Politique

Au Soudan, la Russie veut installer sa première base militaire en Afrique

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Mis à jour le 09 décembre 2020 à 11h53
Le président russe, Vladimir Poutine, et le chef du Conseil souverain du Soudan, Abdel Fattah al-Burhane, au sommet Russie-Afrique de Sotchi, le 23 octobre 2019.

Le président russe, Vladimir Poutine, et le chef du Conseil souverain du Soudan, Abdel Fattah al-Burhane, au sommet Russie-Afrique de Sotchi, le 23 octobre 2019. © Sergei Chirikov/Pool via REUTERS

Le Kremlin envisage la construction d’une base logistique pour la flotte russe au Soudan, alors que Washington n’a toujours pas retiré Khartoum de la liste des États soutenant le terrorisme.

Le 16 novembre, Vladimir Poutine a donné son feu vert à la signature d’un accord avec le Soudan en vue de la construction de la première base militaire russe sur le continent africain. Officiellement, le projet est présenté comme une simple base de ravitaillement et de maintenance pour les navires de guerre russes.

Cependant, l’accord revêt une haute importance stratégique pour Moscou qui concrétise ses ambitions de rapprochement avec le continent africain et de projection militaire dans la mer Rouge et au-delà, vers l’océan Indien.

La base navale devrait voir le jour sur les côtes soudanaises à quelques encablures au nord de Port-Soudan, le principal port commercial du pays. Les installations pourraient recevoir simultanément jusqu’à quatre navires de guerre dont des bateaux à propulsion nucléaire et une garnison maximale de 300 militaires et civils sans compter les gardes qui assureront la sécurité du site.

L’ensemble du personnel russe, dont les effectifs pourront être revus à la hausse, bénéficiera de l’immunité diplomatique

L’ensemble du personnel russe, dont les effectifs pourront être revus à la hausse, bénéficiera de l’immunité diplomatique. D’après le projet d’accord, le Soudan concède le terrain à la Russie pour 25 ans, renouvelable 10 ans, sans aucune contrepartie financière.

La Russie se verra accorder le droit d’importer de l’armement et du matériel militaire nécessaire au fonctionnement de sa base via les aéroports et les ports soudanais, sans que les autorités locales puissent contrôler les cargaisons.

En échange, Moscou accordera une « assistance gratuite » à la marine soudanaise pour des missions de recherche et de sauvetage ou de lutte « anti-sabotage ». Le Soudan pourra également bénéficier de la protection des systèmes de défense russes installés sur le site.

Un atout stratégique pour la Russie

La Russie tente depuis plusieurs années de remettre un pied militaire sur les côtes de la Corne de l’Afrique. Après des négociations avortées avec Djibouti, le Kremlin se tourne désormais vers le Soudan pour réaffirmer sa présence dans la région (perdue depuis la fermeture en 1977 de la base soviétique en Somalie).

Situé en face du Golfe d’Aden, le Soudan bénéficie d’une position stratégique, au cœur d’un important carrefour maritime où transitent près de 10 % des marchandises mondiales.

« L’heure est venue de restaurer notre présence navale », a affirmé à l’agence de presse Interfax l’amiral Vladimir Komoyedov, ancien commandant de la flotte russe en mer Noire, ajoutant que cet accord permettrait « d’étendre les capacités de notre marine ».

Une base navale au Soudan permettrait également à la Russie de concrétiser ses ambitions sur le continent africain

Ce projet de base sur la mer Rouge représenterait en effet une extension régionale de la première base russe à l’étranger située à Tartous, en Syrie. Moscou y investit chaque année près de 46 millions de dollars en vue d’y agrandir ses installations.

Vladimir Poutine et Omar el-Béchir, le 23 novembre 2017 à Sotchi.

Vladimir Poutine et Omar el-Béchir, le 23 novembre 2017 à Sotchi. © AFP

Une base navale au Soudan permettrait également à la Russie de concrétiser ses ambitions sur le continent africain. Une stratégie affirmée en 2019 à Sotchi lors d’un sommet qui a réuni plus de 40 dirigeants africains. La Russie, actuellement le plus grand fournisseur d’armes en Afrique, y a multiplié les accords de coopération militaire ou d’extraction minière.

Coopération de longue date

Si les bénéfices stratégiques pour Moscou semblent évidents, il est plus difficile de distinguer clairement les avantages que Khartoum espère tirer de cet accord. Le projet est le fruit d’un rapprochement entamé sous le régime du dictateur déchu Omar el-Béchir. Le président soudanais avait demandé la protection de la Russie « contre les actes agressifs des États-Unis », lors d’une visite à Sotchi en novembre 2017 à l’invitation de Vladimir Poutine.

« Visé par les sanctions économiques américaines et deux mandats d’arrêts de la Cour Pénale internationale, Omar el-Béchir avait établi une diplomatie erratique, penchant dans un premier temps vers l’Iran, puis flirtant avec l’Arabie saoudite avant de se tourner, enfin, vers la Russie », résume Kholood Khair, analyste au sein du think-tank politique Insight Strategy Partners basé à Khartoum.

