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Cet article est issu du dossier «Régionales au Cameroun : les enjeux du scrutin»

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Politique

Élections régionales au Cameroun : que pèsent vraiment les chefs traditionnels ?

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Mis à jour le 04 décembre 2020 à 16h56
Le roi Fon Angwafor III est également le premier vice-président du RDPC, le parti de Paul Biya.

Le roi Fon Angwafor III est également le premier vice-président du RDPC, le parti de Paul Biya. © DR

Ils ne cessent de gagner des positions de pouvoir dans l’appareil d’État. Lors des élections régionales, 20 seront élus au titre du « commandement traditionnel ». Pourtant, sur le terrain, l’influence des chefs traditionnels s’amenuise.

C’est un cadeau qui tombe comme un pavé dans marre. Le 2 décembre dernier le président camerounais, Paul Biya, a décidé d’accorder un « appui financier » aux chefs traditionnels candidat à l’élection des conseillers régionaux du 6 décembre prochain. Pour en informer l’opinion publique, le gouvernement a choisi le moyen du communiqué, un mode de communication qui a dispensé son signataire, le ministre de l’Administration territoriale, de toute référence à la loi.

En fait, il existe bien une loi sur le financement des campagnes électorales. Mais aucune disposition légale ne fait mention du financement des candidatures indépendantes des chefs traditionnels. Saisissant l’opportunité de ce vide juridique le chef de l’État, qui préside en même temps le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), – le parti au pouvoir largement favori dans ce scrutin au terme duquel il devrait emporter la majorité des conseils régionaux – , se présente en bienfaiteur auprès des « gardiens des traditions ».

Chefs « authentiques » ou « administratifs »

Soigner ses relations avec ces personnalités exerçant une forte influence morale et spirituelle sur leurs administrés n’a rien de désintéressé. C’est un investissement dont l’auteur attend des dividendes lorsque ses obligés siègeront au sein des conseils régionaux. Il faut dire que le pouvoir hyper centralisé de Yaoundé met en place ces élections comme on boit une potion amère. Il a attendu 24 ans après l’entrée en vigueur de la Constitution qui les prévoit, pour organiser les premières régionales de l’histoire du pays.

Quoi qu’il en soit, le 6 décembre, chacune des dix régions du Cameroun va élire 90 conseillers régionaux dont 70 représentants des départements et 20 représentants du « commandement traditionnel ».

Au regard du droit, pour être éligible, il faut être un chef du 1er, du 2ème ou du 3ème degré. Selon la loi, « est de 1er degré, toute chefferie dont le territoire de commandement englobe le territoire d’au moins deux chefferies de 2e degré. Ses limites n’excèdent pas en principe celles d’un département. Est de 2e degré, toute chefferie dont le territoire de commandement englobe le territoire d’au moins deux chefferies de 3e degré. Ses limites n’excèdent pas en principe celles d’un arrondissement. La chefferie de 3e degré correspond au village en milieu rural et au quartier en milieu urbain ».

Le passage à un multipartisme concurrentiel a poussé les chefs traditionnels à bafouer leur devoir de neutralité

À leur tête, des monarques issus de lignées anciennes ou des dignitaires politiques intronisés par l’administration à la tête d’une chefferie. À statut égal, les uns et les autres ne bénéficient pas d’une égale légitimité. Cela a conduit à distinguer les chefs « authentiques » des chefs « administratifs ».

Depuis les années 1990, le passage d’un système monolithique fondé sur le parti unique à un multipartisme concurrentiel a poussé les chefs traditionnels à bafouer leur devoir de neutralité. La plupart ont pris leur carte au sein du parti au pouvoir. C’est le cas du plus illustre des souverains traditionnels de la région du Nord-Ouest anglophone, Fon Angwafor III, que le président Paul Biya a propulsé 1er vice-président du RDPC. Or, selon les statuts du parti présidentiel, en cas de vacance à sa tête au sommet de l’État, c’est ce Roi issu des Grasslands de Mankon, à Bamenda, qui serait investi puisque, passant du numéro 2 à numéro 1, il deviendrait le « candidat naturel » du parti en vue de la présidentielle prévue dans un délai de quarante jours.

Dans le même cas de figure, en cas de défaillance du président du Sénat, l’élection se déroulerait alors sous la présidence intérimaire d’Aboubakari Abdoulaye, le vice-président de la chambre haute qui est, dans le civil, le lamido de Rey Bouba, le puissant suzerain peul du Nord.

Le sultan des Bamouns, qui règne sur plus de la moitié de la région de l’Ouest est quant à lui membre du Bureau politique du RDPC et l’une des figures emblématiques du Sénat, au même titre que le doyen d’âge, Victor Mukete, le Roi des Bafaw dans le Sud-Ouest anglophone.

La carotte et le bâton

Quand ils ne disposent d’aucun mandat électif, ces chefs coutumiers devenus « auxiliaires de l’administration » bénéficient d’autres faveurs du régime. Ainsi, depuis une loi de 2013, l’État leur octroie-t-il une allocation mensuelle de 200 000 francs CFA pour les chefs de premier degré, 100 000 F CFA pour les chefs de second degré, et 50 000 F CFA pour les chefs de troisième degré. Cela coûterait chaque mois plus d’un milliard de francs aux finances publiques.

