Politique

Boumédiène sur Giscard : « Il cache un poignard marocain dans sa gandoura et sa djellaba »

Mis à jour le 9 décembre 2020 à 17:01

Valéry Giscard d’Estaing et Houari Boumédiène, en avril 1975, à Alger. © Archives Jeune Afrique

Le mandat de l’ancien président français a vu à la fois un rapprochement entre l’Algérie et la France… et l’émergence de nouveaux sujets de friction qui empoisonnent encore les relations entre les deux pays.

L’ancien président français Valéry Giscard d’Estaing, décédé le 2 décembre, entretenait des relations compliquées avec l’Algérie où il a été reçu en visite officielle en avril 1975. Réconciliation, Sahara occidental, immigration, les sujets de tensions n’ont pas manqué durant son quinquennat.

  • Giscard premier président français à visiter l’Algérie indépendante

La première étape vers une réconciliation entre l’Algérie et la France se déroule ce jeudi 10 avril 1975 lorsque le président français Valéry Giscard d’Estaing débarque à Alger pour une visite officielle de deux jours. C’est la première visite d’un chef d’État français après l’indépendance de juillet 1962 qui mit un terme à 132 ans de présence française dans le pays.

La visite de Giscard est d’autant plus historique que quatre ans plus tôt, en février 1971, Alger et Paris étaient au bord de la rupture après la décision du président Houari Boumédiène de nationaliser les hydrocarbures dont le monopole de production était encore détenu par les Français.

Giscard aura droit à tous les honneurs de la part des Algériens

Bain de foule dans les rues d’Alger, déjeuner privé au Palais du Peuple, visite d’une usine de fabrique d’autobus, virée dans la ville de Constantine, entretiens en tête-à-tête… Giscard aura droit à tous les honneurs de la part des Algériens. Les mots que chacun prononce à l’issue de ce séjour disent combien ces retrouvailles sont appréciées de part et d’autre.

« Une page s’est irréversiblement tournée », estime Boumédiène tandis que son homologue français se félicite de la « réconciliation » entre les capitales. Giscard fait part de sa volonté de « mettre en œuvre tous les moyens nécessaires pour assurer la dignité et la sécurité des travailleurs algériens en France ». La suite prouvera combien la question de l’immigration sera un sujet de tensions entre les deux pays. Sans compter l’affaire du Sahara occidental…

  • Quand Giscard voulait renvoyer 500 000 Algériens de France

Deux ans après cette visite en Algérie, Giscard décide d’instituer une prime d’« aide au retour » de 10 000 francs aux étrangers désirant regagner définitivement leur pays d’origine. Les premiers concernés par cette mesure sont les Algériens, qui formaient à l’époque la plus importante communauté étrangère en France.

Le président français veut alors négocier avec Boumédiène le retour de 500 000 Algériens sur une période de cinq ans. Boumédiène refuse de négocier et juge l’ambition de Paris comme une dénonciation unilatérale de la clause de libre circulation contenue dans les accords d’Évian de mars 1962.

Comment contourner le refus d’Alger ? Giscard fait élaborer un avant-projet de loi visant le non-renouvellement des titres de séjour et de travail et l’instauration de quotas par département. Evidemment, les départements les plus visés sont ceux qui abritent le plus de Maghrébins.

Battu en mai 1981 par Mitterrand, Giscard quitte le pouvoir sans mettre à exécution son plan

Même si le texte ne passe pas le Conseil d’État, Giscard n’en démord pas. Lors d’un conseil restreint à l’Élysée, le 18 décembre 1979, Giscard demande à son ministre des Affaires étrangères de négocier avec Alger le retour de 35 000 adultes par an.

Entre temps, Boumediene décède et un nouveau président, le colonel Chadli Bendjedid, est porté au pouvoir en février 1979. Battu en mai 1981 par Mitterrand, Giscard quitte le pouvoir sans mettre à exécution son plan de rapatriement des travailleurs algériens.

Archives Jeune Afrique

Archives Jeune Afrique © Archives Jeune Afrique

  • Chirac, le Sahara et le poignard marocain

Nous sommes le 21 juillet 1976. Le Premier ministre Jacques Chirac, en froid avec Giscard d’Estaing, reçoit à déjeuner pendant deux heures Mohammed Bedjaoui, ambassadeur d’Algérie en France. Chirac se lâche sur Giscard dont il dit qu’il est « furieux » et « même déchaîné » contre l’Algérie un an après y avoir fait cette visite historique.

