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Cet article est issu du dossier «Ces Africaines qui bousculent la science»

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Sciences

[Série] Faouziath Sanoussi, l’agronome béninoise en croisade contre la malnutrition infantile (3/5)

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Mis à jour le 17 décembre 2020 à 12h54
La scientifique Faouziath Sanoussi.

La scientifique Faouziath Sanoussi. © Photomontage : Jeune Afrique

« Ces Africaines qui bousculent la science » (3/5). Poussée à l’excellence par des parents exigeants, la jeune agronome béninoise veut remplacer les aliments importés par des produits locaux, et utilise pour cela des technologies de pointe.

Docteur en agro-biodiversité et technologies alimentaires, rattachée à l’Université d’Abomey Calavi au Bénin, Faouziath Sanoussi, 32 ans, est en croisade contre la malnutrition infantile qui sévit dans son pays et qui touche de façon chronique 32 % des enfants. Elle travaille à mettre au point des snacks extrudés à partir de matières premières locales, à base de mil, de farine de feuilles de moringa et de pulpe de baobab.

« La plupart des aliments de sevrage proposés aux bébés et des aliments de complément, produits localement, ne couvrent pas les besoins nutritionnels de l’enfant. Cela a des conséquences à long terme sur son développement. Quant aux produits importés, ils sont fabriqués avec des matières premières dont on ne connaît pas l’origine et pour la plupart du temps à base de blé. Or au Bénin, on ne produit pas du tout de blé ! », explique Faouziath Sanoussi, elle-même mère d’une fillette de trois ans.

Formulation équilibrée

Le mil, céréale locale, sans gluten, est très riche en glucides et remplace le blé habituellement utilisé dans l’alimentation infantile. La farine de feuilles de moringa apporte d’autres protéines. Et pour favoriser l’absorption du fer et lutter contre l’anémie, problème de santé majeur en Afrique, est ajoutée de la pulpe de baobab, riche en vitamine C.

« Tout cela permet d’avoir une formulation aussi bien équilibrée en glucides, en protéines, qu’en éléments minéraux et vitamines essentiels pour les enfants. Un aliment produit localement avec l’extrusion, une technologie qui permet de cuire les matières premières à haute température, sans trop dénaturer leurs qualités nutritives. Ce que ne permet pas la cuisson traditionnelle, au four ou à l’eau », indique la scientifique béninoise.

Mon père organisait entre les sœurs des compétitions de conjugaison

L’extrusion est une technologie onéreuse, rare au Bénin. L’unité installée dans les locaux de la faculté des Sciences agronomiques d’Abomey Calavi a coûté 25 millions de francs CFA et a été acquise grâce à un donateur brésilien. Les 15 000 euros reçus du Prix L’Oréal-Unesco pour les femmes et la science vont désormais permettre à Faouziath Sanoussi de passer à la phase de développement et de production de ses produits, afin de convaincre les investisseurs privés. Une somme qui ira aussi à la valorisation de ses recherches à travers des publications scientifiques et la participation à des conférences internationales afin de nouer des partenariats avec d’autres chercheurs.

Battante et convaincante

« Il faut désormais passer la barrière entre la recherche et les investisseurs, créer le lien pour pouvoir valoriser les recherches au niveau commercial », explique la jeune femme. Battante qui sait se montrer convaincante, Faouziath Sanoussi est aussi une grande travailleuse. C’est que dans la famille Sanoussi, l’exigence est de mise : parmi la fratrie de six enfants, dont cinq filles, quatre ont décroché un doctorat en sciences. Le jeune frère est ingénieur, une autre sœur est experte comptable.

Nous avons une certaine culture alimentaire héritée de la colonisation

« Mon père n’aimait pas que nous soyons en vacances. Durant ces périodes, il nous donnait des exercices le matin avant de partir au travail, qu’il corrigeait le soir à son retour. Il organisait entre les sœurs des compétitions de conjugaison », se rappelle Faouziath, qui a grandi à Abomey dans le sud du Bénin, à deux cents kilomètres de Calavi. « Au collège, il nous prenait des répétiteurs. Quand nous n’étions pas en tête, il nous disait : le premier qu’a-t-il donc de plus que toi ? ».

Ingénieur agronome, ce père a travaillé à l’Institut national des recherches agricoles du Bénin. La mère était commerçante. « Elle, nous disait que nous les filles n’étions pas différentes des garçons, que nous pouvions faire les mêmes choses ». L’éducation occupait une place primordiale dans la famille et « c’est ce qui a fait ce que je suis aujourd’hui, quelqu’un d’exigeant et de perfectionniste ».

« Je veux apporter ma pierre à l’édifice »

Au Bénin, rare sont les femmes à accéder à l’université et devenir chercheur est un vrai challenge, cela peut provoquer surprise et suspicion. Pourquoi faire des études si longues ? Pourquoi laisser sa famille pour rester tard au labo ou voyager à l’étranger ? « Je veux apporter ma pierre à l’édifice », confie la chercheuse, qui souhaite combattre la malnutrition mais aussi promouvoir une alimentation locale et saine, affranchie des modèles importés d’Occident.

« Nous avons une certaine culture alimentaire héritée de la colonisation. Nous mangeons énormément de produits importés, venus de pays occidentaux où sévissent l’obésité et le diabète, où davantage de personnes sont touchées par les maladies cardio-vasculaires et l’hypertension. Alimentation et santé sont liées. Alors pourquoi les copier et répéter les mêmes problèmes ? Pourquoi ne pas revenir vers une alimentation africaine, à base de produits locaux, cultivés sans beaucoup d’engrais ni de pesticides, qui sont encore naturels, et nous nourrir convenablement ? »

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