Politique

Égypte : « Les Frères musulmans n’ont jamais été aussi déconnectés de la société »

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Des partisans des Frères musulmans et d’autres islamistes tiennent une pancarte en carton portant le symbole de la « rabaa », le 19 mai 2014.

Des partisans des Frères musulmans et d'autres islamistes tiennent une pancarte en carton portant le symbole de la "rabaa", le 19 mai 2014. © Heba Khamis/AP/SIPA

En décembre 2012, l’ex-président frériste Mohamed Morsi tentait d’amender la Constitution pour s’attribuer davantage de pouvoir. Un coup d’État militaire et huit ans plus tard, que reste-t-il des Frères musulmans ? Entretien avec le chercheur Abdelrahman Ayyash.

Le 25 janvier 2011, « jour de la police », des milliers manifestants prennent de cours les autorités égyptiennes en envahissant la place Tahrir au Caire. Malgré la répression violente, la révolte ne tarit pas pendant 18 jours. Sous la pression de la rue, le dictateur Hosni Moubarak finit par quitter le siège qu’il occupait depuis trente ans, le 11 février 2011.

Le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, se félicite du fait que « la voix du peuple égyptien a été entendue », tout en appelant « à une transition transparente, en bon ordre et pacifique ». C’est tout le contraire qui se produit. L’opaque Conseil suprême des forces armées rechigne à transmette le pouvoir aux civils et la spirale de la répression-contestation s’enclenche de nouveau. Les candidats des Frères musulmans, principale force d’opposition organisée depuis des décennies, remportent les élections au Parlement et à la présidence en 2012.

En décembre de la même année, Mohamed Morsi, le premier président égyptien élu démocratiquement, tente d’élargir ses pouvoirs, provoquant de nouvelles manifestations. Son ministre de la Défense, Abdel Fattah al-Sissi, le destitue et prend sa place. Le 14 août 2013, près de 1 000 partisans de Morsi sont massacrés sur la place Rabia al-Adawiyya par les forces de sécurité, équipées notamment par des entreprises de défense françaises. La confrérie est interdite et classée comme terroriste par le régime militaire.

Présentée un temps comme la grande gagnante des soulèvements arabes, l’organisation islamiste des Frères musulmans traverse probablement la plus grave crise de son histoire : fuite et traque massive de ses membres et perte de légitimité à la suite de ses échecs politiques en Tunisie, en Égypte, voire au Soudan. Dix ans après la chute de l’ex-raïs, l’organisation fondée en 1928 sur les bords du canal de Suez est déconnectée de sa base et en plein déclin. C’est l’analyse d’Abdelrahman Ayyash, chercheur basé à Istanbul, spécialiste des Frères musulmans et des mouvements islamistes au Moyen-Orient.

Jeune Afrique : Près de dix ans après la révolution de 2011 et la contre-révolution autoritaire qui l’a suivie, que reste-t-il de l’organisation presque centenaire des Frères Musulmans ?

Abdelrahman Ayyash : Ce n’est pas la première fois de son histoire que l’organisation est bannie, que ses membres sont persécutés, voire exécutés. Mais c’est la première fois qu’elle subit une répression d’une telle ampleur. Après avoir perdu des centaines de membres dans le massacre de Rabia al-Adawiyya, les Frères musulmans sont entrés en mode « survie », c’est-à-dire que le principal objectif des dirigeants est de sauver l’organisation. Aucune opposition ni divergence n’est tolérée au sein du mouvement.

Un énorme fossé s’est creusé entre la vieille garde et les jeunes, qui se sont sentis abandonnés par l’organisation

Par ailleurs, ses leaders – qu’ils soient en prison ou en exil – sont vieillissants. Certains étaient déjà en prison dans les années 1960 (sous la présidence Nasser) et ont aujourd’hui entre 70 et 80 ans, c’est-à-dire beaucoup plus âgés que la majorité des membres et sympathisants fréristes. Ils sont incapables de produire de nouvelles idées ou d’apporter du sang neuf. Le principe de base de l’organisation demeure « écoute et obéis ». Cette approche a éloigné la plupart des jeunes membres. Beaucoup de ceux qui ont entre 20 et 30 ans ont quitté le mouvement.

