Politique

Giscard d’Estaing : chasse, diamants, uranium… Les « vérités » interdites de Bokassa

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Mis à jour le 03 décembre 2020 à 16h01
Vamléry Giscard d’Estaing et Jean Bedel Bokassa, le 6 mars 1975 à Bangui.

Vamléry Giscard d'Estaing et Jean Bedel Bokassa, le 6 mars 1975 à Bangui. © /AP/SIPA

L’affaire des diamants de Bokassa, qui a contribué à sa défaite de 1981, est indissociable de l’image de Valéry Giscard d’Estaing, décédé à Paris le 2 décembre à l’âge de 94 ans. Dans un livre dont l’ancien président français avait à l’époque exigé l’interdiction, l’ancien « empereur » Jean Bedel Bokassa racontait, en 1985, sa part de vérité sur la relation entre les deux hommes.

L’éclat des diamants de Bokassa aura à jamais terni l’image de l’ancien président français, décédé ce mercredi 2 décembre à l’âge de 94 ans. L’affaire, qui a éclaté un jour d’octobre 1979 par une manchette barrant en larges lettres rouges la une du Canard enchaîné a sans aucun doute contribué, pour partie, à la défaite de Valéry Giscard d’Estaing face à François Mitterrand à l’élection présidentielle de mai 1981. La détestation que lui vouait Jacques Chirac – ses militants appelaient les indécis à voter à gauche pour faire chuter le locataire de l’Élysée – aura fait le reste.

Si l’histoire des relations entre la France et l’Afrique sous la présidence de Giscard a été riche et complexe – de ses interventions militaires au Tchad et en Mauritanie au parachutage de la Légion étrangère à Kolwezi face aux rebelles katangais qui espéraient renverser Mobutu – , l’affaire des diamants de Bokassa reste, et restera, indissociablement liée à l’ancien président français.

Valéry Giscard d’Estaing aura géré cette affaire de la pire des manières. À l’époque, les stratèges de la communication de crise n’avaient pas encore pris complètement l’ascendant sur les responsables politiques. Drapé dans un silence qui se voulait digne, le président français a mis du temps à répondre aux accusations.

À ses conseillers qui lui enjoignent alors de « parler aux Français » par le biais d’une émission télévisée, il répond, en substance, qu’un « président ne devrait pas s’abaisser à cela ». « Dites la vérité aux journalistes : que Bokassa m’a remis des cadeaux, comme il le faisait à tous ses visiteurs. Que je n’y ai pas attaché d’importance. Et que cela n’a pas pesé dans mes décisions. D’ailleurs, on l’a bien vu, puisque j’ai fait tomber Bokassa », rétorque-t-il à Pierre Hunt, alors porte-parole de la présidence, qui lui demandait quelle position adopter face aux révélations du Canard.

La rancœur de Bokassa

Il faudra attendre le 27 novembre 1979 – après sept longues semaines au cours desquelles la presse multiplie les unes sur le sujet –, pour que Valéry Giscard d’Estaing consente, enfin, à évoquer l’affaire. Mais ce sera sur un ton sec et cassant, et pour balayer d’un revers de manche « l’attaque et la calomnie ». Deux ans plus tard, sur les affiches électorales barrées du slogan « Il se bat pour la paix » ou « Il faut un président à la France », ses opposants prennent un malin plaisir à coller sur les yeux du candidat deux diamants étincelants.

Quatre ans après la cinglante défaite de l’ancien président français, et le célèbre « au revoir » suivi d’un plan fixe sur une chaise vide, Jean Bedel Bokassa, alors exilé en France dans son château d’Hardricourt, a publié aux éditions Michel Lafon Ma Vérité dont Jeune Afrique a conservé une copie dans ses archives. Deux cents pages pleines de rancœur dans lesquelles « Bokassa 1er » – dont le sacre avait, pour une large partie, été financé par l’argent venu de France –raconte sa relation avec Giscard. Le contenu est à l’image de son auteur, baroque. Et Giscard d’Estaing, qui a alors démarré sa carrière d’éternel « ex » de la politique française, obtient l’interdiction du livre et sa mise au pilori.

