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Hommage : Jean-Louis Servan-Schreiber, le Marocain

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Mis à jour le 01 décembre 2020 à 19h44
Jean-Louis Servan-Schreiber en France, en août 1997

Jean-Louis Servan-Schreiber en France, en août 1997 © Brice TOUL/Gamma-Rapho via Getty Images

Décédé ce 28 novembre à 83 ans des suites du Covid-19, le patron de presse a largement contribué à la modernisation du paysage médiatique au Maroc à la fin des années 1990.

La mort de Jean-Louis Servan Schreiber (JLSS) avait à peine été annoncée par sa famille, ce 29 novembre, que les hommages se sont mis à pleuvoir dans tous les médias français… Tous ont rappelé le parcours de cet homme de presse, à l’origine de grandes success stories journalistiques telles que celle du groupe L’Expansion ou plus récemment celle de Psychologies Magazine.

Mais si les aventures médiatiques en France de JLSS sont relatées avec moult détails, ses années marocaines sont aujourd’hui beaucoup moins évoquées. L’impact de Jean-Louis Servan Schreiber sur le paysage médiatique du royaume est pourtant indubitable. Au Maroc, il y a un avant et un après JLSS.

Modernisateur de la presse marocaine

« Il fut le véritable modernisateur de la presse marocaine. Nous sommes nombreux à avoir appris les règles d’un journalisme professionnel, au moment où celui-ci était encore chez nous bien trop partisan. Parmi ceux qui ont aiguisé leurs armes chez lui : Ahmed Benchemsi, Ali Amar, Aboubakr Jamaï et tant d’autres… », écrit Jamal Boushaba, référence du journalisme culturel au Maroc, sur sa page Facebook.

 

En effet, jusqu’à l’installation de JLSS à Casablanca, dans les années 1990, avec son épouse Perla, d’origine marocaine, la presse se résumait à quelques journaux porte-parole des partis politiques – L’Opinion et Al-Alam (Istiqlal), Al-Bayane (PPS), Al-Ittihad Al-Ichtiraki (USFP)… – aux côtés du quotidien officiel Le Matin du Sahara.

Mais au début des années 1990, le roi Hassan II veut desserrer l’étau autour des médias afin de préparer sa succession et la transition politique. JLSS, qu’on disait alors proche du conseiller royal André Azoulay, rachète à Marcel Herzog l’hebdomadaire La Vie Éco, qu’il métamorphose en magazine de qualité, conforme aux normes internationales.

Il a posé les règles éthiques et déontologiques du journalisme au Maroc »

« JLSS n’est pas arrivé au Maroc par hasard. Bien sûr, il y a Perla, sa femme, dont la famille est de Fès et qui a des attaches très fortes avec le royaume. Mais sa venue s’inscrivait aussi dans un contexte, répondait à une volonté politique, au plus haut niveau de l’État », souligne Meryem Sebti, fondatrice et directrice de publication de la revue d’art Diptyk, qui a débuté sa carrière à La Vie Éco.

De l’avis de tous les professionnels de la presse, la présence de JLSS à la tête de cet hebdomadaire de 1994 à 1997 va aboutir à une professionnalisation des supports au Maroc. « JLSS a permis un transfert de savoir-faire. Il a fait venir les techniciens de la maquette de Libération, et des secrétaires de rédaction très expérimentés de L’Expansion et Libé. Très à cheval sur l’iconographie et l’habillage, il est le premier à avoir introduit une maquette professionnelle, à instaurer un véritable circuit de la copie en créant un service de secrétariat de rédaction digne de ce nom, un service iconographie, etc », explique Ali Amar, fondateur du Journal et aujourd’hui directeur de publication du Desk.

« Il a ainsi mis en place un organigramme très complet permettant de produire un journal de grande qualité sur la forme mais aussi sur le fond, puisqu’il est le premier à avoir posé les règles éthiques et déontologiques du métier journalistique au Maroc, poursuit-il. Il a montré comment sortir du journalisme de commentaire, qui était quasiment le seul existant à l’époque au royaume, pour traiter l’actualité, faire des enquêtes, des reportages. »

Un âge d’or

Ahmed Reda Benchemsi, qui partageait alors le bureau d’Ali Amar, n’en dit pas moins : « Il a su négocier un espace qui a abouti à ce fameux âge d’or de la presse au Maroc, dans les années 2000. Il a posé un standard sans équivalent dans toute la région. »

Loin de tout parisianisme, l’homme aux cheveux gominés et à la raie de côté parfaitement dessinée s’active à établir le creuset de la presse indépendante marocaine, qui continuera à essaimer dans plusieurs médias pendant de longues années.

