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Cet article est issu du dossier «Régionales au Cameroun : les enjeux du scrutin»

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Elections

Régionales au Cameroun : les premières leçons d’un scrutin inédit

Réservé aux abonnés | | Par - à Yaoundé
Mis à jour le 10 décembre 2020 à 00h53
Dans un bureau de vote de Yaoundé, lors de la présidentielle de 2018 (illustration).

Dans un bureau de vote de Yaoundé, lors de la présidentielle de 2018 (illustration). © Sunday Alamba/AP/SIPA

Que faut-il retenir des premières élections régionales camerounaises ? Au-delà du raz-de-marée du parti de Paul Biya, qui était seul en lice dans plusieurs régions, tour d’horizon des premiers enseignements de ce scrutin inédit.

Un peu plus de 24 000 électeurs se sont rendus ce 6 décembre dans les 272 bureaux de vote ouverts à travers le Cameroun dans le cadre de l’élection des premiers conseillers régionaux du pays. Selon Elecam, l’organe en charge des élections, le scrutin s’est déroulé « dans le calme, l’ordre et la discipline ».

Un important dispositif sécuritaire avait été déployé dès la veille dans diverses villes du pays. Des violences ont néanmoins été enregistrées dans les régions anglophones, où un conseiller municipal a été tué sur l’axe Mbenwi – Widikum. La victime, un agent des douanes à la retraite, retournait à son domicile après avoir accompli son devoir de citoyen lorsque des présumés séparatistes l’ont attaqué aux alentours d’Alabukam, un fief sécessionniste. Des coups de feu ont également été entendus dans les départements de la Mezam et du Momo.

Au lendemain de l’élection, l’heure est encore à la vérification des opérations de décompte des suffrages. « Les commissions locales de vote procèdent à la transmission des procès-verbaux aux différentes commissions régionales de supervision, a indiqué Erik Essousse le président d’Elecam. Ces dernières vont procéder à la proclamation des résultats. » Une proclamation qui interviendra dans un délai de 72 heures, selon les dispositions du code électoral.

Les premières tendances donnent, sans surprise, le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC) vainqueur avec une écrasante majorité dans 9 des 10 conseils régionaux. Le parti au pouvoir a surtout élargi sa base géographique en pays bassa, au détriment du Parti camerounais pour la réconciliation nationale (PCRN) qui y a enregistré un véritable fiasco. L’Union démocratique du Cameroun (UDC) et le Front pour le salut national du Cameroun (FSNC) ont réussi à consolider leurs acquis. Avec le RDPC, l’Union nationale pour la démocratie et le progrès (UNDP) devrait être le seul parti à diriger une région, celle de l’Adamaoua. Tour d’horizon des premiers enseignements de ce scrutin.

· Raz-de-marée du parti de Paul Biya dans le Centre-Sud

Paul Biya à Yaoundé, lors du scrutin présidentiel de 2011 (archives).

Paul Biya à Yaoundé, lors du scrutin présidentiel de 2011 (archives). © Sunday Alamba/AP/SIPA

En l’absence de compétition, le RDPC a naturellement raflé les 90 sièges de la région du Sud. Dans les quatre départements que compte cette région, les listes présentées par le parti au pouvoir ont toutes obtenu un 100%.

Le véritable enjeu dans les régions du Centre et du Sud était la bataille du Nyong-et-Kéllé, fief du député Cabral Libii. Deux jours avant le scrutin, le secrétaire général adjoint du RDPC Grégoire Owona avait ainsi effectué une descente dans la ville d’Eseka, chef lieu dudit département, afin d’y mobiliser ses troupes et de tenter séduire les conseillers de l’opposition. Une stratégie visiblement efficace. Le RDPC s’en est sorti avec une majorité absolue de 127 voix sur les 248 votants, quota suffisant pour rafler l’ensemble des sièges du département, et de la région.

· Cabral Libii en difficulté dans son fief

Cabral Libii.

Cabral Libii. © Fernand Kuissu pour JA

La défaite du PCRN dans le Nyong-et-Kéllé est la principale surprise de ces régionales. En février 2020, cette formation politique arrachait 5 des 10 communes de cette circonscription traditionnellement acquise à l’UPC pour sa première participation a une élection dans le département, obtenant au passage ses trois places de députés.

Mais dix mois plus tard, le PCRN a été contraint de mordre la poussière face à un RDPC opportuniste. Avec 125 conseillers sur les 248 ayant pris part au vote, le PCRN n’a pourtant obtenu que 97 voix, abandonnant son avantage au parti au pouvoir qui rafle la totalité des conseillers régionaux.