Le Soudan devient la première nation de la Ligue Arabe à s’équiper d’avions de chasse Su-35 russes

Les deux présidents signent alors plusieurs contrats de coopération militaires et de livraisons d’armements. Le Soudan devient la première nation de la Ligue Arabe à s’équiper d’avions de chasse Su-35 russes. La Russie s’engage à poursuivre la formation des troupes soudanaises et les deux pays s’entendent pour faciliter l’accès à leurs ports respectifs.

« À ce moment-là, le sujet d’une base navale sur les côtes soudanaise est alors évoqué mais la Russie ne se montre pas extrêmement enthousiaste », souligne Al-Sawarmi Khalid Saad, ancien porte-parole de l’armée soudanaise, désormais expert indépendant sur les questions militaires.

Après une seconde visite à Moscou en juillet 2018, Omar el-Béchir est le premier dirigeant de la Ligue arabe à se rendre à Damas. « En Syrie, il constate que la Russie protège à son corps-défendant son allié Bachar al-Assad. La Russie lui est apparue comme un allié fiable et solide. Contrairement aux partenaires chinois, les Russes pourraient lui apporter un soutien militaire et pas seulement économique », poursuit Kholood Khair.

Quelques jours plus tard, en décembre 2018, la rue soudanaise se soulève. Après plusieurs mois de contestation, Omar el-Béchir est renversé en avril 2019. Mais sa chute n’entraîne pas de rupture des liens avec Moscou. Au contraire.

Des manifestants dans la capitale soudanaise Khartoum, vendredi 12 avril 2019.

Des manifestants dans la capitale soudanaise Khartoum, vendredi 12 avril 2019. © AP/SIPA

« En une nuit, les alliés idéologiques du régime, la Turquie ou le Qatar, ont perdu pied au Soudan. Mais la Russie est restée et a maintenu son influence, notamment à travers la société militaire privée Wagner sur laquelle Béchir s’était appuyé pour réprimer les manifestations », décrypte Kholood Khair.

Lorsque le général Abdel Fattah al-Burhan, à la tête du Conseil de souveraineté, reprend les rênes de la transition, il entend bien conserver le partenariat avec l’allié russe.

En mai 2019, soit un mois après la destitution d’el-Béchir, Moscou et Khartoum signent deux nouveaux accords militaires, l’un visant à partager les expériences relatives aux opérations de maintien de la paix des Nations unies, l’autre pour renforcer la coopération dans le domaine naval.

Puis en novembre 2020, la présidence russe donne son feu vert à la construction d’une base navale à Port-Soudan. « Cette fois-ci, ce sont les Russes qui ont remis le sujet sur la table, se montrant bien plus intéressés. Ils ont d’ailleurs pris de court les autorités soudanaises au moment où le gouvernement civil amorce un rapprochement avec les États-Unis », analyse Al-Sawarmi Khalid Saad.

Sens russe du timing

Le décret signé par le Kremlin intervient quelques semaines à peine après que l’administration américaine a annoncé son intention de retirer le Soudan de la liste des États soutenant le terrorisme. Pour le moment, ce retrait n’est toujours pas effectif et l’immunité du Soudan contre des poursuites par les victimes du terrorisme n’a toujours pas été rétablie par le Congrès américain.

Le risque de sanctions économiques continue donc de peser sur les entreprises qui souhaiteraient investir au Soudan. Washington a mis la pression sur Khartoum en conditionnant la levée des sanctions à la normalisation des relations avec Israël.

« C’est une manœuvre habile de la part des Russes. Ils ont le sens du timing, estime Kholood Khair. Il fallait le faire maintenant avant que le poids des Américains au Soudan ne soit trop important. » D’après cette analyste, si le gouvernement soudanais finit par signer cet accord, c’est par pragmatisme car la Russie ne demande aucune contrepartie politique contrairement aux États-Unis qui n’ont, pour le moment, « rien offert de concret aux Soudanais ».

Si cet accord est conclu avec la Russie, c’est un nouveau signe de l’échec de la méthode Trump au Soudan

À Khartoum, les autorités soudanaises sont pour l’instant restées discrètes sur la signature de l’accord. L’incertitude règne quant à la stratégie à adopter au moment où la coopération avec les États-Unis et la réintégration du pays sur la scène internationale paraissent primordiales pour sortir le Soudan de la crise économique majeure dans laquelle il s’enfonce.

Selon Al-Sawarmi Khalid Saad, « Khartoum peut encore rétropédaler si les États-Unis font des concessions et accélèrent la levée des sanctions. Mais le gouvernement ne le fera pas à tout prix. Il faudra que les États-Unis passent des paroles aux actes. »

Pour l’heure, la date précise de la signature finale de cet accord avec la Russie n’a pas été annoncée et Washington n’a pour le moment pas réagi à l’annonce de ce projet. « Si cet accord est conclu avec la Russie, c’est un nouveau signe de l’échec de la stratégie américaine et de la méthode Trump au Soudan », conclut Kholood Khair.

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