Culture

Migration, amour et féminisme… L’hymne à Haïti de Roxane Gay

Mis à jour le 6 décembre 2020 à 10:45

Roxane Gay sur le plateau d’un talk-show américain, en avril 2019, à New York. © Charles Sykes/Bravo/NBCU Photo Bank/NBCUniversal via Getty Images

Dans « Ayiti », l’auteure féministe américaine Roxane Gay raconte Haïti et sa diaspora à travers une suite de nouvelles, témoignages de puissantes expériences identitaires.

L’ouvrage, d’une centaine de pages, est dédié à son père et à sa mère, tous deux Haïtiens. Les quinze nouvelles de l’auteure féministe américaine Roxane Gay, courtes pour la plupart, sont des bribes d’existences de héros haïtiens. Ces derniers, coincés sur leur « moitié d’île » ou alors installés aux États-Unis, dialoguent ou se débattent avec leur pays natal. Avec ce que la première République noire a été, ce qu’elle est et ce qu’elle deviendra.

Chacun des personnages attachants de Ayiti est aux prises avec les odeurs, les accents, la musique, le vaudou, le racisme, les préjugés, l’exil, mais aussi la violence de l’être humain ou l’horreur de la dictature – on y retrouve parfois les Tontons macoutes de Duvalier père, l’une des rares références historiques permettant de se situer dans le temps.

Histoires de résilience

Autant d’expériences que l’écrivaine de 46 ans, à qui l’on doit le best-seller Bad Feminist, dépeint sans concession, faisant parfois jeu d’humour ou se laissant aller à une poésie toute humaniste. On sourit, on s’agace, on s’émeut mais surtout, on admire la résilience dont font preuve ces femmes et ces hommes qui parfois n’ont pas de nom comme dans « À propos de l’accent de mon père » ou dont le récit tient sur la moitié d’une page comme dans « Ce qu’il faut savoir des mères haïtiennes » (et ce qu’il faut savoir est terriblement… jouissif).

Son écriture est aussi vive et tranchante que dans ses essais

L’écriture de Roxane Gay est aussi vive et tranchante que dans ses essais. Elle est puissante sans être acerbe. Elle est aussi belle, relève parfois d’une sorte de surréalisme. Pour Gay, écrire Haïti, c’est écrire l’absurde, la liberté et une certaine magie. Raison pour laquelle, sans doute, elle parvient à empêcher le lecteur de tomber dans la pitié.

Chacune de ces nouvelles sont des bouleversements portés par des sourires, certes parfois pâles, mais aussi par de grands éclats de rire. « Quand ma coloc au collège a appris que j’étais Haïtienne, elle en a déduit que je pratiquais le vaudou. Voilà ce qui arrive quand on laisse des esprits faibles surfer sur Internet. » Tel est l’incipit de « Voodoo Child », où notre héroïne ne fait rien pour dissiper les craintes de sa colocataire. Elle s’amuse du grotesque en entonnant des chants mystérieux telle une prêtresse, en allumant des bougies ou en laissant traîner des poupées couvertes d’épingles, entre autres fantaisies.

Colères et désirs

Ayiti est aussi traversé par quelques-uns des thèmes chers à Roxane Gay. Le féminisme y figure en bonne place. « C’est la colère qu’éprouvent la plupart des hommes de nos jours ; ils sont en colère contre leur impuissance, leurs désirs et leur réalité. C’est une colère que nous connaissons tous. Mais seuls les hommes peuvent l’exprimer librement », lit-on dans « Spectres et Ombres », qui raconte l’histoire d’amour entre deux femmes. On assiste aussi, impuissants, à un viol collectif, dans « Doux sur la langue ». Qui connaît le parcours et l’œuvre de Roxane Gay ne s’étonnera pas de ce récit…

« Ayiti » de Roxane Gay, traduction de Stanley Péan, 136 pages, éditions Mémoire d’Encrier, 16 euros

« Ayiti » de Roxane Gay, traduction de Stanley Péan, 136 pages, éditions Mémoire d’Encrier, 16 euros © livre « ayiti » © Editions Mémoires d’Encrier

La toute dernière nouvelle évoque elle la question de la migration, de l’exil. On suit les pérégrinations d’un couple amoureux qui s’apprête à prendre la mer, à quitter Haïti. Leurs réflexions, discussions sur le sujet sont systématiquement ponctuées par leurs ébats sexuels passionnés. Comme si tout quitter était un acte d’amour…

Paru initialement en 2011 aux États-Unis, Ayiti est réédité cette année, et pour la première fois en français, par la maison d’édition canadienne de Rodney Saint-Eloi, Mémoires d’Encrier. On ne peut s’empêcher de s’attarder sur la traduction en français de Stanley Péan, natif de Port-au-Prince et établi au Québec. C’est que ça « tchipe » beaucoup dans ce recueil de nouvelles. L’écrivain, lui, écrit « tchuipe ». C’est québécois ?