Conséquence immédiate : Cabral Libii a annoncé lundi 7 décembre que les bureaux des comités d’arrondissement du département de Nyong-et-Kéllé sont « abrogés », avec effet immédiat.

Le PCRN a néanmoins obtenu des scores encourageant dans d’autres circonscriptions. Dans la Mefou et Afamba (Région du Centre), le PCRN qui n’avait aucun élu s’en est sorti avec 17 voix. Une progression visible également dans le Wouri, où le parti a respectivement obtenu 22 voix malgré ses 18 conseillers municipaux et dans le Mbere, où il a obtenu six voix malgré ses quatre conseillers municipaux. Aucune de ces avancées ne lui a cependant permis de faire son entrée dans un conseil régional.

· Le SDF encore plus divisé

L'opposant camerounais John Fru Ndi, président du Social Democratic Front (SDF).

L'opposant camerounais John Fru Ndi, président du Social Democratic Front (SDF). © Sunday Alamba/AP/SIPA

Le Social democratic front (SDF) avait annoncé un boycott des régionales. Malgré ce mot d’ordre, certains de ses conseillers municipaux ont pris part au scrutin, offrant la victoire au RDPC dans la plupart des circonscriptions où ils ont participé. À Bamenda 3 notamment, les 31 conseillers SDF de cette commune ont tous voté la seule liste en compétition, celle du RDPC.

Dans la Mifi également où le RDPC était face à l’UDC, la cinquantaine de conseillers municipaux SDF ont donné leur voix au parti des flammes qui y a remporté l’élection avec 114 voix sur 125. La défiance des conseillers municipaux du SDF rajoute une couche à la crise de leadership qui secoue ce parti depuis sa débâcle à la dernière élection présidentielle.

· Belle prise pour l’UNDP dans le septentrion

Dans chacune des trois régions du septentrion camerounais, l’UNDP a réussi à imposer un partage de siège au RDPC. L’une des principales victoires de ce parti de la majorité présidentielle a été opérée dans le Mayo Tsanaga (Région de l’Extrême-Nord), où l’UNDP a obtenu 132 voix contre 129 pour le RDPC, bien que ne disposant que de 97 conseillers municipaux.

Vainqueur de 56 sièges de conseillers régionaux dans l’Adamaoua également, l’UNDP  devrait logiquement y prendre la tête. Dans cette région, le parti de Bello Bouba Maigari est sorti victorieux dans 4 des 5 départements qui la compose, contenant l’influence du RDPC au seul département du Mbéré.

· L’UDC en arbitre dans l’Ouest

197 voix pour l’UDC contre 68 pour le RDPC et 0 pour le PCRN. C’est par une victoire sans appel que le l’Union démocratique du Cameroun a remporté les 17 sièges de conseillers régionaux mis en jeu dans son fief le département du Noun, région de l’Ouest. Dans cette région où la bataille pour la présidence du conseil s’annonce rude, l’UDC devrait se positionner comme le juge de paix entre les militants du RDPC qui s’apprêtent de nouveau à rentrer dans la bataille électorale.

Une belle opération de l’UDC, qui permet également au parti de consolider sa base électorale, après un vent de turbulence marqué par le décès de son leader Amadou Ndam Njoya survenu le 7 mars dernier, et la démission de son adjoint Sam Mbaka.

· Mais le chemin de la décentralisation est encore long…

Avec l’élection des conseils régionaux, Yaoundé entend parachever l’œuvre de décentralisation du pays. Les réserves quant à la véritable volonté du pouvoir central de déconcentrer les centres de décision demeurent cependant vives. Les principaux acteurs à l’exprimer sont notamment les députés, qui ont adopté le 5 décembre dernier une loi de finance qui ne respecte pas le plancher de 15% des recettes destinées à la dotation générale de la décentralisation. Il s’agit pourtant d’une des recommandations les plus significatives du grand dialogue national tenu à Yaoundé du 30 septembre au 4 octobre 2019.

«La part de la dotation générale de la décentralisation pour l’exercice 2021 devrait être de 18% selon la loi. C’est obtenu sur la base du calcul, c’est-à-dire enveloppe totale des ressources de l’État, moins les emprunts, les dons, les remboursements de TVA et les retenues sur salaires et pensions. 18% de 4865,2 milliards c’est 875 milliards F CFA, or, les ressources mises à la disposition des Collectivités territoriales décentralisées (CTD), s’élèvent seulement à 232 milliards FCFA », s’est offusqué l’opposant Cabral Libii lors de l’adoption de la loi. En réponse, le gouvernement a indiqué « qu’il faut des préalables pour exercer certaines compétences ». Autrement dit, le processus de transfert des compétences aura encore un bout de chemin à parcourir.

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