Politique

Mali : Keba Sangaré, un général-gouverneur controversé

Réservé aux abonnés | | Par - à Bamako
Mis à jour le 02 décembre 2020 à 16h54
Le général Kéba Sangaré a été nommé gouverneur de la région de Bougouni.

Le général Kéba Sangaré a été nommé gouverneur de la région de Bougouni. © Emmanuel Daou Bakary

Ancien chef d’état-major de l’armée de terre, le général de brigade Keba Sangaré est désormais le gouverneur de la région de Bougouni. Son profil, comme son parcours, cristallise les accusations de « militarisation » de l’administration.

Treize militaires, et seulement sept civils. La liste des gouverneurs placés à la tête des régions du Mali, le 25 novembre, a valu aux autorités de la transition d’être accusées de vouloir « militariser » l’appareil d’État, d’autant plus que les officiers désignés, des généraux et des colonels, sont réputés proches de la junte qui a mené le putsch du 18 août. Parmi ces soldats devenus gouverneurs, un nom, en particulier, cristallise les critiques : celui du général de brigade Keba Sangaré.

Et pour cause. Nommé gouverneur de la région de Bougouni, frontalière de Guinée et de Côte d’Ivoire, l’ancien chef d’état-major de l’armée de terre a été épinglé en août dans un rapport d’experts de l’ONU comme étant l’une des personnalités qui « entravent le processus de paix ».

« Charismatique »

Âgé de 44 ans, cet officier supérieur issu de la communauté bwa est né dans une famille où la chose militaire compte. Son père, le général de brigade Pangassy Sangaré, qui fut également chef d’état-major de l’armée de terre, bénéficiait déjà d’une aura puissante aussi bien auprès des hommes de troupes qu’au sein de la classe politique. Lors des obsèques de ce militaire charismatique, décédé en décembre 2018, le président Ibrahim Boubacar Keïta s’était notamment recueilli devant le cercueil de ce haut gradé, qui était aussi grand officier de l’Ordre national.

« Keba Sangaré descend d’une lignée de militaires mais a lui-même fait ses preuves, confie un officier malien qui l’a côtoyé. Il a notamment la réputation d’être un bon commando parachutiste ». Homme au physique imposant, n’apparaissant en public qu’avec le béret rouge des « commandos para » vissé sur le crâne, Keba Sangaré a suivi le parcours des élites. Sorti en 1982 du Prytanée militaire de Kati, il est ensuite entré à l’école militaire interarmes (EMIA) avant de poursuivre sa formation par de multiples stages à l’étranger, au Gabon, au Nigeria, mais aussi en Chine.

Des enfants malien dans les rues de Tombouctou en février 2013 (photo d'illustration).

Des enfants malien dans les rues de Tombouctou en février 2013 (photo d’illustration). © Jerome Delay/AP/Sipa

Mais au-delà de ses états de service, « la force de Keba, c’est son leadership », assure notre source militaire. « Son charisme fait qu’il est aimé par ses hommes. Il sait leur parler, les faire adhérer aux objectifs, au point que, parfois, on peut le penser laxiste ou populiste. Mais c’est son style de commandement », ajoute l’officier.

En pleine reconquête des régions du nord en 2013, c’est lui qui dirige les opérations à Tombouctou. Un habitant de la ville aux 333 saints se souvient de lui comme « d’un officier ouvert, disponible et travailleur ». Mais les exactions commises par des soldats maliens dans les semaines qui suivent la reprise du nord du pays des mains des jihadistes laisseront des traces sur les états de service de Keba Sangaré, qui est alors colonel. Les militaires maliens sont accusés d’avoir mené à cette époque des expéditions punitives, y compris contre des civils, ciblant en particulier les communautés arabes et touarègues.

Un événement, en particulier, marquera durablement l’image de celui qui vient d’être nommé gouverneur de Bougouni : la mort d’Ali Kobatt, un vieil homme issu de la communauté arabe de Tombouctou, très influent dans le quartier d’Arabadjou. « Il était soupçonné par l’armée d’être lié à Ansar Dine d’Iyad Ag Ghaly par le biais de ses enfants, se souvient un journaliste de Tombouctou qui a couvert les événements de l’époque. Des hommes en uniforme de l’armée malienne, encagoulés, sont venus l’arrêter devant sa famille. Quarante-huit heures plus tard, son corps sans vie a été retrouvé… »

Ogossagou, le massacre de trop

Une soldat malien sur les lieux de la tuerie d'Ogossagou, dans le centre du Mali, en mars 2019.

