de la drogue et de l’argent. Sur les barrages, les jeunes n’étaient pas dans un état normal. Ils prenaient leurs ordres au téléphone », affirme, sans hésitation, un responsable sécuritaire. Il pointe la responsabilité directe des plus hauts cadres du PDCI dans la région.

Certains voulaient seulement ne pas participer au vote. D’autres espéraient empêcher sa tenue. Et d’autres souhaitaient l’affrontement.

À Yamoussoukro, le maire, Jean Gnrangbé Kouacou, et ses principaux adjoints sont visés. Certains employés de la mairie auraient même été vus aux côtés des manifestants. Ils sont depuis recherchés par la police et n’ont pas remis les pieds en ville depuis le scrutin – dans une interview au Nouveau réveil, Kouacou, que J.A. n’a pas pu joindre, a affirmé être menacé. Le conseil municipal n’a donc pas pu se tenir depuis les élections.

Des sources sécuritaires affirment également que des hommes disant travailler pour Guillaume Soro, l’ancien président de l’Assemblée nationale, ont été vus en train d’encourager la population à se soulever. « Certains voulaient seulement ne pas participer au vote. D’autres espéraient empêcher sa tenue. Et d’autres souhaitaient l’affrontement. On ne sait pas encore vraiment d’où ces derniers venaient », explique un jeune cadre du PDCI. « Mais en voulant appliquer le mot d’ordre de la désobéissance civile, on est allé beaucoup trop loin, reconnaît-il. Ce qui s’est passé, ce n’est pas ce qu’on voulait. »

« Rien de tout cela ne serait arrivé s’il n’y avait pas eu de troisième mandat et si on nous avait laissé la possibilité de nous y opposer dans la rue, pacifiquement, ajoute ce cadre du PDCI. Et puis, il y a trop de frustrations. La politique rurale n’a pas marché. En ville, les jeunes du RHDP sont favorisés. Ensuite, ils viennent parader dans nos quartiers. »

« Il y a un fort mécontentement. La jeunesse est désoeuvrée. Elle estime être laissée pour compte », concède un responsable du RHDP à Yamoussoukro.

« Quand le chef parle, on obéit »

Kadet* a longtemps hésité avant d’accepter de s’exprimer. Il habite un petit village dont il préfère taire le nom par peur des représailles. À 41 ans, ce solide gaillard est l’un de ces « jeunes » qui ont tenu les barricades pendant plusieurs jours. Il se dit militant du PDCI, assure n’avoir été payé par personne et avoir simplement appliqué le mot d’ordre lancé par son parti. « Chez nous, dans les villages, tout le monde est PDCI. Et quand le chef parle, on obéit. »

Ambivalent, il oscille entre regrets et réaffirmation de son action. « Des gens nous ont appelé pour nous dire que nous allions être attaqués par des Dioula. Sur le moment, on n’a pas vraiment réfléchi, mais aujourd’hui on se dit que quelqu’un a essayé de nous manipuler. Dans nos villages, il y a des Dioula. Ils ont épousé certaines de nos sœurs », dit-il. Son discours se veut ensuite plus combatif, comme s’il avait aussi voulu prouver quelque chose : « Mes frères dioula disent que nous sommes des peureux. On s’est aussi soulevés pour leur dire que ce n’était pas le cas. »

Depuis ces événements, de nombreux militants du parti d’Henri Konan Bédié se disent désabusés. « On pensait vraiment que notre mobilisation allait faire basculer le pays », dit l’un d’eux. Dans les villages du Centre, beaucoup ont pris la fuite. Si certains ont effectivement été impliqués dans les violences électorales, d’autres craignent simplement d’être des victimes collatérales.

Interpellations dans l’opposition

Car ces dernières semaines, la gendarmerie a procédé à de nombreuses interpellations dans les rangs de l’opposition, donnant parfois l’impression de mener des expéditions punitives. Une centaine de personne a par exemple été appréhendée autour de Bonzi.

