Politique

Côte d’Ivoire : Yodé et Siro, un duo d’artistes dans la tourmente

| Par - à Abidjan
Mis à jour le 04 décembre 2020 à 16h27
Les deux membres du duo Yode et Siro, groupe de zouglou ivoirien, ont été condamnés pour « outrage à magistrat ».

Les deux membres du duo Yode et Siro, groupe de zouglou ivoirien, ont été condamnés pour "outrage à magistrat". © DR

Condamnés à un an de prison avec sursis et à une amende de 5 millions de francs CFA pour avoir accusé le procureur de la République de ne poursuivre que les opposants, le duo emblématique de la scène zouglou a décidé de faire appel.

« Nous ne faisons que relayer ce que le peuple dit. Il n’y a aucune intention de nuire. » À la barre du tribunal, Siro n’en démord pas. « Je ne suis pas allé loin à l’école, mais je sais que le procureur exerce un emploi public, et que la loi m’autorise, en tant qu’Ivoirien, à critiquer tous ceux qui exercent un mandat public. » Mais son plaidoyer n’aura pas empêché la sanction de tomber.

Jeudi, le duo d’artistes zouglou formé par Dally Djédjé et Sylvain Aba, plus connus sous leurs noms d’artistes Yodé et Siro, répondait devant un juge d’Abidjan d’« outrage à magistrat ». Au terme d’un procès qui aura duré tout l’après-midi, la sentence prononcée est lourde : les deux artistes sont condamnés à douze mois de prison avec sursis et à une amende de 5 millions de francs CFA chacun. Le juge Charles Béni, qui présidait les débats, a assorti cette peine d’une période probatoire de cinq années, au cours de laquelle il enjoint aux chanteurs de « s’assagir, sinon le sursis sera levé ».

« Un mort est un mort »

En cause, des propos, tenus lors d’un concert à l’Internat, un maquis de Yopougon, le 29 novembre. Ce soir-là, devant une foule compacte de fans, le duo enchaîne les tubes et, notamment, les titres de leur dernier album, Héritage. Les textes, souvent engagés, électrisent la foule.

D’ordinaire, pendant leur spectacle, les deux artistes ont une petite routine et se répartissent les rôles. Yodé défend le camp de l’ex-président Gbagbo, et Siro en fait autant pour le chef de l’État, Alassane Ouattara, en vantant son bilan.  Mais lors de ce concert à Yopougon, en plein milieu du titre « On dit quoi », un morceau qui interpelle directement le président en exercice, le duo marque une pause. Les musiciens baissent le volume, et Siro lance : « Le procureur, il n’est plus procureur, il est procureur d’un seul camp. C’est quel pays, là ? Allez dire au procureur Adou Richard, allez lui dire qu’un mort c’est un mort. »

La charge est directe, et évoque tout à la fois les violences pré et postélectorales, qui ont fait 87 morts et une centaine de blessés, ainsi que l’arrestation de plusieurs opposants dans le contexte des tensions politiques qui ont suivi la réélection d’Alassane Ouattara pour un troisième mandat.

Sa harangue terminée, le duo reprend le fil de son morceau, dont les paroles sont explicites : « On ne se réconcilie pas en mettant les gens en prison, le pays a besoin de tous ses enfants pour la vraie réconciliation… Il doit rentrer. » Un texte qui, dans ce quartier réputé comme l’un des fiefs de Laurent Gbagbo, résonne d’une manière particulière.

Au lendemain de la publication de la vidéo du concert, mise en ligne le 1er décembre, Yodé et Siro sont convoqués par la section de recherche de la gendarmerie nationale, saisie par Richard Adou, procureur de la République près du tribunal de première instance d’Abidjan. Le duo, accusé d’« outrage à magistrat », est placé en garde à vue à l’issue de l’audition, avant que les deux hommes ne soient déferrés en comparution immédiate dès jeudi. « Ce procès est celui de la liberté de conscience, de la liberté d’expression et de penser », a notamment dénoncé Me Dogbemin Koné, l’un des avocats de Yodé et Siro, qui ont indiqué leur intention de faire appel.

