Société

Sénégal : Modou Kara Mbacké, le « marabout des jeunes » dont les centres de redressement font scandale

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Mis à jour le 4 décembre 2020 à 14:05

Le chef religieux mouride Modou Kara Mbacké face à la presse, à Dakar © ERICK CHRISTIAN AHOUNOU

Mis en cause pour des violences au sein de centres de redressement, Serigne Modou Kara Mbacké occupe une place à part dans la galaxie mouride. Retour sur le parcours du « général », à la fois marabout des jeunes désœuvrés et chef de milice controversé.

24 mars 2020. Alors que la pandémie de Covid-19 paralyse le monde entier, tout ce que le Sénégal compte d’opposants et de dignitaires religieux est convié au palais présidentiel afin de coordonner la riposte face au virus. Parmi eux, Serigne Modou Kara Mbacké. Tout de noir et de cuir vêtu, le dignitaire mouride est reçu par le président Macky Sall, à qui il n’hésite pas à serrer la main. Des mesures barrières comme de certaines convenances, le marabout semble faire peu de cas.

Mais c’est dans une affaire autrement plus sérieuse que Modou Kara Mbacké a récemment été impliqué. Une affaire qui a commencé par un simple vol de scooter. En remontant la piste de l’engin, les enquêteurs de la section de recherches auraient découvert à Ouakam l’un de ses « daaras de redressement ».

Séquestration et sévices corporels

Trois autres centres ont été repérés par la gendarmerie entre le 26 et le 28 novembre, dans la banlieue de Dakar (à Guédiawaye et à Malika) et dans la capitale (zone B). Les 353 jeunes regroupés dans ces établissements auraient été victimes d’actes de « séquestration », de « maltraitance », voire même de « tortures », relate la gendarmerie. Les victimes souffrent de « malnutrition sévère » et leurs corps portent les traces de « sévices corporels », ajoutent les enquêteurs.

La diffusion de ces informations et de certaines images, montrant des jeunes entassés dans des salles cadenassées et des corps couverts de cicatrices, ont provoqué émoi et indignation dans le pays. Accusés d’association de malfaiteurs, vol en réunion, trafic de drogue et traite d’êtres humains, les 43 gestionnaires des centres, tous des disciples de Modou Kara Mbacké, ont été arrêtés.

Leur guide, qui se présente volontier comme le « marabout des jeunes », était-il au courant de ce qui se passait entre ces murs, et pourrait-il être mis en cause ? « Je m’excuse auprès du chef de l’État, du khalife [général des mourides] et de toutes les confréries », a déclaré le marabout, exhortant l’opinion à ne pas le juger sur son style de « soldat de Serigne Touba » et enjoignant ses disciples à se conformer à la loi.

« Notre façon d’éduquer »

Depuis des années, le marabout a fait de la prise en charge des jeunes urbains désœuvrés, délinquants, parfois toxicomanes ou atteints de maladies mentales, sa spécialité. Personnalité charismatique aux tenues fantasques, arborant souvent un style militaire, le « général Kara » a bâti sa notoriété et son aura sur l’accueil de ces jeunes délaissés par la société. Ses « centres de redressement » permettent d’empêcher ces marginaux d’avoir accès à la drogue et de les conduire « du mal vers le bien », défendent ses disciples. Ils y recevraient également un enseignement religieux.

Certains parents nous les ont envoyés pour qu’ils n’aillent pas en prison. C’était une solution de dernier recours

« Certains parents nous les ont envoyés pour qu’ils n’aillent pas en prison. Pour beaucoup, le centre de redressement est une solution de dernier recours », affirme Mounirou Sarr, secrétaire général du mouvement du dignitaire, le Diwaan. Ces centres « avaient d’excellents résultats », assure-t-il, tout en reconnaissant qu’ils adoptaient des « disposition strictes ». « C’est notre façon d’éduquer », justifie-t-il.

Les cicatrices sur les corps de jeunes ? Des blessures occasionnées en dehors du centre pour la « majeure partie » d’entre eux. Des actes de maltraitance ou de torture ? Des termes employés par « quelqu’un qui ne connaît pas la sociologie du Sénégal », répond Mounirou Sarr.

Face à la polémique, les disciples du marabout se sont réunis le 1er décembre pour « lancer un mouvement de solidarité » au sein de la communauté mouride « et au-delà ». Car Serigne Modou Kara Mbacké est le petit-fils de Mame Thierno Birahim Mbacké, le frère cadet de Cheikh Ahmadou Bamba. Une ascendance qui fait de lui un héritier légitime du fondateur du mouridisme et un membre respecté de la confrérie. Certaines personnalités se sont ainsi empressées de lui apporter publiquement leur soutien. Au sein du Diwaan, on évoque même une « cabale politique » contre le leader religieux.