Motif des remontrances de Chirac contre Giscard ? La position de ce dernier sur l’affaire du Sahara occidental. Chirac affirme que le président français a été trop « imprudent » et est allé « trop loin » en faveur du Maroc.

Giscard d’Estaing a été séduit par le roi Hassan II à un point que vous n’imaginez sans doute pas ! »

Bedjaoui rapporte les propos de Chirac : « Je ne suis pas contre la politique de copinage, explique-t-il. Mais elle doit avoir des limites objectives […]. Les coups de téléphone Paris-Rabat, c’est bien, mais pas au détriment des intérêts majeurs de la France. Mon cher Valéry par-ci, mon cher Hassan par-là, tout cela est bien, mais ce n’est pas une politique. Il faut que vous sachiez que Giscard d’Estaing a été séduit par le roi à un point que vous n’imaginez sans doute pas ! »

À son interlocuteur algérien, Chirac confie que le dossier du Sahara occidental est directement géré par le président Giscard qui avait déjà reçu à Paris Hassan II à deux reprises sans que son Premier ministre ne soit invité à assister à la réception. Chirac ajoute que ses conseils et ses recommandations pour infléchir la « politique favorable au royaume chérifien » adoptée par Giscard ne sont pas pris en considération par l’Élysée.

Une anecdote illustre ces désaccords entre Chirac et Giscard sur l’affaire. À l’issue de sa visite en Libye en mars 1976, Chirac et le colonel Kadhafi abordent la question du Sahara et signent un communiqué commun dans lequel figure le mot « autodétermination ». Le mot ne passe pas auprès de Giscard. « Vous en prenez trop à votre aise dans cette affaire, en prenant le contre-pied de la politique officielle française », lâche-t-il à son Premier ministre.

La teneur de ces échanges entre Chirac et Bedjaoui est évidement rapportée au président Boumédiène qui n’ignore rien du part pris de Giscard en faveur du Maroc. Devant ses ministres en novembre 1977, il cingle le président français en ces termes : « Il a revêtu la gandoura et la djellaba dans lesquelles il cache un poignard marocain. »

  • Giscard et les conquêtes féminines de Bouteflika

À l’époque où il était ministre des Affaires étrangères, Abdelaziz Bouteflika faisait de longues escapades privées dans la capitale française. Bien sûr, les virées secrètes du chef de la diplomatie algérienne n’échappaient pas aux radars des services secrets français qui les consignaient dans des notes. Lesquelles finissaient par remonter à l’Élysée.

Dans le tome II de ses Mémoires, Le Pouvoir et la Vie (1991), Valéry Giscard d’Estaing dresse un portrait élogieux de celui qui deviendra président. Et évoque ses escapades parisiennes. « Il est actif, adroit, entreprenant, écrit l’ancien président français dans ses Mémoires. Il disparaît parfois pendant plusieurs semaines, sans qu’on retrouve sa trace. Il lui arrive de venir faire des visites incognito à Paris, dont nous ne sommes pas prévenus. Il s’enferme dans l’appartement d’un grand hôtel, où se succèdent de charmantes visites. »

Comment Giscard d’Estaing a préparé sa visite de deux jours en Algérie ?

L’envoyé spécial de « Jeune Afrique », Paul Bertenel, raconte, dans le numéro du 25 avril 1975 : « À cette épreuve donc, il s’était soigneusement préparé. D’abord, en recevant chaque semaine depuis plus d’un mois l’ambassadeur de France à Alger, M. Jean-Marie Soutou. Puis, selon son habitude, en interrogeant ou en faisant interroger diverses personnalités françaises réputées pour leur connaissance de l’Algérie, fût-ce des membres de l’opposition. Enfin en se faisant brosser par l’ambassadeur un portrait psychologique et politique de son interlocuteur, le président Boumédiène. Ainsi, Giscard avait préparé ce voyage en professionnel. Restait toutefois l’inconnu. Le plus important : le contact physique. Avec l’Algérie, avec les Algériens et, surtout, avec le président Boumédiène. Ça n’a pas été facile.
[…] Le président algérien, que l’on dit timide et réservé, a acquis en quelques années un tel prestige sur la scène internationale qu’il impressionne ses interlocuteurs. Giscard avait été prévenu. Les diplomates français qui connaissent bien l’Algérie et son président avaient insisté auprès de lui sur une des qualités essentielles de Houari Boumédiène : « la vertu simplificatrice ». Connaissant sans doute le penchant du président français pour qui l’habileté manœuvrière est aussi une attitude politique, ils l’avaient mis en garde. »