Pourtant les jeunes fréristes étaient nombreux à se mobiliser après 2011 et ont payé un lourd tribut à cet engagement…

Le leadership de la confrérie n’a pas soutenu les nombreux jeunes membres qui ont fui l’Égypte, car il avait des désaccords avec eux. Des réfugiés au Soudan, en Malaisie et en Turquie ont publiquement critiqué cette indifférence à leur égard. Beaucoup sont arrivés en Turquie sans travail, sans diplôme, et sans soutien familial. Leur vie est difficile, alors que les dirigeants fréristes en exil vivent dans des villas de luxe. Un énorme fossé s’est creusé entre la vieille garde et les jeunes, qui se sont sentis abandonnés par l’organisation. Certains se sont totalement éloignés de la politique, d’autres ont même arrêté de pratiquer la religion.

Depuis la chute de Hosni Moubarak et leur brève expérience du pouvoir, les cadres des Frères Musulmans ont-ils évolué idéologiquement ?

L’idéologie de l’organisation est devenue creuse. Son idée principale reste de donner un rôle important à l’islam dans la société et l’État, mais cela reste très vague. Si ses membres adhèrent toujours à ce cadre idéologique, les leaders ne parlent plus d’aucun sujet concret. Durant les sept dernières années, ils n’ont réalisé que des campagnes médiatiques contre le régime militaire en place, sans réel impact.

Les sympathisants gardent néanmoins un attachement sentimental à l’organisation car elle fournit un réseau utile dans la vie courante. Par exemple, certains se reposent uniquement sur ces cercles pour se marier, fournir une éducation à leurs enfants, ou faire appel à des médecins et comptables. Pour la plupart, l’engagement ne va pas beaucoup plus loin.

Les dirigeants, en exil à Londres et Istanbul, sont-ils encore liés ou en contact avec la base en Égypte ?

On peut estimer à quelques centaines de milliers le nombre de sympathisants en Égypte, qui se sentent proches de l’école de pensée frériste. C’est un mouvement qui a passé la majeure partie de son histoire dans la clandestinité [car interdit par les présidents égyptiens successifs, ndlr] ; il n’y a donc jamais eu de document avec la liste complète des membres ! C’est un réseau avec des personnes pivot et de nombreux groupes qui ne se réunissent plus aujourd’hui. En revanche, l’organisation des Frères musulmans s’appuie sur ces membres « inactifs » pour soutenir les familles de prisonniers et récolter des dons en leur faveur.

Des partisans de l’ancien président égyptien Mohamed Morsi, au Caire, le 30 avril 2012.

Des partisans de l’ancien président égyptien Mohamed Morsi, au Caire, le 30 avril 2012. © Amr Nabil/AP/SIPA

Beaucoup restent proches de l’organisation uniquement à cause du soutien financier qu’elle apporte

Les autorités ont fermé toutes les associations de bienfaisance des Frères musulmans. Ont-elles pour autant détruit leurs activités caritatives ?

Les Frères musulmans ont toujours des activités caritatives, mais seulement à destination de son réseau et non plus de la population dans son ensemble. Avant, ils réalisaient de grandes collectes pour financer une école ou un hôpital. Aujourd’hui, elles sont consacrées uniquement aux familles de prisonniers et victimes tuées lors de l’évacuation meurtrière de Rabia.

À Mansourah (nord-est du pays), par exemple, les réseaux de la confrérie ont donné plusieurs centaines de milliers de livres égyptiennes aux familles de trois personnes exécutées après avoir été accusées à tort de la mort du fils d’un juge. Beaucoup restent proches de l’organisation uniquement à cause du soutien financier qu’elle apporte.

En 2019, des centaines de jeunes prisonniers ont demandé une amnistie en échange de leur démission du mouvement. Sans succès, puisque le président égyptien a de nouveau balayé toute idée de réconciliation. Aucun canal de discussion n’existe entre le régime actuel et les Frères ?

Les deux côtés disent s’opposer à toute réconciliation. Le guide suprême par intérim des Frères musulmans, Ibrahim Mounir [vivant à Londres, ndlr], a déclaré, à l’automne dernier, avoir rejeté de « nombreuses tentatives du régime égyptien » de discuter avec l’organisation. C’est une action politique idiote.