Jean Bedel Bokassa, qui assiste en personne à la destruction des 10 000 copies de son ouvrage le 27 juin 1985, signe ce jour-là une lettre ouverte dans laquelle il se dit « insulté, calomnié, ridiculisé depuis des années ». Surtout, il y accuse Giscard d’avoir commis un « acte de piraterie internationale » en envoyant le 20 septembre 1979 les commandos du 1er RPMa du colonel Briançon-Rouge prendre Bangui et déposer l’« Empereur », parti à Tripoli pour sceller son rapprochement avec Kadhafi.

Le temps de l’idylle entre les deux hommes semble bien loin. Cette relation d’amitié, faite de chasses aux éléphants et de cadeaux dispendieux, sur fond de barbouzeries françafricaines, Bokassa la retrace avec un style bien à lui dans ce livre à charge, et comportant des accusations dont certaines, portant sur des aspects de la vie privée de l’ancien président français, non étayées, ne sont évidemment pas reproduites dans les extraits ci-dessous.

Première rencontre à Bangui

« Ma première rencontre avec Giscard a eu lieu à Bangui en 1967, un an après mon arrivée au pouvoir. Giscard est venu faire une partie de chasse. Par politesse, il s’est fait signaler au chef d’État que j’étais. Sachant donc qu’un ministre français était présent à Bangui pour un safari-chasse et que ce ministre demandait une audience au chef de l’État, je l’ai reçu dans mon bureau. Par la suite, j’organisai un repas au grand hôtel international, l’Hôtel Safari, à Bangui. J’invitai les hommes d’affaires français et étrangers installés à Bangui et les ambassadeurs accrédités, à commencer par l’ambassadeur de France. Un repas fut donc offert à Giscard ; il fut suivi par une remise de cadeaux. Ces cadeaux comprenaient un coussin rouge sur lequel étaient déposées des pierres précieuses dans leur écrin et des produits artisanaux achetés chez Perroni (Perroni est un Français installé à Bangui ; il réalise ces produits, de très haute qualité) ».

La couverture de Jeune Afrique de juin 1978.

La couverture de Jeune Afrique de juin 1978. © Jeune Afrique

Cadeaux et « document d’amitié »

« Après la remise des cadeaux, il y eut un bal. Les Français présents à Bangui se souviennent encore certainement de ce premier gala offert en l’honneur de M. Giscard d’Estaing, alors ministre des Finances en France. À cette occasion, j’avais porté un toast, prédisant qu’un jour ou l’autre, Giscard conduirait le destin de la France. Grâce aux événements, il devint chef de l’État français en 1974. À ce moment-là, il reconnut que j’étais un véritable ami et signa une sorte de document établi entre lui et moi, document intitulé “Amitié – Giscard d’Estaing – Bokassa” et libellé ainsi : “Pour mon cher parent et ami Jean Bedel Bokassa, président à vie de la république centrafricaine”. À l’époque, en effet, j’étais président à vie. Giscard n’a pas paraphé ce document en 1967 mais sept ans plus tard, lorsqu’il a vu que le vœu que j’avais émis s’était réalisé.

Après 1967, Giscard est revenu en Centrafrique, en 68, 69, 70, 71, 72 et 73. En 1974, il m’a fait le plus grand honneur en me consacrant sa première visite officielle comme chef de l’État français en voyage à l’étranger. Pour le remercier, j’ai mis à sa disposition les enfants de troupe J.B Bokassa, qui ont également ouvert le défilé du 14 juillet 1974 à Paris.

Dès 1974, Giscard se rendait en Centrafrique, mais comme chef de l’État français. Il venait pour chasser, bien sûr, car je lui avais offert un terrain de chasse situé à l’est de chez nous. »

Uranium gratuit

« Que n’ai-je donné à la France ! Songez qu’à travers ma modeste personne, un pays comme le mien a mis tout son uranium à la disposition de la France ! Et je pose cette question : la France avait-elle le droit de porter un coup à un Centrafricain qui s’est présenté comme son ami et qui lui a donné son uranium ? Gratuitement, en plus ! Car depuis le début de l’exploitation de cet uranium, la France ne paye pas un centime ! C’est gratuit ! Même si l’uranium ne coûte pas cher, ce n’est pas le cas de la bombe atomique. Et à partir de quelle matière fabrique-t-on la bombe atomique sinon à partir de l’uranium ? »

« La France a participé à mon couronnement »

Au début, Giscard venait chasser seul. De temps à autre, son cousin François Giscard d’Estaing l’accompagnait. À partir du moment où il été élu président de la République, il arrivait toujours avec M. Péchenard [Marc Péchenard, célèbre guide de chasse], qui est son ami mais aussi le mien.

