Musique

« Gore », le premier album résilient et intime de Lous and The Yakuza

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Mis à jour le 06 décembre 2020 à 11h11
Lous and The Yakuza à l’Abbaye de Jumièges (France), sur le tournage du clip de « Amigo »

Lous and The Yakuza à l'Abbaye de Jumièges (France), sur le tournage du clip de « Amigo » © Manuel Obadia Wills

La chanteuse belge Lous and The Yakuza, originaire de la RDC, dévoile « Gore », un superbe premier album introspectif et poétique.

« À ton aise ». Une expression bien belge. Un « Fais comme chez toi » qu’elle lance tous azimuts au cours des cinq premières minutes de l’interview. Elle est vêtue de noir de la tête aux pieds, « la couleur de l’élégance et de la puissance ». Elle vit au rythme des interviews promotionnelles pour Gore, son premier album. Mais aussi au rythme de la Fashion Week parisienne en ce mois de septembre 2020.

Il faut dire qu’elle est désormais l’une des égéries de la marque de luxe française Chloé depuis février dernier. Et s’apprête à ouvrir le prochain défilé de la griffe Louis Vuitton. On la retrouve dans une des chambres d’un cinq-étoiles parisien. « J’aime beaucoup la mode. C’est un moyen d’expression comme un autre. », estime-t-elle.

Depuis la sortie du premier single intitulé Dilemme, en septembre 2019, Gore était très attendu. Le gore fait bien entendu référence au cinéma d’horreur mais chez Lous and The Yakuza – « Lous » pour soul (« âme » en français) et les Yakuza pour désigner tous ceux qui travaillent avec elle –, il tient de la poésie.

 

« Le gore est un cinéma très sanglant, très violent. Il est tellement atroce qu’il en devient absurde, presque drôle. C’est à l’image de ma vie. J’ai vécu tant de traumatismes en si peu de temps que je préfère en rire plutôt qu’en pleurer. Pour moi, c’est cela le gore. Rire, c’est changer nos malheurs en force », explique la chanteuse de 24 ans.

La solitude, un leitmotiv

Ses malheurs, Marie-Pierra Kakoma (son vrai nom) ne les évoque plus tellement. Cette native de Lubumbashi dit l’avoir trop répété. Elle parle d’un itinéraire semé d’embûches qui ne devait la mener qu’à un seul endroit : celui où elle serait une artiste. « À part la mère de Burna Boy, aucun parent africain n’acquiesce quand son enfant lui annonce qu’il veut devenir artiste (rires). »

Ses parents, tous deux médecins, sont, eux, « dans un autre monde ». Ils ont quatre enfants dont Marie-Pierra, fillette très intense, qui court dans les couloirs de la maison en récitant ses propres poèmes. « Ils acceptaient la chanson comme un hobby. Mais que je veuille réellement devenir chanteuse… Cela a créé de nombreuses frictions pendant des années. Ils avaient peur que je n’ai aucune stabilité financière. Quelque part, ils avaient raison. J’ai vécu quatre années absurdes de misère. Mais ils n’avaient pas la confiance que j’avais en moi. Et je ne peux pas leur en vouloir. »

Son parcours a été atypique pour une Européenne et classique pour une Africaine, dit-elle. La guerre, les séparations familiales, les regroupements familiaux, la prison en RDC pour sa mère et un sentiment d’abandon qui la suit depuis toujours… « C’est pour cette dernière raison que je parle beaucoup de solitude dans ma musique ». En effet, le champ lexical de la solitude est très présent dans les paroles de ses chansons. « Si je pouvais, je vivrais seule, loin des problèmes et des dilemmes », chante-t-elle dans Dilemme. Sans parler du titre Solo, où elle clame « Quoique l’on dise, on restera solo ». Où même dans Amigo où, à la fin du pont, elle murmure… « solo ».