C’est dans les environs de ce village que fut retrouvé le corps calciné d’un gendarme. Il faisait partie d’un convoi attaqué le 31 octobre, à bord duquel se trouvaient trois chauffeurs et trois agents des forces de l’ordre affectés à la sécurité du ministre ivoirien du Budget et du Portefeuille de l’État. Il y avait, parmi les personnes interpellées, des mineurs et plusieurs enseignants, qui ont depuis été libérés.

Il faut que tout le monde soit logé à la même enseigne. On ne peut pas utiliser la justice pour se venger.

À Abli, petite bourgade située à 2km de Toumodi où le ministre de l’Équipement et de l’Entretien routier, Amedé Kouakou, possède une maison, la gendarmerie a procédé le 8 décembre à vingt-trois arrestations. Le 3 novembre, deux vigiles du ministre, qui tentaient d’aider le frère de ce dernier pris dans une échauffourée, ont été tués, visés par des tirs de calibre 12 et égorgés à la machette.

« Il est tout à fait normal que ces actes soient punis par la loi, mais il faut que tout le monde soit logé à la même enseigne. On ne peut pas utiliser la justice pour se venger », estime un cadre PDCI de Toumodi, 50 000 habitants. « En ayant empêché le vote, le PDCI a sa part de responsabilité, reconnaît-il. Mais le discours incendiaire de certains élus du RHDP a jeté de l’huile sur le feu. »

20201202_151938

20201202_151938 © Ce qu’il reste d’un commerce brûlé à Toumodi, le 31 octobre. Vincent Duhem pour J.A.

Plus d’un mois après l’élection, Toumodi peine à se remettre des violences qui s’y sont déroulées. Des dizaines de maisons ont été brûlées, poussant leurs habitants à la rue. Le marché devra être reconstruit. Maintenu depuis le scrutin, le couvre-feu vient à peine d’être levé. Le jour de l’élection, l’accès aux bureaux de vote situés dans le Toumodikro, le quartier qui a donné son nom à la ville et où vit une grande majorité de Baoulé, avait été bloqué par des jeunes du PDCI. Des incidents ont eu lieu devant l’un d’eux, forçant la Commission électorale indépendante (CEI) à le fermer.

Machette, hache et fusil

« Dans l’après-midi, des jeunes partisans du RHDP se sont attaqué à des commerces, des maisons ont été brûlées. Il y a eu des blessés, certains par balles. Le lendemain, alors qu’une réunion de conciliation était organisée à la mairie, des jeunes baoulé venus des villages avoisinant ont incendié le marché et s’en sont pris aux commerces des Dioula. En représailles, de nouvelles maisons ont été brûlées à Toumodikro », explique une source sécuritaire. Quatre personnes d’une même famille – une de 83 ans, son fils, sa fille et sa belle-fille – se trouvaient dans l’une d’elles. Elles ont péri, brûlées vives.

Jean* a eu beaucoup de chance. Elève de terminale, il vit chez sa grand-mère dans une petite maison de Toumodikro. Le 1er novembre, trois hommes armés d’une machette, d’une hache et d’un fusil ont fracassé la porte d’entrée. Toute la famille s’est cachée dans les toilettes. Lui a été emmené dans la cour commune. « Un chasseur traditionnel dozo m’a demandé de me retourner. J’ai entendu un premier tir. La balle a effleuré mon genoux. J’ai pu m’enfuir pendant qu’il rechargeait son arme », raconte-t-il en montrant des photos de sa blessure.

« Les responsables de ces actes sont connus. Ils ont été identifiés sur des vidéos. Pourtant, aucun n’a encore inquiété. Pareil pour ceux qui ont décapité le jeune, à Daoukro, assure un habitant de la ville. Pourquoi ? Si on veut faire la paix et mettre fin à la crise, il faut que la justice se fasse pour tout le monde. Sinon, il sera impossible d’organiser les élections législatives. » Pour l’instant, il est prévu qu’elles se tiennent au cours du premier semestre 2021.

*Les prénoms marqués d’un astérisque ont été modifiés. 

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3102p001_600 devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€
Fermer