Politique

Crise du Golfe : réconciliation en vue entre Riyad et Doha ?

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Tamin Ibn Hamad Al Thani (g.) et Mohammed Ibn Salman Al Saoud (d.).

Tamin Ibn Hamad Al Thani (g.) et Mohammed Ibn Salman Al Saoud (d.). © Images SIPA / AP / Montage JA

L’Arabie saoudite a laissé planer la possibilité de mettre fin à la crise du Golfe et au blocus contre le Qatar. Une évolution en partie liée au changement d’administration américaine.

Cela pourrait être un cadeau stratégique, dans une période de transition entre deux administrations américaines. Par la voix de son ministre des Affaires étrangères, Faisal Ben Farhan, l’Arabie saoudite a laissé planer la possibilité d’une sortie de la crise qui divise le Golfe depuis trois ans et demi.

« Nous sommes en pleine coordination avec nos partenaires dans ce processus et les perspectives en vue d’un accord final sont très positives », a déclaré le prince Faisal dans un interview à l’AFP, en précisant que la résolution impliquerait « toutes les parties concernées ». À la question de savoir si le conflit serait complètement réglé, il a répondu que cela se produirait « bientôt ».

L’Arabie saoudite s’est dans le passé déjà montrée prête à mettre fin au blocus qu’elle a imposé au Qatar, de concert avec les Émirats arabes unis, Bahreïn et l’Égypte, le 5 juin 2017. En décembre 2019, par exemple, le Forum de Doha bruissait des rumeurs de règlement rapide de la querelle. Cette fois, la tentative a une teneur officielle.

Un pas en avant, deux en arrière ?

« L’Arabie saoudite a toujours cette capacité à envoyer des messages puis à se rétracter. La différence est que cette fois, la déclaration vient du ministre des Affaires étrangères, alors qu’avant elle émanait de simples conseillers dont la parole était facile à rétracter », observe Quentin de Pimodan, analyste au Research Institute for European and American Studies (RIEAS) et spécialiste du Golfe.

Au Koweït, un haut fonctionnaire a confié au quotidien Al Rai que des négociations étaient en cours pour parvenir à une résolution finale lors du 41e sommet du Conseil de coopération du Golfe (CCG) qui devrait se tenir ce mois-ci. L’émir du Koweït Sabah al-Ahmad al-Jaber al-Sabah, décédé en septembre, avait joué un rôle important de médiateur depuis le début du conflit en 2017.

L’annonce intervient dans la foulée de la tournée dans le Golfe de Jared Kushner, gendre et conseiller de Donald Trump, qui s’est rendu Arabie saoudite et au Qatar la semaine dernière. Une détente qui permettrait au président américain de s’offrir une victoire diplomatique avant son départ de la Maison-Blanche.

Les gens du Golfe sont de fins calculateurs et ont tout intérêt à ménager Trump

« Trump est peut-être sur le départ, mais il n’a pas exclu de revenir en 2024. Dans tous les cas, il exerce une véritable influence sur toute une partie de la population américaine et restera très présent dans l’espace médiatique [durant le mandat de Biden]. Les gens du Golfe sont de fins calculateurs et ont tout intérêt à le ménager », poursuit Quentin de Pimodan.

Peu d’informations ont filtré sur les possibles conditions d’une détente. L’une d’entre elles porterait sur la réouverture de l’espace aérien saoudien aux avions qataris.

Pour contourner le blocus, ceux-ci ont dû emprunter l’espace aérien iranien pendant trois ans, ce qui a permis à la République islamique d’encaisser quelque 100 millions de dollars par an de royalties. Priver Téhéran de cette somme permettrait de porter un dernier coup à l’économie iranienne, minée par les sanctions, avant que le président Trump ne quitte ses fonctions.

Un signal fort

En même temps, le signal envoyé à la future administration Biden est fort. Il place Riyad dans une démarche d’ouverture, en amont de l’entrée en fonction du président élu, le 20 janvier 2021. Lors de sa campagne, Joe Biden a déclaré vouloir mettre fin au soutien américain à la guerre de l’Arabie saoudite au Yémen et faire du respect des droits de l’homme une priorité de s apolitique étrangère.

« Nous veillerons à ce que l’Amérique ne laisse pas ses valeurs à la porte pour vendre des armes ou acheter du pétrole », a-t-il affirmé, évoquant même la possibilité de faire de l’Arabie saoudite un état « paria ».