« C’est une stratégie de caporalisation et d’embrigadement destinée à aider le régime à se maintenir au pouvoir », dénonce Evariste Fopoussi Fotso, un ancien secrétaire national à la Communication au sein du Social democratic front (SDF, opposition) et auteur de Faut-il brûler les chefferies traditionnelles ? (Ed Sopecam). Confronté à l’intransigeance de l’opposant Maurice Kamto, le pouvoir a fait élire au sénat Max Pokam, le « roi » des Bahams, la communauté d’origine de l’opposant, pour contenir l’influence de ce dernier.

Dans un bureau de vote à Yaoundé, lors des électipons législatives et locales de février 2020( Illustration).

Dans un bureau de vote à Yaoundé, lors des électipons législatives et locales de février 2020( Illustration). © Jean-Pierre Kepseu

Les politiques apprécient peu que des chefs traditionnels rament à contre-courant des autorités politiques

Les assauts d’amabilités du pouvoir n’ont cependant pas séduit toutes les chefferies. Quelques irréductibles gardent une distance critique avec le régime de Yaoundé. À l’exemple de ce groupe de chefs de la région de l’Ouest qui a publié le 19 novembre dernier une déclaration peu en phase avec l’ordre gouvernant. Les rédacteurs y dénoncent les violences en cours dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest anglophone, étrillent « l’option militaire » choisie par les autorités au détriment du dialogue, s’alarment de « la crise de confiance quasi généralisée » qui éloignerait les politiciens du « peuple », demandent la « réforme concertée des lois électorales » et une révision constitutionnelle afin d’assurer « la stabilité et une alternance à la tête des institutions ».

Les politiques apprécient peu que des chefs traditionnels rament à contre-courant des autorités politiques. En décembre 2019, le gouvernement a destitué Paul Marie Biloa Effa, chef coutumier à Yaoundé et conseiller spécial de Maurice Kamto. Les deux régimes qui ont gouverné le pays depuis l’implantation par la colonisation allemande de l’État Wesphalien usent de la carotte et du bâton pour les garder sous contrôle.

Héritage de la colonisation

Ces rapports tourmentés remontent à la colonisation. Le Cameroun actuel est « né » à la signature le 12 juillet 1884 du traité Germano-Douala, entre d’une part les rois Ndumbé Lobè Bell et Akwa Dika Mpondo et, d’autre part, les représentants allemands, Edouard Schmidt et Johannes Voss. Dès lors, l’Allemagne s’appliquera à en faire des auxiliaires de l’administration coloniale tantôt par des traités, tantôt par le feu de la canonnière.

Ils projetaient de soumettre tout l’hinterland et d’y imposer l’indirect rule, ce système que le l’administrateur anglais, Lord Luggard avait réussi à faire fonctionner au Nigeria voisin. Ledit système permettait au colon de diriger le pays conquis via les autorités traditionnelles existantes et reconnues des indigènes.

Souverains dépouillés de leur aura et de leur sacralité, les rois sont devenus des « auxiliaires» de l’administration

Après le départ des Allemands, les Français et les Britanniques poursuivirent la même politique. Jadis royautés rayonnante, les territoires conquis ont été transformées en des « collectivités traditionnelles » au sein des circonscriptions administratives crées par le pouvoir politique sous l’appellation du département et de l’arrondissement.

Souverains dépouillés de leur aura et de leur sacralité, les rois sont devenus des « auxiliaires » de l’administration, intégrés dans un statut juridique et, à ce titre, soumis aux « droits et obligations » de leur charge.

L’entreprise a continué après l’indépendance, sous Ahmadou Ahidjo et sous Paul Biya. Comble de banalisation, ce dernier a autorisé les sous-préfets à créer des chefferies du 3ème degré. Leur nombre s’est considérablement accru au point d’affaiblir l’autorité et le rayonnement des plus puissantes chefferies. Sans doute le but véritable est-il d’embrigader les chefs traditionnels pour mieux les faire disparaître du paysage

Régionales mode d’emploi

Le 6 décembre, chacune des dix régions du Cameroun va élire 90 conseillers régionaux dont 70 représentants des départements et 20 représentants du commandement traditionnel.
En tout, 10 632 conseillers municipaux constituent le collège électoral appelé à élire les délégués des départements, alors que les représentants du commandement traditionnel briguent les 200 sièges qui leur sont attribués dans les dix Conseils régionaux, à raison de 20 par région.
Au Cameroun, il existe 80 chefferies de 1er degré ; 875 chefferies de 2ème degré ; et 12 582, chefferies de 3ème degré.
Au regard du nombre réduit de sièges à pourvoir, l’ensemble des chefferies des 58 départements du pays ne sont pas admis au scrutin. Les régions ont dû opérer des choix consensuels parmi les départements admis à la consultation.
Les chefs traditionnels candidats aux régionales sont élus par un collège électoral constitué de 1538 pairs.

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