(…)

L’amitié qui existait entre Giscard et moi-même ne s’est pas arrêtée en 1974. Bien au contraire. C’est une fois élu président de la République qu’il a signé le fameux texte intitulé « Amitié Giscard d’Estaing – Bokassa”. Personne ne l’obligeait à le faire ! Notre amitié existait encore en 1975, 76, 77. Je dirai même qu’au moment où j’ai été couronné par le peuple, le président Giscard d’Estaing et la France tout entière ont participé au couronnement. Pour quelles raisons mentirais-je ?

Je le répète donc : lorsque Giscard d’Estaing était président de la République française, la France a participé à mon couronnement aussi bien financièrement que matériellement. Pour cela, je lui garde ma reconnaissance. Dans un salon du château d’Hardricourt, je conserve une pendule qui pèse trente kilos. Cette pendule date de l’Empire français. C’est le cadeau personnel que me fit Giscard pour mon couronnement. Il m’a offert cette pendule qui a été prise dans un musée français en même temps qu’une épée de l’empereur Napoléon qui, malheureusement, a disparu depuis ma chute. »

Jean Bedel Bokassa, qui assiste en personne à la destruction des copies de son ouvrage, le 27 juin 1985.

Jean Bedel Bokassa, qui assiste en personne à la destruction des copies de son ouvrage, le 27 juin 1985. © Archives Jeune Afrique

« Il venait chez moi en tant qu’ami »

« Giscard aimait la chasse. Je n’hésite pas à le dire : il communiait vraiment avec la jungle et la savane africaine. Parfois, il venait accompagné une ou deux fois par un lieutenant-colonel attaché à l’Élysée, dont je pense qu’il était son chef d’état- major particulier, peut-être le responsable de la mallette noire, celle de l’alerte atomique. Le plus souvent, il n’arrivait qu’avec Pechenard.

(…)

Giscard vivait aussi en homme. Quand il venait chez moi en tant qu’ami, c’était soit pour chasser, soit pour passer quelques jours avec moi, dans mon village natal. Il me demandait des garanties de discrétion. Il ne voulait pas que les journalistes français sachent qu’il se trouvait là. Alors on gardait le secret. On ne publiait rien. Pour cette raison également il ne pouvait se faire accompagner par plusieurs personnes. En outre, il venait chez moi un peu en privé comme quelqu’un qui se rend dans sa famille. On menait une existence paisible comme des amis, comme des parents. »

« Ils ont dû tuer 150 à 200 éléphants »

« Le président Giscard d’Estaing disposait pour ses amis et pour lui-même d’une réserve magnifique de 200 000 hectares situés dans le triangle Rafai-Zemio-Djma, au sud-est du pays. C’était un de mes cadeaux, je lui avais offert par amitié, pour lui qui, à mes yeux, représentait la France, pays pour lequel je m’étais battu et que j’ignorais.

Jamais personne, ni lui, ni ses amis, ni sa nombreuse suite, n’ont payé un centime. À eux tous, ils ont dû tuer entre 150 et 200 éléphants sans qu’un seul franc CFA n’entre dans les caisses de l’État centrafricain. Et ne parlons pas de tous les autres animaux qui vivent par milliers dans cette région… »

« Ces messieurs m’engueulaient »

Le plus fort, c’est que ces messieurs m’engueulaient. Giscard voulait m’imposer de ne pas louer les territoires de chasse qui jouxtaient le sien. Étant donné l’énorme surface de son terrain, personne n’aurait pu chasser en Centrafrique si je l’avais écouté !

À une certaine époque, il ne voulait plus de protection pour chasser. Je pense que souvent, quand il y avait des troupes françaises au Tchad, il venait là sans avertir personne. Mais même quand il passait par Bangui, les hélicoptères de l’armée française faisaient la navette entre une base située sur son territoire de chasse et N’Djamena.

La couverture et la quatrième de couverture du livre « Ma Vérité » de Bokassa, publié en 1985.

La couverture et la quatrième de couverture du livre « Ma Vérité » de Bokassa, publié en 1985. © DR

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