Mouridisme « moderne »

Pour comprendre la genèse de ces centres de redressement, il faut remonter aux années 1990. Modou Kara Mbacké sollicite alors auprès du khalife général des mourides de l’époque, Serigne Saliou Mbacké, la permission de créer un mouvement autour des jeunes à Dakar, qualifié de « centre du mal », pour y rétablir l’ordre et y porter la parole de Cheikh Ahmadou Bamba.

« Le phénomène Kara ne vient pas de nulle part, explique le chercheur Cheikh Gueye. Il s’est bâti sur l’implantation urbaine du mouridisme dans les années 1980-1990, avec l’apparition d’une parole périphérique dans la confrérie. Des dignitaires religieux sont dès lors chargés des ndiggël [consignes] politiques. » Le mouridisme perd alors sa forme très centralisée et laisse certains marabouts libres de « réinventer » son enseignement, dans un contexte d’urbanisation accéléré.

Il est considéré comme un marginal dans la confrérie, et ça colle avec cette image de marabout des marginaux

Modou Kara devient alors le marabout des jeunes en rupture, au ban de la société, qui sont acceptés et accueillis, et s’impliquent dans des travaux à destination de la communauté, participent aux activités du mouvement Set Setal visant à nettoyer la ville. « Il est considéré comme un marginal dans la confrérie, et ça colle avec cette image de marabout des marginaux, résume Cheikh Gueye. Serigne Modou Kara Mbacké est dans une logique de big man et joue de chacun de ces trois pouvoirs – politique, économique et charismatique –, qui s’enrichissent mutuellement. Il s’est spécialisé dans l’encadrement de ces jeunes et ça a fait du bien à tout le monde : la confrérie d’abord, et l’État ensuite, qui n’est pas outillé pour encadrer ou resocialiser ces jeunes ».

« C’est le seul qui acceptait d’accueillir ceux que tout le monde rejette », résume Mounirou Sarr.

Une rôle politique important

Serigne Modou Kara Mbacké rejette d’ailleurs l’appellation de « marabout » et préfère se faire appeler « missionnaire ». Il se considère également comme un « guide de la révolution pacifique », dont l’idéologie permettra au Sénégal d’atteindre le développement. En 2004, malgré le principe de laïcité consacré par la Constitution, il créé le Parti de la vérité pour le développement (PVD), d’essence religieuse, dont le projet de société est basé sur la parole de Cheikh Ahmadou Bamba.

Pour certains observateurs, le « général » Kara menace la sécurité publique

S’il ne sera jamais candidat à une élection – contrairement à sa femme Sokhna Dieng, ancienne présentatrice de la RTS (Radiodiffusion télévision sénégalaise), élue députée PVD en 2012 –, il joue un rôle politique important. « Certains considèrent que c’est un comédien, d’autres que c’est un fou utile », juge un membre de la confrérie mouride sous couvert d’anonymat.

Intriguant, charismatique, Modou Kara Mbacké inquiète aussi. Dans le viseur de ses détracteurs, ses « commandos de la paix » ou « Kara sécurité », constitués de plusieurs centaines d’éléments qui assurent sa sécurité. Souvent vêtus de treillis, ils s’attribuent des galons et des médailles et évoluent en dehors du contrôle de l’État.

Une menace pour la sécurité publique, estiment certains observateurs. « Les autorités de l’État ont toujours fait la politique de l’autruche, ou ont même encouragé cette situation, espérant toujours sceller des alliances électorales avec des groupes qui contrôlent des hordes de fidèles qui ne discuteraient pas un mot d’ordre ou une consigne de vote », dénonçait lundi l’éditorialiste Madiambal Diagne, évoquant les « trafics en tous genres » pratiqués par les disciples du « général Kara ».

Faillite de l’État

Ce laxisme d’État, qui laisse au monde religieux une certaine latitude et leur accorde des « exceptions territoriales », comme c’est le cas à Touba, est une manière pour les autorités de « laver leur pêché de laïcité », analyse Cheikh Gueye. C’est aussi une preuve de la défaillance de l’État dans la prise en charge des jeunes désœuvrés ou délinquants, estiment les défenseurs des droits humains. Une critique régulièrement formulée à l’encontre des autorités concernant les daaras, ces écoles coraniques où les enfants sont parfois victimes de dérives et d’abus.

Les autorités étaient au courant de l’existence de ces centres et ne pouvaient ignorer les cas de maltraitance »

« Ces centres ne peuvent pas exister en dehors de la loi, martèle Seydi Gassama, le directeur d’Amnesty international au Sénégal. Bien sûr, Modou Kara Mbacké a profité d’une faillite de l’État. Les autorités étaient au courant de l’existence de ces établissements, et ne pouvaient ignorer les cas de maltraitance. Ils ont laissé faire pour combler leurs propres carences. » Pour le défenseur des droits humains, il appartient désormais à la justice de décider du sort de ces responsables. « Si le marabout veut faire ce travail auprès des jeunes, il faut qu’il s’inscrive dans la légalité, qu’il puisse être soumis aux inspections. D’ici là, les centres doivent fermer. »