Quelques jours plus tard, le président égyptien, Abdel Fattah al-Sissi, a affirmé que « certains » – sous entendu au sein du régime – voulaient rouvrir le dialogue avec les Frères musulmans mais qu’il s’y était opposé. Si, pour amorcer ce dialogue, certains ont pu miser sur des généraux comme Sami Annan [emprisonné après avoir tenté de se présenter à l’élection présidentielle en 2018 contre al-Sissi, ndlr], je ne crois plus en une réconciliation possible aujourd’hui. Les grâces massives ne concernent jamais les prisonniers politiques.

Craignez-vous que cette répression et l’intransigeance du régime radicalisent une frange des Frères musulmans ?

Le basculement de Frères musulmans vers le jihadisme existe, mais reste marginal en prison. Aucun fondateur ni cadre n’a rejoint Daech en détention. L’environnement carcéral et la torture produisent des jihadistes, mais l’organisation parvient à garder un contrôle fort sur ses membres, grâce aux finances.

Les Frères musulmans ne comprennent pas que les Égyptiens ne les soutiendront pas une seconde fois

Par exemple, les dirigeants des Frères – basés à Londres et Istanbul – n’ont pas hésité à coupé les vivres à toutes les familles de détenus à Alexandrie quand la branche locale a voulu opter pour le recours à la violence – et rompre ainsi avec la ligne officielle. Finalement, le groupe alexandrin s’est réconcilié avec les cadres londoniens sous la pression financière.

Pourtant, le groupe jihadiste Hasm a bien été fondé par des ex-Frères musulmans et perpétré plusieurs attaques terroristes contre les forces de sécurité…

Certes, mais c’est un petit groupe composé d’environ 200-300 personnes et dont les actions sont très limitées. Quelques rares anciens cadres, comme Mohamed Kamel, l’ont soutenu mais ont été très violemment critiqués par les dirigeants fréristes. Leur opposition à la violence est plus stratégique qu’idéologique. De nombreux leaders n’ont pas toujours été contre, mais ont décidé que la stratégie violente, à la suite de la répression brutale du régime, n’était pas viable.

Comment le mouvement voit Mohamed Morsi, l’ex-président éphémère renversé par l’armée et mort en plein procès le 17 juin 2019 ?

Juste après la mort de Morsi, un des cadres basés en Turquie, Mahmoud Hussein, est apparu à la télévision tout sourire, comme s’il était heureux. Cette attitude a beaucoup choqué sur les réseaux sociaux et chez les jeunes en particulier. Même si la majorité des membres qualifient Morsi de mauvais leader, beaucoup le respectent en tant qu’homme de principe, mort pour ses idées.

Des gens assistent à une prière funéraire pour l'ancien président égyptien Mohammed Morsi, à la mosquée Fatih à Istanbul, le 18 juin 2019.

Des gens assistent à une prière funéraire pour l’ancien président égyptien Mohammed Morsi, à la mosquée Fatih à Istanbul, le 18 juin 2019. © Emrah Gurel/AP/SIPA

Les jeunes, comme de nombreux Égyptiens, s’identifient à la victime, dont la famille est aussi l’une des plus persécutées du pays. Mais pour l’organisation, la mort de Morsi a résolu un problème épineux. Tant qu’il était vivant, il détenait la légitimité en tant que président élu. Cela empêchait l’organisation d’ouvrir toute discussion, même discrète avec le régime.

Certains ex-Frères ont annoncé la formation d’un nouveau groupe d’opposition en Turquie. Faut-il y voir une tentative de s’allier à d’autres opposants séculaires ou libéraux ?

Il y a de nombreuses tentatives similaires qui ont toutes échoué. D’anciens Frères ont essayé de nouer des liens avec Mohamed Ali [l’homme d’affaires qui a dénoncé la corruption de l’armée et déclenché des vagues de manifestations en 2019, ndlr] mais n’ont jamais été aussi déconnectés de la société égyptienne qu’aujourd’hui. Leur source principale d’information reste les réseaux sociaux. Ils ne comprennent pas que les Égyptiens ne les soutiendront pas une seconde fois.

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