Un album introspectif

« Dans mon parcours, il y a aussi beaucoup d’amour. Je suis quelqu’un de très attachée à l’amour. C’est la chose que j’ai le plus envie de prendre et de donner. » Ses textes sont empreints d’une forme de romantisme, au sens artistique du terme. Dans Gore, Lous & The Yakuza dévoile son « moi romantique », ses introspections. Cette facilité à se raconter, elle le doit notamment à trente minutes de méditation tous les matins.

Je ne pourrai jamais me tatouer la peau. Je suis trop versatile pour ça »

Et puis, il y a ce symbole, les bras levés vers le ciel que l’on retrouve dans toutes les réalisations visuelles liées à sa musique mais aussi sur son front, parmi d’autres motifs, et à d’autres endroits sur sa peau. « Ce sont des dessins. Ils sont différents tous les jours. Je ne pourrai jamais me tatouer la peau. Je suis trop versatile pour ça. Je préfère ne rien « accrocher » à mon corps. Même mon piercing au septum est faux. Ce sont mes parents qui m’ont fait percer les oreilles quand j’étais petite. Je ne l’aurais jamais fait. »

Ces faux tatouages font écho à ses clips dont la direction artistique, signée Wendy Morgan, fait la part belle aux costumes, aux coiffures de formes et couleurs différentes, aux beaux paysages, aux espaces recherchés et à la danse contemporaine ou hip-hop.

« Le visuel est pour moi essentiel. Et je crois que cela me vient du Congo. Je pense au festif, aux couleurs de la sapologie, etc. Dans ma musique et mes clips, j’essaie de mettre en avant ma pluralité. Je veux tout essayer, convaincue que l’impossible n’existe pas. J’essaie d’arriver à la perfection sans jamais vraiment l’atteindre parce que c’est le cheminement qui est beau. J’explore aussi l’imparfait, l’hideux. »

Fière de sa peau ébène

Quand on écoute Gore, on danse sur une forme de RnB mêlé de trap, de pop, de hip-hop. C’est une musique à la fois ancrée dans le sol et en même temps aérienne, vaporeuse. Et quand on lui parle de cette ambivalence et de ces différents styles – que l’on doit au producteur espagnol El Guincho, réalisateur de l’album au côté des beatmakers belges Ponko et David Mems –, elle dit que sa musique se situe plutôt dans la recherche de la vérité.

J’aimerais que tout le monde puisse se sentir puissant grâce à sa couleur de peau

Et puis, elle éclate de rire. Son rire est très expressif, presque tonitruant. Il tranche avec sa silhouette de mannequin à la fois frêle et imposante. Au-delà de l’amour et de la solitude, la chanteuse évoque également son identité de femme et, surtout, de femme noire. Gore est comme un manifeste où elle dit embrasser ce qu’elle est. « Ma peau n’est pas noire, elle est couleur ébène », entend-on dans Dilemme. « Ce thème se retrouve dans tous mes textes. J’aime la couleur de ma peau. Et j’aimerais que tout le monde puisse se sentir puissant grâce à sa couleur de peau, qu’elle soit blanche, mat ou noire comme la mienne. La peau dit tellement de choses. Elle dit la beauté, la joie, les rires et d’où tu viens. C’est toute notre culture. »

Au début de sa carrière, il y a plus de cinq ans, Lous and The Yakuza ne chantait qu’en anglais. « J’ai choisi le français pour Gore parce qu’il n’y a rien de mieux que sa langue natale pour exprimer ce que l’on est. » Étrangement, c’est en Italie qu’elle rencontre le plus de succès. La chanson Dilemme y est d’ailleurs disque d’or. Suivent la France et la Belgique. Lous & The Yakuza démarrera sa tournée en janvier 2021 et se produira en France, le 9 février prochain, à La Cigale, à Paris.

« Gore » de Lous and The Yakuza, Columbia/Sony (2020)

« Gore » de Lous and The Yakuza, Columbia/Sony (2020) © Columbia

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