Une soldat malien sur les lieux de la tuerie d’Ogossagou, dans le centre du Mali, en mars 2019. © DR / Présidence malienne

Plus récemment, c’est le drame d’Ogossagou, dans le cercle de Koro, qui a marqué les esprits. Et vaudra à Sangaré de voir son nom indexé dans un rapport onusien. Après le massacre dont ce village à dominante peule du centre du Mali fut le théâtre, lors duquel au moins 157 personnes, dont 46 enfants, ont été tuées le 23 mars 2019, une véritable purge est menée au sein de la haute hiérarchie militaire.

La réponse de Bamako au choc provoqué par le drame au sein de l’opinion publique malienne et internationale ? Le général M’Bemba Moussa Keïta est démis de ses fonctions de chef d’état-major des armées avant d’être remplacé par le général Abdoulaye Coulibaly. Keba Sangaré, qui a alors le grade de colonel-major, est pour sa part nommé chef d’état-major de l’armée de terre, où il remplace le général Abdrahmane Baby, également limogé.

La milice Dan Na Ambassagou, soupçonnée d’avoir commis ce massacre, sera officiellement dissoute par le gouvernement malien, ce qui n’empêchera ce groupe armé dirigé par Youssouf Toloba de rester actif par la suite.

Un an plus tard, le 14 février 2020, Ogossagou est de nouveau la cible d’une attaque meurtrière menée par un groupe armé. Cette fois, au moins 30 personnes sont tuées. L’émotion est d’autant plus forte que le récit de ce nouveau massacre par les survivants révèle que l’armée malienne – et la force onusienne de la Minusma – ont tardé à réagir aux alertes et appels à l’aide, alors même qu’une unité des Forces armées maliennes (FAMa) devait, en théorie, y être stationnée en permanence.

Keba Sangaré est démis de ses fonctions de commandant du quartier général des forces interarmées pour les opérations dans la région du centre dans  foulée. Quelques mois plus tard, en mai, il est également démis de son poste de chef d’état-major de l’armée de terre.

En août, un rapport d’experts des Nations unies, qui documente les circonstances du second massacre, établit que l’attaque aurait pu être évitée, et pointe la responsabilité de Sangaré. Plus de dix heures avant le drame, Keba Sangaré avait été « appelé de nombreuses fois et a reçu des messages l’informant de la menace, de la préparation et du début des tueries ».

Mais la relève du détachement des (FAMa) qui avait levé le camp la veille tarde à arriver. Selon les experts de l’ONU, Sangaré « avait le pouvoir de décision et l’autorité ultime pour ordonner à l’unité de l’armée postée au village de ne pas quitter le lieu le 13 février 2020 avant l’arrivée de l’unité de remplacement », ce qu’il n’a pas fait. En outre, accusent les  auteurs du rapport, il aurait alors donné la « fausse assurance à sa hiérarchie, y compris au ministre de la Défense, que l’unité ne partirait pas avant l’arrivée de l’unité de remplacement ».

Une « militarisation » assumée

Le président de la transition Bah N'Daw, et le vice-président, le colonel Assimi Goïta, lors de la prestation de serment, le 25 septembre 2020 à Bamako.

Le président de la transition Bah N’Daw, et le vice-président, le colonel Assimi Goïta, lors de la prestation de serment, le 25 septembre 2020 à Bamako. © /AP/SIPA

Pour le général de brigade, qui garde pour l’heure le silence dans les médias, cette nomination au poste de gouverneur de Bougouni marque un retour en grâce, et en pleine lumière, dans la sphère politique malienne. Il aura la charge de représenter Bamako à la tête d’une région qui, si elle a été officiellement instituée en 2012, n’est effectivement opérationnelle que depuis peu, tant la mise en œuvre du découpage administratif a pris du retard.

Un poste de gouverneur auquel il a accédé alors même que, quelques jours auparavant, le ministre de l’Administration territoriale et de la décentralisation avait annoncé l’intention des autorités de la transition d’« élargir, selon les cas, les conditions de nominations de préfet et de sous-préfet aux sous-officiers, aux officiers subalternes et aux officiers supérieurs, membres des forces armées et de sécurité ».

Dans un courrier adressé aux syndicats des agents de l’administration civils, dont il sollicitait l’avis sur ce projet de décret, le ministre, le lieutenant-colonel Abdoulaye Maïga, justifiait notamment cet appel aux hommes en uniformes par « l’insuffisance de personnel due aux départs massifs à la retraite, l’absence de recrutement d’administrateurs civils (…), la situation sécuritaire du pays qui rend difficile l’occupation de certains postes de représentant de l’État par un personnel civil ». Une volonté de militarisation assumée, donc.

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