Un tel geste diplomatique saoudien résoudrait pour Biden une partie du conflit entre plusieurs alliés qui abritent des bases militaires américaines. Un cadeau de bienvenue à moindre frais pour Riyad par rapport aux autres dossiers sensibles évoqués par le prochain locataire de la Maison-Blanche.

Le conflit avec le Qatar est d’un point de vue saoudien le plus facile à régler 

Au Yémen, la guerre s’enlise et l’Arabie saoudite a récemment subi deux attaques des rebelles houthis, l’une contre un pétrolier grec en mer Rouge, l’autre sur une installation pétrolière à Djeddah.

« Terminer la guerre maintenant, c’est laisser les Houthis aux frontières de l’Arabie saoudite », ce qui rend toute résolution rapide du conflit impossible, analyse Stéphane Lacroix, chercheur au Centre de recherches internationales (CERI) de Sciences-Po et spécialiste du Golfe.

« L’Arabie saoudite ne considère pas le Qatar comme une menace existentielle, contrairement aux Émirats arabes unis. Donc s’il fallait sacrifier quelque chose pour plaire à Washington, l’Arabie saoudite préfèrerait peut-être sacrifier la question du Qatar. Un accord [de normalisation] avec Israël serait coûteux, et une sortie de la guerre au Yémen les mettrait dans situation intenable. Le conflit avec le Qatar est d’un point de vue saoudien le plus facile à régler des trois. », poursuit-il.

Mettre la pression

L’Arabie saoudite n’a pas participé au blocus avec autant d’agressivité que les Émirats arabes unis, qui en sont les réels artisans.

Pour Abou Dhabi, le blocus était une occasion de mettre la pression sur Doha afin qu’il cesse son soutien à des groupes islamistes dans le monde arabe, en premier lieu les Frères musulmans. Ainsi, les Émirats arabes unis ont annoncé qu’il n’y avait « aucune chance » de mettre fin au blocus, malgré les efforts de médiation.

L’ambassadeur des Émirats arabes unis aux États-Unis, Youssef al-Otaiba, accuse le Qatar de « jouer la victime »

« Je ne pense pas que cela soit résolu de sitôt simplement parce que je ne pense pas qu’il y ait eu d’introspection [de la part du Qatar] », a balayé à la télévision israélienne l’ambassadeur des Émirats arabes unis aux États-Unis, Youssef al-Otaiba, accusant le Qatar de « jouer la victime ». Jared Kushner ne s’est d’ailleurs pas arrêté à Abou Dhabi lors de son déplacement dans la région.

Il s’agirait donc d’un nouvel accroc potentiel entre l’Arabie saoudite et son premier partenaire régional, les Émirats arabes unis, déjà opposés sur différents terrains.

Nouveau front

Dans la guerre au Yémen, un nouveau front s’est ouvert à Aden en août 2019, où s’opposent forces gouvernementales et séparatistes qui veulent rétablir l’état du Sud-Yémen. Abou Dhabi est accusé d’aider les séparatistes, alors que Riyad soutient les forces du gouvernement en exil de Abd Rabbo Mansour Hadi.

« Le Yémen est avant tout une histoire saoudienne, et la crise avec le Qatar une histoire émirienne. Il y a eu une sorte de deal entre l’Arabie saoudite et les Émirats : tu me suis sur le Yémen, et je te suis sur le Qatar. Puisque MBZ les a lâchés sur le Yémen, l’Arabie saoudite peut se dire : on peut lâcher MBZ sur le Qatar », poursuit Stéphane Lacroix.

Reste à voir les concessions que le Qatar sera prêt à accepter

Autre contentieux entre les deux partenaires, le désaccord sur le maintien du déficit de production afin de réduire les stocks qui pèsent sur les cours du brut.

En cas de détente entre l’Arabie saoudite et le Qatar, la réaction des Émirats sera donc attendue. Reste à voir les concessions que le Qatar sera prêt à accepter. En décembre 2019, alors que le roi Salmane avait invité le cheikh Tamim Ben Hamad al-Thani à un sommet du CCG, montrant une volonté de détente du blocus, Abou Dhabi avait fait dérailler le processus de résolution.

Le prince héritier émirati Mohamed Ben Zayed craignait qu’une réconciliation trop rapide avec Doha ne lui permette pas d’imposer ses conditions au retour du l’émirat sur la scène régionale.

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