Il avait constitué une dream team de journalistes talentueux, enthousiastes

« JLSS avait constitué une dream team de journalistes talentueux, enthousiastes. Beaucoup étaient repérés par JLSS lui-même, parfois dans d’autres secteurs que la presse. Il m’avait identifié quand je travaillais dans le secteur bancaire et m’a fait venir pour créer un cahier central “Finances et marché” au moment où le secteur financier était en pleine émergence au Maroc », se souvient Ali Amar.

Meryem Sebti abonde : « J’avais 25 ans en arrivant à La Vie Éco, et je me souviens que j’ai été fascinée, happée par cette effervescence extraordinaire qui y régnait. Il avait réussi à créer un esprit de cohésion au sein d’une rédaction pourtant hétérogène, avec à la fois des jeunes, mais aussi des caciques. Le tout dans un esprit bon enfant, mais avec un niveau d’exigence professionnelle très élevée. »

Très sévère, toujours très droit, d’une élégance presque guindée, rigoureux – il mangeait peu, marchait autant que possible, était à la rédaction dès 7h30 -, il restait bienveillant et à l’écoute de cette jeunesse pleine de fougue, enthousiaste, parfois brouillonne, voire indisciplinée, qui préférait souvent passer son temps à refaire le monde au bar qu’à travailler. « Dans les conférences de rédaction qu’il dirigeait lui-même, il a donné leur chance et de la voix à ceux qui n’en avaient pas forcément. En leur insufflant un goût de la liberté d’expression indubitable », raconte Ali Amar.

Poussé vers la sortie

D’ailleurs, le slogan de La Vie Éco était : « Appeler un chat un chat ». Ce qui a sans nul doute inspiré la devise de Telquel : « le Maroc tel qu’il est ». Un héritage assumé et revendiqué par le fondateur de ce newsmagazine : « Jean-Louis, c’est mon père spirituel, mon mentor, confie, ému, Ahmed Réda Benchemsi, qui deviendra par la suite le correspondant permanent de Jeune Afrique au Maroc. La première fois que je l’ai vu, c’était dans son bureau à Casablanca, à Belvédère. C’était une légende des médias à l’époque, moi j’avais 21 ans, ma maîtrise d’économie en poche et je ne savais pas encore très clairement ce que je voulais faire. Mais j’avais la flamme en moi. Il flairait les concepts, l’air du temps, mais aussi les humains. Il m’a senti, il a vu en moi ce dont je n’étais pas conscient moi-même à l’époque, il m’a fait confiance. Je lui en serai éternellement reconnaissant ».

Il savait canaliser la fougue des jeunes journalistes. Mais aussi jouer le rôle de tampon avec les autorités

JLSS savait canaliser la fougue de sa bande de jeunes. Mais aussi jouer le rôle de tampon avec les autorités qui, bien que réticentes, laissaient faire au vu du contexte politique et du désir de Hassan II de préparer le terrain pour sa succession.

Driss Basri, alors tout-puissant ministre de l’Intérieur, voyait lui dans ce vivier de journalistes un terreau de contestation. « Il avait une vision policière alors que Hassan II avait une vision de monarque, de joueur d’échecs sur le temps long », explique un journaliste politique. Pour pousser JLSS vers la sortie, Basri orchestre même une cabale anti-JLSS aux relents antisémites. Schreiber finira par revendre en 1997 La Vie Éco au groupe Caractères du milliardaire Aziz Akhannouch.

« L’idée forte d’une presse libre »

Mais son aventure marocaine ne s’arrête pas là. En tant qu’actionnaire, il soutient le lancement de Telquel en 2001 et restera à ses côtés jusqu’au départ de son fondateur. « Il m’a fait confiance en tant que jeune journaliste mais aussi en tant que patron de presse, témoigne Ahmed Réda Benchemsi. En tant qu’actionnaire, il me laissait libre, il n’interférait pas dans la gestion du magazine tout en mettant à ma disposition tout son savoir-faire. Si j’avais des questions, je savais que je pouvais compter sur lui, il trouvait toujours le temps pour échanger et me soutenir. Moralement, mais aussi financièrement. »

Quand il a fallu recapitaliser Telquel, il n’a lésiné ni sur le temps, ni sur les moyens »

« Il ne ménageait pas sa peine. Quand il a fallu recapitaliser Telquel pour permettre au magazine de se développer, il n’a pas lésiné : ni sur le temps, ni sur les conseils, ni sur les moyens », raconte le fondateur du newsmagazine, qui vit désormais aux États-Unis, où il est à la tête de la communication de l’ONG Human Rights Watch pour le Maghreb et le Moyen-Orient.

Que reste-t-il de JLSS et du vent de créativité et de fraicheur qu’il a insufflé sur les médias marocains ? « Il laisse l’idée forte que le rêve d’une presse libre, indépendante, créative, de qualité, aux standards dignes des grandes parutions internationales, est possible au Maroc », conclut Ahmed Réda Benchemsi.

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