L’annonce de leur placement en garde à vue, et plus encore celle de leur condamnation, a provoqué de nombreuses réactions au sein de l’opposition. « Une fois encore, la justice de notre pays a montré qu’elle est instrumentalisée », a notamment commenté Henri Konan Bédié, le chef du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), apportant son soutien à « ce groupe zouglou qui a décidé de se mettre au service de sa nation à travers des chansons critiques et engagées ».

L’ancien président avait pourtant lui-même été la cible de textes virulents signés du duo lorsqu’il était à la tête du pays, de 1993 et 1999. Dénonciation de la corruption, de la mauvaise gouvernance et des mœurs des élites dirigeantes… Le groupe de zouglou, qui s’est lancé en 1994, maniait déjà avec maestria tous les codes de ce style alors naissant qui explosait dans les universités d’Abidjan. À Bédié, il reprochait en particulier, et avec virulence, ses positions sur l’ivoirité. Ils ne s’étaient pas montrés plus tendres avec Laurent Gbagbo lorsqu’il était président.

En trente ans de carrière, Yodé et Siro n’ont certes pas accédé au succès international d’un groupe tel que Magic System, mais le duo a su s’imposer comme un nom incontournable de la scène zouglou ivoirienne. Sa base, c’est Gbatanikro, un quartier de Treichville, une commune d’Abidjan. Dans les années 1990, le quartier, où drogue et prostitution sont monnaie courante, est aussi réputé pour être celui des milieux de la nuit, parfois interlopes. C’est aussi l’un des cœurs battants du zouglou.

Au départ, le duo est un quatuor, qui se lance sous le nom de Poussins Chocs avec, aux côtés de Yodé et Siro, Fifi Django et Bedel. Ils sortent leur premier titre en 1996, « Asec-Kotoko », qui devient un succès national. En 1998, ils enfoncent le clou avec un album, Asec-Kotoko, match retour, qu’ils défendront notamment sur les scènes d’Europe.

Mais un drame va briser l’élan du groupe. Fifi, qui avait décidé de s’installer en France, est victime d’un accident de la route. Il succombera à ses blessures. Bedel, très affecté, décide d’arrêter la musique. Yodé et Siro, eux, continuent. En conflit avec le producteur de Poussins chocs, ils finissent par se produire sous les noms de Yodé et Siro. En 2002, ils sortent Antilaleca.

« Héritage » polémique

En juillet, la sortie de leur dernier album, Héritage, avait fait couler beaucoup d’encre. Le leitmotiv des textes de cet opus ? « Côte d’Ivoire, l’héritage à ne pas vendre ». Dès sa sortie, le titre « On dit quoi », adresse directe à Ouattara dénonçant « l’appauvrissement des Ivoiriens et l’accaparement du pouvoir par le clan des nordistes », soulève une vive polémique. Au sein du Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP), le parti présidentiel, les paroles ne passent pas. En face, les opposants en font un hymne, régulièrement joué pendant les meetings.

Dans les semaines qui suivent, Yodé et Siro feront le tour de la classe politique. Ils rencontrent notamment Henri Konan Bédié, mais aussi des caciques du RHDP, dont le Premier ministre, Hamed Bakayoko. À tous, ils remettent une copie de leur album. Et ils ne manquent alors pas de rappeler qu’en 2007, ils avaient sorti un album intitulé Signe’Zo, dans lequel ils critiquaient le pouvoir de Laurent Gbagbo, qu’ils accusaient d’interdire les marches d’opposants et de dilapider l’argent du contribuable.

Newsletter :
déjà 250 000 inscrits !

Recevez chaque jour par email,
les actus Jeune Afrique à ne pas manquer !

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA309_600 devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€
Fermer

Je me connecte